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Critique de film
Le film

Le Cerveau d'acier

(Colossus: The Forbin Project)

Partenariat

L'histoire

Charles A. Forbin met au point un super-ordinateur baptisé Colossus, dont la fonction est de contrôler l'arsenal nucléaire des États-Unis ainsi que celui de ses alliés, afin d'éviter toute erreur humaine. Alimenté par son propre réacteur atomique et installé au coeur d'une montagne, Colossus, une fois activé, détecte un autre super-ordinateur. On apprend bientôt qu'il s'agit de l'homologue soviétique de Colossus, baptisé Guardian. C'est là que les ennuis commencent...

Analyse et critique


The Great Machine (Planète interdite), HAL 9000 (2001 : l’Odyssée de l’espace), MCP (Tron), Skynet (Terminator), Red Queen (Resident Evil)... On ne compte plus les intelligences artificielles, super-ordinateurs et architectures numériques, ayant marqué les esprits des amateurs de films de science-fiction. En 1966, Dennis Feltham Jones, qui a fait ses armes en tant qu’officier britannique, s’inspire de ses connaissances en informatique et en renseignement pour écrire Colossus, un roman ayant eu un tel succès qu’il donnera deux suites : The Fall of Colossus (1974) et Colossus and the Crab (1977). Seule la première partie est adaptée au cinéma, par Joseph Sargent, vieux routier de la télévision, passé à la postérité grâce à son impressionnant Les Pirates du métro (1974). Pourtant, avec Colossus : The Forbin Project, réalisé quatre ans plus tôt, il prouve qu’il est un réalisateur talentueux qui aurait mérité mieux qu’une carrière en dents de scie.


On a voulu voir dans ce film un croisement opportuniste entre Point limite (1964) et 2001 : l’Odyssée de l’espace (1968). Pourtant, s’il emprunte à l’un et à l’autre des éléments thématiques et visuels, le projet d’adapter l’oeuvre de Dennis Feltham Jones est antérieur au succès de Stanley Kubrick (1). D’ailleurs, la manière même de préparer le scénario est révélatrice d’une ambition certaine : le scénariste James Bridges étudie énormément l’informatique, s’inspire des projets ARPANET (2) et NORAD (3) et s’entoure de conseillers scientifiques. Habitué des thrillers, hitchcockien, il n’hésite pas à anticiper les désidératas du réalisateur, qui veut avant tout proposer un affrontement (logique et psychologique) entre l’homme et la machine, avec une unité d’action, de temps et de lieu. Ils savent également que leur budget est limité : Universal Pictures mise plutôt sur Le Mystère Andromède de Robert Wise, qui sortira l’année suivante, et assure le minimum. Il va donc falloir compter sur le sérieux et le talent des deux créateurs. Autant le dire tout de suite : c’est mission accomplie.


Évidemment, on pourrait pointer du doigt une partie de l’intrigue, certes amusante, mais diablement ennuyeuse, qui consiste à réussir à tromper la vigilance de Colossus. Alors que le super-ordinateur exige une soumission absolue des équipes scientifiques états-uniennes et russes, le Dr. Charles Forbin réussit à négocier des entretiens avec sa consœur Cleo Markham. Cette tentative de résistance allie suspense facile et charme d’opérette. Heureusement, la performance d’Eric Braeden, qui écrase l’intégralité de la distribution de par sa prestance, sa maîtrise du jeu et sa subtilité dramatique, tire vers le haut une œuvre qui aurait pu céder à certaines facilités. La musique de Michel Colombier, également, est un des atouts du Cerveau d’acier : construite autour d’un thème aux percussions stressantes, dissonante et bien orchestrée, elle est ce petit atout qui rend un film appréciable. Mais c’est bien l’usage de la caméra - et la construction des plans - qui permet de rentrer dans le film (et d’y rester), alors qu’on aurait pu avoir affaire à quelque chose de plus statique. Pour signifier l’omniprésence de Colossus, par exemple, et sa domination psychologique, Joseph Sargent multiplie les contre-plongées, filme les caméras de surveillance de manière frénétique, tourne autour des acteurs, qui ne savent plus où donner de la tête. Une véritable angoisse scénographique, accentuée par les moyens de communication de Colossus : au fur et à mesure que son emprise sur les humains et son pouvoir objectif s’accroissent, nous passons d’un système qui ne s’exprime que par phrases courtes à un système utilisant une voix artificielle pour exprimer ses menaces. Bien sûr, le second procédé est plus glaçant, mais c’est parce que nous étions habitués à lire Colossus (et à craindre ses réponses). Là encore, Joseph Sargent et James Bridges ont su créer une tension, confirmant leur savoir-faire et leur ingéniosité.


On l’aura compris : Le Cerveau d’acier est une œuvre très solide. Bien sûr, nous aurions pu parler des questions politiques et philosophiques soulevées par cette histoire. Le fait que le film ressorte l’année où Google dévoile son projet AutoMl (4) incite à la réflexion. Mais restons-en au formel : une œuvre intelligente, aux plans géométriques et signifiants, à la conclusion terrifiante (bien que trop rapide). Et dire que c’est ce qui nous pend au nez...

(1) L’idée était même de proposer un téléfilm de 3 heures.
(2) Pour Advanced Research Projects Agency Network (premier projet de réseau d’interconnexions, décentralisé et efficient).
(3) Pour North American Aerospace Defense Command (organisation américano-canadienne de surveillance de l'espace aérien nord-américain).
(4) Réseau neuronal capable de générer, couche après couche, des codes complexes ainsi que des algorithmes pour en « apprendre » davantage sur son environnement. Autrement dit : une intelligence artificielle capable, en puissance, d’aider à la création d’autres intelligences artificielles.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Florian Bezaud - le 2 juin 2017