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Critique de film
Le film

Le Grand embouteillage

(L'Ingorgo)

Partenariat

L'histoire

Premier jour de l’été. Dans un coin reculé de campagne entre Rome et Naples, des centaines d’automobilistes sont coincés dans un gigantesque embouteillage ; un bouchon tellement colossal que les voitures sont totalement immobilisées. Sur cette portion de route quasi surréaliste par la présence d’une casse automobile à proximité et d’une autoroute en construction laissée à l’abandon, des personnes d’origines sociales différentes sont alors obligées de se côtoyer le temps d’une longue succession d’heures : un entrepreneur haïssable d’hypocrisie et de méchanceté (Alberto Sordi ), une famille napolitaine se déchirant pour garder ou non un futur "batard", un couple en partance pour leur anniversaire de mariage et qui va vite se déchirer à cause de la perte d’une clé (Annie Girardot et Fernando Rey), une jeune et belle féministe (Angela Molina), un homme fou d’amour et de désir dans l’attente de retrouver sa fiancée (Patrick Dewaere), un vieil acteur désabusé (Marcello Mastroianni), quatre vieux mafiosi, trois jeunes néo-fascistes, un triangle amoureux (Gérard Depardieu, Miou-Miou et Ugo Tognazzi)... L’agacement et le désordre aidant, les comportements de la plupart deviennent excessifs ; certains n’en sortiront pas indemnes...

Analyse et critique

« Sauve-nous, ô Seigneur ! Sauve-nous du plastique. Sauve-nous des déchets radioactifs. Sauve-nous des multinationales. Sauve-nous de la politique de puissance. Sauve-nous de la raison d'Etat. Sauve-nous des parades, des uniformes et des marches militaires. Sauve-nous du mépris pour le plus faible. Sauve-nous des faux moralismes. Sauve-nous du mythe de l'efficacité et de la productivité. Sauve-nous des mensonges de la propagande. Respectez la nature. Aimez la vie. Unissez-vous charnellement dans le respect du prochain. Forniquer n'est pas un péché, si cela est fait avec amour. Amen. »

Cette prière très peu cléricale mais fortement humaniste pourrait être la profession de foi du cinéaste italien, ainsi d'ailleurs que de la plupart de ses confrères de la même génération. Une oraison qui montre d’emblée que le film de Luigi Comencini est toujours autant d’actualité car il s’agit de celle récitée par un jeune prêtre lors d’une des dernières séquences du Grand embouteillage, celle se déroulant au chevet d’un homme décédé dans une ambulance au moment même où il commençait à apprécier sa condition de moribond par le fait d’avoir calculé combien sa situation lui rapporterait en dommages et intérêts !! Une scène et deux personnages qui résument assez bien le film (et une grande partie du cinéma italien de ces années-là), d’une ironie mordante et dans le même temps profondément humain. On pourrait donc croire, à la simple description de cette séquence, se trouver devant une de ces comédies italiennes caustiques qui ont pullulé durant les années 60/70 et dont le plus célèbre (et plus ancien) exemple pourrait être Les Monstres de Dino Risi. Mais si Le Grand embouteillage s’avère effectivement puissamment corrosif et parfois très drôle (Fernando Rey insultant un autre automobiliste par conducteur interposé ; la vielle dame ne sachant jamais vraiment où elle se trouve...), ce n'est pas pour autant que l'on peut le taxer de comédie, pas plus d'ailleurs que de film à sketchs contrairement à la manière dont il a été "vendu" à l’époque. Il s'agit plutôt d'une "chronique sombre et ironique […] la radiographie de la société italienne arrivée à un paroxysme de la confusion et du délabrement" tel que le définira avec justesse le spécialiste français du cinéma italien, Jean A. Gili. Autre paradoxe : alors qu’il est aujourd’hui souvent considéré comme l’une des plus puissantes critiques sociales du cinéma italien des années 70, le film fut très mal reçu à l’époque par une bonne partie de la critique française (que ce soit à droite ou à gauche) qui le trouvait manquer de mordant ou d’impact, regrettant "que Luigi Comencini soit resté si souvent à la surface des choses" (Le Figaro) ou que "le cinéaste ait cédé au charme facile de personnages stéréotypés" (Libération).

Ces critiques ne sont pas nécessairement infondées et cette suite de vignettes s’avère incontestablement inégale, certaines effectivement plus "faciles" ou moins bien rythmées que d’autres, le film se mettant même à patiner sur la fin, non exempt de quelques longueurs ; mais l’impact de ce brulot reste néanmoins aujourd’hui toujours aussi puissant. Par l’intermédiaire de son film à la construction plus proche d’un film catastrophe que d’un film à sketchs (puisque revenant sans cesse sur les mêmes personnages et ne les abandonnant jamais en cours de route), Comencini scrute le comportement de ses contemporains placés dans une situation ubuesque et nous livre un tableau de la société italienne féroce et peu reluisant, une terrible dénonciation du capitalisme, et de la méchanceté et de l’abrutissement qui en découlent. L’idée de départ est assez géniale : concentrer tout un panel de la société au milieu d’un embouteillage géant, tellement colossal qu’il en est totalement irréaliste ; en effet, qui a jamais vu un bouchon faire s’arrêter les voitures à la même place durant plus d’une demi-journée ? D’où cette ambiance "surréalistico-apocalyptique" voulue par le cinéaste (on se bat pour une bouteille d’eau ou des petits pots de bébé ; un hélicoptère survole la file de voitures pour communiquer sur la situation...) et qui renforce son propos par ce mélange de fantastique et de réalisme qui confine parfois à de la poésie (l’usine éclairée au loin dans la nuit). Ce qui permet au spectateur de sortir la tête de l’eau, l’ignominie de beaucoup de situations ayant probablement rendu l’ensemble insupportable sans ces touches poétiques. La musique inquiétante de Fiorenzo Carpi et les décors naturels utilisés ne font qu’accentuer ce côté fable moderne alarmiste. Cet aspect sombre et pessimiste, on aurait pu s’en douter d’emblée si l’on avait su que Comencini avait eu l’idée de son film en voyant le tableau de Bruegel La parabole des aveugles qui, dans l’Evangile, est décrite de la sorte : "Si un aveugle conduit un aveugle, tous deux tomberont dans une fosse" et qui dans le tableau se décline sous la forme de six aveugles se guidant l’un l’autre, le premier étant déjà en train de chuter au fond d’un fossé ; autant dire qu’il n’y aura aucun espoir pour les autres qui suivront leur guide dans la mort. A la fin du film, on ne saura pas si les voitures repartiront ou resteront définitivement bloquées, si les aveugles sont tous tombés ou non. Comencini, après Jean-Luc Godard dans Week-End et avant David Cronenberg dans Crash, fait donc de l’automobile la figure métaphorique d’une société de consommation déliquescente et abêtissante ainsi que du capitalisme galopant. Non seulement elle pollue mais elle consomme de l’énergie, provoque quotidiennement des embouteillages ou des accidents, nous enferme encore plus dans notre égoïsme et nous rend agressifs.

Mais, pour vous donner un aperçu plus juste du film, quoi de mieux que de vous présenter le détonant bestiaire que nous met sous les yeux Luigi Comencini, en prenant néanmoins la précaution de prévenir ceux que les spoilers gênent que presque tout sera dévoilé. Pour commencer, l’apparition cocasse de silhouettes qui ne feront que passer en sillonnant imperturbablement à travers ce labyrinthe de voitures : un joggeur puis un cycliste ; ou encore un photographe invisible qui profitera de ce long arrêt pour prendre des clichés de ses mannequins sur le toit des automobiles. Le personnage le plus important du film par son temps de présence à l’écran, que l’on voit dès les premiers plans interprété par un très grand Alberto Sordi, est celui de l’entrepreneur égoïste, hypocrite, arrogant, cynique, malpoli... plus simplement intégralement haïssable par le plaisir qu’il prend à rabaisser ses semblables. D’emblée, on le voit condescendant envers son assistant qu’il considère un peu comme son esclave et l'on constate immédiatement qu’il se croit tout permis en prenant le sillage d’une ambulance pour avancer plus vite. On le verra ensuite proposer un emploi à une jeune fille avec comme arrière-pensée de pouvoir l’amener dans son lit, accepter l’aumône aux pauvres d’une bouteille d’eau qu’il était prêt à payer une fortune, regarder ces derniers avec mépris (« Les pauvres ne sont jamais bons »)... Cette famille de pauvres gens entassés dans une petite voiture ne semble guère plus reluisante, se disputant comme des chiffonniers pour savoir s’il faut ou non faire avorter l’une des filles enceinte d’un "bâtard" (« Je te ferais bien avorter à coups de baffes mais désormais un père se doit d’être compréhensif »). L'on croise aussi une jeune féministe harcelée puis outragée par trois jeunes beaux blonds néo-fascistes devant les yeux de quatre "mafiosi" qui, au lieu d’aller lui porter secours, discutent du bien fondé ou non de cette possible action, se demandant si par hasard ce viol ne plairait pas à la jeune fille tout en se rinçant l’œil du "spectacle" « qu’en ville, on paierait surement pour voir. » Il s’agit évidemment de la séquence la plus insoutenable du film autant par le viol en lui-même que par le cynisme de ses voyeurs, et qui rappelle étrangement par sa manière d’être mise en scène et éclairée celle d’Orange Mécanique de Stanley Kubrick, l’un des prédécesseurs les plus prestigieux du film de Comencini quant à la critique impitoyable de notre société moderne. Avant de subir ces outrages, le personnage joué par la superbe Angela Molina aura, en leur jouant de la guitare, fait venir quelques sourires sur le visage d’enfants qui une fois encore chez Comencini représentent pour lui l’espoir de l’humanité, souvent plus matures que les adultes qui les entourent (voir les superbes L'Incompris, Cuore, Un enfant de Calabre...)

Et justement, dans une des dernières séquences, nous entendons une mère expliquer qu’elle garde la conviction et l’espérance que son fils muet reparlera un jour. Une nouvelle raison de croire en l’être humain au milieu de cet océan d’ignominie après déjà la prière du jeune prêtre et le désir de violence refoulé du mari cocu (Gérard Depardieu) ou de l’homme agressé (Harry Baer). Les coupables repartiront sans être inquiétés, leurs crimes demeureront certes impunis mais l'inutile et toute atroce vengeance n’aura pas eu lieu. Car, comme déjà dit ci-dessus, Comencini croit en l’homme malgré tout : il réfute juste le système qui fait qu’ils en sont arrivés à de telles extrémités d’égoïsme, de mépris de l’autre ou encore à une telle détresse. A ce propos, le personnage de solitaire pathétique joué par Patrick Dewaere est tellement impatient de désir d’aller faire l’amour à sa fiancée qu’il va finir, dans un surprenant accès de folie, par simuler le coït avec sa voiture, la faisant emboutir celle de devant dans une série de va-et-vient entre deux pare-chocs, tout en poussant des cris bestiaux de jouissance. Autre protagoniste "en détresse", celui interprété par Marcello Mastroianni dans la peau d’un acteur célèbre effrayé par les manifestations hystériques de ses fans, allant faire les frais d’un vil chantage consistant à être obligé de faire embaucher un pauvre homme comme chauffeur à Cinecitta, sans quoi ce dernier révèlerait sa nuit d’amour calamiteuse avec son épouse qu’il a lui-même poussée dans le lit du comédien. Un coup monté peu glorieux de la part de ce couple dont la femme est interprétée par la pulpeuse Stefania Sandrelli : c'est une séquence un peu à part car se déroulant en dehors de l’embouteillage, dans une maison miteuse qui le surplomb". Dommage que ce huis clos routier ait été un peu scindé en deux par ce "sketch" qui, s’il ne dépare pas du reste concernant la "démonstration", se révèle un poil trop étiré, cassant un peu le rythme de l’ensemble, tout comme le segment Depardieu / Miou-Miou / Tognazzi, peut-être un peu moins captivant que le reste. Quant à la section mettant en scène le couple joué par Annie Girardot et Fernando Rey, elle aurait eu tout à fait sa place dans un film à sketchs comme Les Monstres sauf que la sensibilité de Comencini lui donne une conclusion aussi touchante que grinçante, les larmes de la femme laissant comme un arrière-goût de triste amertume devant la preuve de l’échec de leur couple, s’étant balancés à la figure leurs quatre vérités par la faute d'une banale clé égarée.

Des gens fermant les yeux sur les actes les plus odieux, d’autres méprisant les plus faibles qu’eux, des relents de fascisme renaissant, la perte des repères, la dégradation des relations humaines... Dans cette fausse comédie à l’impressionnant casting européen, méditation amère, acerbe et désespérée sur une civilisation qui va droit dans le mur, Comencini et ses scénaristes, avec une forte rage, mènent avec une belle fluidité et une précision redoutable les destins croisés de leurs innombrables personnages, sans presque jamais que cela fasse ni film à sketchs (évitant même le systématisme trop souvent présent dans ce genre), ni film à thèse malgré l’évidence de la démonstration. L’œuvre n’en pose pas moins au travers de son symbolisme (par exemple la casse auto comme urinoir géant) un questionnement politique, moral, sociologique et philosophique évitant la plupart du temps toutes lourdeurs, férocité et cocasserie, s’imbriquant assez harmonieusement au sein de cette idée très bien exploitée du huis clos en extérieur. Mais, Comencini oblige, malgré les horreurs et les ignominies décrites sans complaisance, l’humain arrive néanmoins à transparaitre ; la preuve en est que les paroxysmes de violence attendus (hormis le viol) n’arrivent jamais, ceux allant faire en sorte que des actes de self-justice soient perpétrés se rétractant au dernier moment. Un conducteur colérique arrive même à se transformer en un homme totalement déstressé. Et enfin l'atypique sermon du prêtre vient parachever cet espoir.

Luigi Comencini est un réalisateur assez étonnant par le fait de pouvoir passer avec une facilité déconcertante de la fantaisie au pamphlet, du mélodrame à la comédie. Qui pourrait penser que c’est le même homme qui nous a fait sourire avec Pain, amour et fantaisie, pleurer avec L’incompris ou Cuore, fait grincer des dents avec L’Argent de la vieille ou effrayer avec ce Grand embouteillage, film atypique et dérangeant, critique virulente de notre civilisation toujours plus soucieuse d’efficacité et de productivité au détriment de l’homme, fable moderne et visionnaire toujours autant d’actualité ? Un film mosaïque très ambitieux dans sa démarche (dresser un tableau complet de la société italienne de la fin des années 70) qui débouche sur un triste constat. Certes acide, cruel et implacable, presque apocalyptique même (on ne compte plus les manifestations de puritanisme, de mépris, de malhonnêteté, d’hypocrisie, de méchanceté et d’arrivisme), mais pas forcément nihiliste ; Comencini nous fait comprendre in fine qu’il reste un tout petit espoir de sauver cette humanité défaillante, cette société de consommation qui nous rend de plus en plus individualiste. Faisons-lui confiance aujourd'hui encore !

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : tamasa

DATE DE SORTIE : 24 juin 2015

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Par Erick Maurel - le 20 octobre 2014