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Critique de film
Le film

La Vengeance d'un acteur

(Yukinojô henge)

L'histoire

Yukinojo, célèbre acteur de kabuki, vient jouer à Edo avec sa troupe. Un soir, sur scène, il reconnaît dans le public les trois hommes qui ont provoqué la ruine et le suicide de ses parents : le magistrat Dobe et les commerçants Kawaguchiya et Hiromiya. À l’époque, il avait alors juré de les venger coûte que coûte. Yukinojo compte bien tenir sa promesse et va pour cela se servir de la fille de Dobe, Dame Namiji, tombée amoureuse de l’acteur...

Analyse et critique


Un acteur, habillé en femme, joue sur une large scène de théâtre. Ce même homme, plus tard, toujours habillé en femme, se bat sabre à la main puis, enfin, se repose dans les bras d’une femme aimante. Intrigante étrangeté de ce personnage, à la fois homme et femme, acteur de théâtre et samouraï, angélique dans son attitude envers les autres protagonistes mais démoniaque dans les préparatifs et l’exécution de sa vengeance. Métamorphoses de l’acteur, du personnage et du récit. La Vengeance d’un cteur, dès ses premiers instants, ne fait alors aucun mystère de son hybridation, des formes et différents genres cinématographiques et artistiques se répondant puis s’entrechoquant pour proposer une représentation à la fois unique et passionnante. On pourrait d’ailleurs résumer, en des termes similaires, la carrière du réalisateur Kon Ichikawa. D’une longévité unique (60 ans de carrière) et d’une filmographie passionnante (plus de 80 films !) car foisonnante par ses nombreuses adaptations littéraires (Le Pavillon d’or, La Harpe de Birmanie), films de commande (Tokyo Olympiad) ou projets plus personnels (Being Two Isn’t Easy), tous parfois réussis comme complètement manqués. Véritable artisan du cinéma pour certains, "yes man" pour d’autres, voire simple « illustrateur » selon Nagisa Ōshima.


En perte de vitesse dans les années 1960, endetté, le studio DEI requiert d’Ichikawa l’adaptation d’une histoire japonaise à succès des années 1930. D’abord feuilleton papier, ensuite devenue une trilogie de films sous Kinegusa (Palme d’or tardive en 1954 pour un autre joyau oublié du cinéma japonais, La Porte des Enfers), le studio va également chercher à profiter du chant du cygne de l’acteur Kazuo Hasegawa pour son 300ème film (!). Mais les années 1960 ne sont pas les années 1930. Le théâtre Kabuki, centre du récit, n’est plus autant à la mode et Hasegawa, déjà présent dans le rôle principal de la version de Kinegusa, a bien évidemment vieilli et n’est plus censé être en âge de jouer un acteur de théâtre Kabuki. Lorsque qu’il voit aujourd’hui Dame Nimji (Ayako Wakao, muse de Masumura), l’une des plus belles femmes d’Edo, tomber amoureuse de Yukinojô Nakamura, en âge d’être son père, le spectateur peut effectivement être amené à esquisser un sourire gêné. Plus tard, la voleuse Ohatsu tombera elle aussi sous le charme de l’homme, ou plutôt du travesti, car l’une des nombreuses particularités du personnage est de ne jamais quitter ses habits de femme, même dans le privé. Onnagata du théâtre Kabuki (homme qui interprète un personnage féminin, et terme désignant à la fois le rôle et l’acteur), il semble ne jamais sortir de scène, du personnage qu’il s’est créé après un trauma d’enfance. Lorsqu’il découvre les corps sans vie de son père et de sa mère, suicidés des suites de ruines et d’humiliations, il est encore un jeune garçon innocent. Devenu des années plus tard une célébrité grâce à la formation de son maître, il n’a pas seulement changé d’identité (ce qui sera également le cas de l’acteur Kazuo Hasegawa, qui s’appelait Chojiro Hayashi au début de sa carrière et qui changera de nom après son départ du studio Shochiku et une violente agression par des voyous !) mais il est devenu multiple, à l’instar du film d’Ichikawa.


Yukinojô, meurtri, ne vit que pour venger ses parents. Lorsqu’il voit enfin pour la première fois leurs assassins, il peut enfin passer à l’action. C’est, peut-être, dans sa version « revenge movie » que La Vengeance d’un acteur surprend le moins. Véritable tragédie, dans la définition grecque, l’acteur ne va pas hésiter à utiliser les uns contre les autres, des (anciens) alliés comme des innocents, afin de parvenir à ses fins. Il en ressortira soulagé, apaisé mais également vidé de toute substance, s’évaporant comme un spectre. Oublié, il ne sera plus un fils mais seulement un acteur de Kabuki. Autour des différents actes de cette tragédie, Ichikawa va utiliser toutes ses qualités « d’adaptateur » mais aussi l’expérience acquise lors de ses précédents projets, alors que La Vengeance d’un acteur est le 47ème film du réalisateur japonais. Ichikawa convoque, notamment, des influences américaines. Il va décider d’utiliser le format Cinémascope, renommé Daeiscope pour l’occasion, qui va magnifier les scènes théâtrales en offrant à l’image toute la largeur de la scène. Scènes théâtrales comme leur réminiscence, notamment lors des scènes d’action, affrontement d’abord westernien, enfumé d’une musique jazzy et se transformant sous les éclairs lumineux des sabres en pures scènes mélangeant art samouraï et arts martiaux. Utilisant le noir comme voile enveloppant, Ichikawa va dresser une scène extérieure dans laquelle les héros de sa tragédie seront observés comme dans une salle de théâtre.


Réminiscence de ses années dans le cinéma d’animation, du manga et des comics américains aussi, lorsque ces mêmes personnages sont comme mis en avant dans le cadre par le biais de bulles d’une blancheur immaculée. Burlesque de Charlot ou de Sennett par les personnages secondaires, dont la seule charge semble être comique, tel Heima, sorte d’espoir déchu, vouant une haine incommensurable à Yukinojô et ne cessant de revenir et revenir encore pour tenter de le tuer. Comme Ohatsu, « lutin des eaux » et son benêt d’acolyte ou encore ce Robin des Bois en devenir, voulant devenir maître des voleurs à la place du mythique Yamitaro. Tous ces personnages naviguent en travers de l’intrigue principale, adjuvants comme opposants à Yukinojô et permettent l’incursion de strates d’histoires supplémentaires. Heima pour le film de samouraï et ses scènes d’action, le jeune Robin des Bois et Yamitaro pour le burlesque et la comédie. Yamitaro, personnage abstrait avant ses premières interactions avec les autres, est lui aussi joué par Kazuo Hasegawa. À plusieurs reprises, Ichikawa s’en amuse d’ailleurs, jouant avec les codes et le spectateur mais également avec la représentation d’une histoire. Lorsque Yamitaro rencontre Yukinojô, il se lie d’ailleurs rapidement d’amitié avec lui. La voleuse Ohatsu, pleine de malice, ne manquera pas non plus de remarquer comme une ressemblance frappante entre les deux hommes... alors même qu’elle était farouchement opposée à l’acteur de Kabuki mais finira également par lui trouver des charmes infinis, éveillée à sa féminité et à l’amour en se confrontant à lui.


Yukinojô Henge, de son titre original, « Le fantôme de Yukinojô » dans sa traduction littérale, porte encore en lui d’autres influences. Acteur ectoplasme, presque en lévitation lors de ses déplacements sous sa longue robe, Yukinojô se transformera une première fois en fantôme (ainsi que le film dans l’un de ses nombreux sous-genres) pour faire basculer dans la folie et mener à sa perte l’avare Kawaguchiya, l’un des assassins de ses parents. Alors que le double acteur-personnage manigance pour que sa vengeance soit complète, il parvient à convaincre un riche commerçant d’utiliser ses larges réserves de riz pour faire baisser le prix de la denrée... afin de mettre en échec ses concurrents. C’est la dernière métamorphose du film d’Ichikawa, qui le temps de quelques scènes se montre sous un jour historique, social et contestataire. Prenant source dans la famine ayant frappé l’île dans les années 1830, Ichikawa ne peut ignorer les bouleversements vécus par la société japonaise dans les années 1950. C’est le versant politique du film, discret, mais non moins essentiel puisque c’est l’avidité qui va briser les hommes visés par Yukinojô. Malheureusement, comme dans toute tragédie, le héros ne pourra sortir totalement vainqueur de son combat. Le sacrifice de Dame Namiji, pauvre innocente qui deviendra coupable de meurtre et tombera malade jusqu’à en perdre la vie, le plongera dans une profonde mélancolie. Yukinojô, consumé par son désir de vengeance, réduit à n’exister que pour l’accomplir, disparaîtra en s’évaporant tel un fantôme. Fantôme du jeune homme au nom oublié ayant perdu sa famille, puis fantôme de l’acteur légendaire de Kabuki et, pour finir, figure devenue spectrale de Kazuo Hasegawa s’évaporant dans le cadre, dans l’image, pour l’éternité...

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La fiche IMDb du film
Par Damien Le Ny - le 24 mai 2021