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Critique de film
Le film

Le Dernier rivage

(On the Beach)

L'histoire

1964. Une guerre atomique a ravagé presque tout l'hémisphère nord de la planète. Un sous-marin américain fait alors escale en Australie. Mais les retombées radioactives se rapprochent lentement...

Analyse et critique

La fin du monde peut être racontée de bien des façons (spectaculaire, poétique) et s'inscrire dans des genres très différents allant de la science-fiction au film catastrophe, ou au drame. Avec Le Dernier rivage, Stanley Kramer en offre une des visions les plus belles, intimistes mais aussi profondément déprimantes. Le film est surtout une manifestation de l'engagement politique et de l'humanisme qui imprègnent l'œuvre de Kramer, qui plie cette adaptation du roman éponyme de Nevil Shute à sa vision d'une société rongée par la peur du nucléaire depuis Hiroshima et la course à l'armement ayant cours durant la Guerre Froide.


On the Beach nous plonge dans un monde sans espoir où tout est déjà joué. Une guerre atomique (dont on ne connaîtra jamais les causes, les tenants et les aboutissants pour mieux en souligner l'absurdité) a ravagé l'ensemble de la planète et y a fait disparaître toute vie. Seul l'Australie a survécu à la catastrophe mais c'est une terre en sursis où les premières retombées radioactives arriveront d'ici quelques mois, laissant ses habitants dans une angoisse latente. Dans ce contexte, le récit s'attache à quelques personnages et à leurs réactions face à cette fin inéluctable. On y trouve les jeunes mariés et parents Peter (Anthony Perkins) et Mary (Donna Anderson), le vieux scientifique alcoolique et désabusé Julian (Fred Astaire), et surtout le couple Dwight Towers (Gregory Peck) et Moira Davidson (Ava Gardner). Lui est un capitaine de sous-marin américain qui a perdu sa famille dans la catastrophe et dont la solitude répond à celle de Moira, femme dépressive et alcoolique qui fait face à sa propre solitude alors que la fin approche. Stanley Kramer imprègne de manière progressive cette ambiance de désenchantement. La vie continue dans un premier temps pour les personnages dans ce Melbourne bondé, où se révéleront d'abord visuellement les manques matériels (la circulation délaissant les voitures pour les chevaux face à la pénurie d'essence) puis à travers le dialogue - les échanges soulignent discrètement (Peck qui confond inconsciemment le prénom de sa femme et celui d'Ava Gardner) ou de façon appuyée (tous les monologues désabusés de Fred Astaire) le malaise intérieur de chacun.


Pour le jeune couple, c'est l'acceptation que tout va s'arrêter alors qu'ils ont la vie devant eux qui se joue, l'aura juvénile et innocente d'Anthony Perkins et de Donna Anderson (tous deux formidables) renforçant le sentiment d'injustice. Fred Astaire se situe, lui, au croisement de la culpabilité et de l'incompréhension quant à sa contribution au façonnement de l'arme nucléaire et à l'utilisation dramatique qui en a été faite : ce qui est souligné par cette réplique : « Qui a jamais cru que nous pourrions maintenir la paix en organisant notre défense avec des armes que toute utilisation rend suicidaire ! » Le plus beau reste cependant la romance entre Gregory Peck et Ava Gardner, par laquelle lui trouvera une forme de réconfort et elle enfin l'amour, mais trop tard... Leurs hésitations et leurs errances sont magnifiquement montrées par Kramer qui met vraiment en danger ses acteurs. Gregory Peck n'a sans doute jamais paru aussi vulnérable (la scène à la gare où il est au bord des larmes) et Ava Gardner se déleste de tout son glamour (sa beauté n'étant que plus authentique par cette fragilité affichée) dans ce rôle de femme abîmée par la vie, les traits tirés et la mine anxieuse (les critiques ont accusé le réalisateur d'avoir réussi à rendre Ava Garner moche...). Stanley Kramer, dans les changements qu'il opère par rapport au livre, rend l'ensemble encore plus sombre et pessimiste. Dans le roman, il existe d'autres survivants à travers le monde avec lesquels les protagonistes communiquent quand ici ils sont définitivement seuls. Les rares motifs d'espérance sont balayés dans des moments de profonde désolation, notamment lors de l'expédition où l'on apercevra un San Francisco réduit à l'état de ville fantôme.


L'enjeu n'est donc pas une survie possible mais l'acceptation que tout va s'arrêter et qu'il faut savourer aux mieux les derniers instants. Pour les uns, ce sera sous la forme d'une ultime poussée d'adrénaline (Fred Astaire et sa course automobile), d'autres n'y parviendront pas, et notre couple vivra enfin pleinement sa passion. Là encore, Stanley Kramer réserve quelques moments de pure flamboyance visuelle entre les amants comme ce long baiser où la caméra tourbillonne autour de Peck et Gardner enlacés, ou bien ce sublime finale dans lequel ils se disent adieu à distance sur la plage. On pense d'ailleurs que Kramer conclura sur une note moins désespérée que le livre (dans lequel le personnage d'Ava Gardner se suicide seule avec des pilules lors de ce même moment d'adieu), mais c'est sans compter une chute implacable où l'on retraverse ce Melbourne également désertique à son tour (le thème romantique d'Ernest Gold disparaissant pour une rythmique martiale implacable). La mort a triomphé. On pourra trouver le message un peu trop lourdement appuyé (le film sortit simultanément dans dix-huit capitales mondiales pour signifier l'importance de l'évènement), le film sans doute aussi trop long, mais l'émotion est authentique et tient dans un équilibre miraculeux avec la beauté des images et la conviction des acteurs. Si parfois ses bonnes intentions ne donnent pas forcément les grands films espérés, cette fois en tout cas Stanley Kramer signe sans doute là son chef d'œuvre.

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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 3 octobre 2022