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Critique de film
Le film

La Valse de l'empereur

(The Emperor Waltz)

Partenariat

L'histoire

Dans l'Autriche-Hongrie d'avant guerre, un commis voyageur américain s'ingénie à intéresser l'empereur François-Joseph. Malheureux en affaires, il trouve l'amour auprès d'une jolie veuve de la cour.

Analyse et critique

Rose bonbon, vert sapin, rouge incarnat... Quand Billy Wilder filme l’Autriche-Hongrie de sa prime jeunesse pour la Paramount, les couleurs pètent et les amateurs du Technicolor le plus vif sont en extase. Cette Autriche de carte postale est le décor parfait pour une curieuse affaire de mariage... entre deux chiens. Ou comment détourner le cliché tout en ayant le plaisir de recréer un monde désormais disparu. On n’attendait guère Billy Wilder, maître incontesté du film noir et de la comédie, dans le registre de l’opérette. D’ailleurs, les chansons sont assez rares, et les scènes de danse peu nombreuses. Elles restent très rapides et sont souvent filmées d’assez loin. Dans une scène charmante, Bing Crosby longe une ferme et voit s’animer devant ses yeux un tableau champêtre, une danse exécutée par des personnages revêtus bien sûr de leurs costumes traditionnels. La danse est filmée à distance : plus qu’une performance artistique, c’est l’ensemble, la carte postale animée, qui séduit. Autre numéro, autre jeu sur l’imagerie locale : un chauffeur et deux accortes aubergistes valsent et bondissent au son de la voix de Bing Crosby, qui emplit tout l’hôtel. Le film joue d'ailleurs constamment avec la dimension intra et extra-diégétique de la musique. Bing Crosby semble avoir ce pouvoir magique : susciter chez autrui le désir de danser. Quoi d’étonnant d’ailleurs chez un vendeur de phonographes ? Ses chansons de crooner séduisent rapidement la comtesse Johanna von Stolzenberg - dont le nom signifie quelque chose comme « fière montagne », ce qui est, on l'avouera, parfaitement adapté pour une noble Autrichienne. Mais il n’en va pas de même avec l’entourage masculin de cette dernière, manifestement moins sensible aux roucoulades sur la beauté de leurs yeux ou le parfum de leur haleine. Il faut dire que l'Américain est bien intempestif. Alors qu’il attend avec les « courtisans » de rencontrer l’Empereur, il fait tomber son appareil ; plus tard, il le déclenche, idée malheureuse, au moment d’une chasse, faisant fuir le cerf convoité par Sa Majesté. Bref, le personnage apparaît comme un chien dans un jeu de quilles, faisant voler en éclats les habitudes de vie d’une cour où l’on ne plaisante pas d’ordinaire avec l’étiquette.


Smith est un élément incongru, quasi anachronique dans cet univers hors du temps. La scène d’ouverture, extrêmement élégante (1), est déjà un geste d’audace : une silhouette mystérieuse entre par effraction dans un palais, brise une fenêtre avant d’ouvrir les battants sur une scène d’une autre époque, sur une société d’un autre monde. Comme si le spectateur faisait effraction, lui aussi, dans le monde recréé spécialement par le cinéaste autrichien. Les personnes aux mises élégantes restent de dos, presque figées, les yeux rivés sur un autre spectacle, qui se déroule cette fois aux pieds de ces dieux et déesses d’antan, ducs et comtesses dont les jours de gloire sont passés, et qui ne peuvent que regarder de loin et commenter ce bal de la vie. Mais, parce que l’on est chez Billy Wilder, le commentaire ne manquera pas de sel ! Les potins vont bon train, et c’est aux tenants de l’ancien ordre que revient l’honneur de raconter, à leur manière, l’histoire à laquelle nous allons assister. La valse - forcément viennoise - était déjà indice : notre histoire sera une boucle, un flash-back. Un chemin que l’on remonte, dans un monde fermé sur lui-même, et qu’une pierre jetée dans une fenêtre vient de déranger. Au milieu de ces robes du soir somptueuses, de ces éventails, de ces uniformes aux boutons soigneusement nettoyés, au milieu des von Stolzenberg et autres François-Joseph, l’intrus fait tache. Son habit de soirée est loin d’être à la hauteur des costumes qui l’entourent. Il semble curieusement contemporain, face aux autres personnages. Sorti d’un autre monde, d’un autre temps.


Il faut dire que cet inconnu, c’est Bing Crosby, l’une des plus grandes stars chantantes de l’époque, et symbole de l’Amérique triomphante des années 1940. Un mélange de modernité bon teint et de respect des traditions, accompagné d’une voix suave qui fait fureur à la radio, au cinéma puis à la télévision. Cet homme du peuple qu’est Smith ne prend guère de gants avec l’aristocratie viennoise, démontant par sa simplicité toute démocratique - ou son sans-gêne - les rouages soigneusement huilés du code de bonne conduite. Il faut le voir, face à une Joan Fontaine qui le regarde de haut, le front chargé d’un complexe chignon d’or. L’ancien et le nouveau monde qui se toisent. Et bien sûr, qui au fond s’aiment. Car comment ne pas aimer cette Amérique où l’on n’a pas à s’abaisser devant les puissants, à se marier selon les humeurs de sa famille, à savoir tenir son rang ? Mais une comtesse n’admettrait jamais ce désir. Il faut donc un intermédiaire pour lui permettre de laisser libre cours à son envie de liberté. Un intermédiaire à quatre pattes, au pelage noir et soigneusement bouclé : son caniche, ou plutôt sa caniche, Shéhérazade. On reconnaît bien l’esprit de Wilder dans cette substitution, qui transforme une noble Viennoise en chienne de luxe.

Malgré la censure qui a frappé le film, il est difficile de ne pas voir la dimension scabreuse de cette assimilation, qui apporte de nombreuses touches comiques à ce qui n’aurait pu être qu’un drôle de mélo en costume d’époque. Wilder fait durer le quiproquo durant une scène de rencontre avec l'Empereur. Johanna et son père se rendent, pleins d'attente, dans les appartements de Sa Majesté. Très vite, on parle mariage. On parle aussi de lignée, de partages de bébés... Il faut un certain temps pour que les personnages comprennent que la future mariée n'est pas Johanna, mais sa chienne. Mais durant ce laps de temps, on aura eu droit à une vision extrêmement crue de ce qu'est un mariage dans cette société, c'est-à-dire une opération de reproduction, symbolique et réelle. Qu'elle s'applique en réalité à un chien ne diminuera pas cette impression, au contraire. De même, un Bing Crosby tout troublé lance à son chien, qui tire la langue et halète, un « You're telling me » lourd de sens. Les réactions des animaux trahissent celles de leur propriétaire. Ils en viennent à exprimer leurs pulsions, se battant, se consolant au lit, courant l'un après l'autre. La naissance de leurs bâtards, dans ce monde où la pureté de la ligne dit tout, est un pied-de-nez adressé par le cinéaste à un monde obsédé par la perfection de sa descendance.


Billy Wilder fait vivre cette idée à travers le personnage de l'Empereur. Loin d'être un vénérable patriarche ou une simple source de comédie, François-Joseph se révèle l'un des personnages les plus intéressants de cette drôle d'opérette. Il correspond bien sûr en tous points avec l'imagerie traditionnelle qui entoure ce personnage : la tenue impeccable, les favoris imposants, le mélange d'autorité et de bienveillance. Mais lui-même désamorce de manière comique cet ensemble qui pourrait sembler sans invention. Lors de sa rencontre en privé avec Smith, il se laisse aller à parler de ses favoris. Il ne les aime pas particulièrement, ils ne sont guère pratiques. Mais pourtant, s'il les coupait, dit-il, tout l'Empire s'effondrerait. Sans compter la délicate question de son profil, frappé sur les pièces de monnaie. Le royaume austro-hongrois, en cette période d'avant-guerre, ne tient déjà plus que par un poil de son Empereur. De ce constat, à la fois comique et nostalgique, Billy Wilder fait du personnage de l'Empereur une sorte de sage, le seul de la cour à être conscient de la fragilité de son monde, du caractère artificiel de sa survie, qui ne tient que sur les épaules d'un vieil homme. On pense à Joseph Roth et à la Marche des Radetzky devant cet homme, « le plus vieil empereur du monde », qui se demande ce qui demeurera de son royaume après lui. « Des escargots vivant dans leur jolie petite coquille tordue » : voilà comment il voit sa cour et son monde. Un monde qui risque à tout instant de se faire écraser, et qui préfère se cacher dans ses palais et ses traditions plutôt que de se confronter au nouveau monde. Un peu plus tôt dans le film, l'Empereur faisait les cents pas dans une antichambre, ou plus exactement tournait en suivant une spirale dans le sol. Escargot, lui aussi. Tout au long du film, la menace d'un attentat est évoquée. Elle apparaît surtout de manière comique, puisque le traître n'est autre que Smith, armé de son phonographe. Mais on ne peut aussi s'empêcher d'y voir l'annonce d'un autre attentat, réussi cette fois, qui eu lieu à Sarajevo et qui marqua à jamais la fin de l'Empire austro-hongrois.


(1) Et qui suffirait à prouver que, même dans un film que son auteur juge mineur, il y a des beautés évidentes.

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Par Anne Sivan - le 6 janvier 2020