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Critique de film
Le film

La Vallée des géants

(The Big Trees)

Partenariat

L'histoire

1900. Jim Fallon (Kirk Douglas), patron ambitieux et sans scrupules d’une entreprise de bois de charpente, décide d’abandonner sa société du Wisconsin sans même avoir versé le salaire de ses bûcherons. Il vient en effet d’apprendre la nouvelle loi votée par le Congrès concernant les concessions des forêts du nord de la Californie. Une lacune juridique dans ce texte fait que chacun pourra acquérir des hectares de ces fameuses forêts peuplées de séquoias géants sans débourser un centime, et malgré le fait qu’il y ait déjà depuis des décennies des habitants sur ces terres. Et en effet, se trouve installée sur les lieux une communauté de Quakers qui ne souhaite pas le moins du monde voir ces arbres millénaires (qui leurs servent de lieu de culte) tomber entre les mains d’exploitants forestiers qui les détruiront. Avec l’aide de Yukon Burns (Edgar Buchanan), l’ex-associé de Fallon qui n’a pas voulu le suivre dans ses magouilles crapuleuses, les religieux vont farouchement s’opposer à l’abattage des arbres. Une bataille pour le contrôle de ces terres s’engage, parfois avec violence. Cependant, Alicia Chadwick (Eve Miller), une jeune veuve faisant partie de la communauté, tombée sous le charme de Fallon, va tout tenter pour faire revenir ce dernier dans le droit chemin, ce qui dans le même temps permettrait d’aplanir le conflit en douceur. Quand Fallon finit par changer son fusil d’épaule, il trouve face à lui certains de ses anciens ouvriers, et notamment Frenchy LeCroix (John Archer), son ex chef de chantier...

Analyse et critique

Alicia Chadwick : « Men have been known to change. »
Yukon Burns : « The biggest mistake a woman can make is to pick the wrong man and try to make him right. »

En écoutant ces paroles, on croirait revivre le dialogue de la pomme pourrie entre James Stewart et Jay C. Flippen dans Les Affameurs, sauf qu'en l'occurrence il s'agit ici d'Edgar Buchanan refusant de croire en la rédemption des hommes mauvais face à Eve Miller qui souhaite le détromper. Quelques semaines après la sortie de Bend of the River d’Anthony Mann, les spectateurs se retrouvaient à nouveau plongés dans une histoire de rachat moral. Mais si James Stewart tentait de faire bonne figure dès le début de l’intrigue, il faudra à Kirk Douglas 70 minutes avant qu’il ne retourne sa veste. Quoi qu’il en soit, à part cette thématique semblable (reléguée cependant en arrière-plan), les films n’ont pas grand-chose à voir entre eux.

En début de carrière, Kirk Douglas avait signé un contrat à long terme avec la Warner qui stipulait qu’il devrait obligatoirement tourner pour le studio au moins un film par an. Après sa très désagréable expérience avec Raoul Walsh sur le tournage de Along the Great Divide (Une corde pour te pendre, son premier western), il en eut vite assez. Quand Louis F. Edelman et les pontes de la Warner lui assignèrent d’être acteur dans The Big Trees l’année suivante, Kirk Douglas leur fit une offre qu’ils ne purent refuser : il ne toucherait aucun salaire pour ce film à condition que ce dernier mette fin à leur "alliance". Jack Warner obtempéra, La Vallée des Géants marqua donc la rupture de contrat entre le studio et le comédien. Il s’agit de la quatrième adaptation d’un même roman de Kenneth Earl après celles sorties en 1919, 1927 et 1938, cette dernière réalisée par William Keighley avec Wayne Morris dans le rôle de Jim Fallon. On trouve d’ailleurs dans le film de Felix Feist des plans en extérieurs directement repris de la version précédente.

Remplacez la bataille entre ranchers et fermiers par une main de fer entre bûcherons et Quakers, les plaines arides du Texas par des forêts de séquoias, et finalement, l’histoire reste la même : une âpre lutte pour des terres et l’utilisation que l’on veut en faire. Le western de Felix Feist, s’il possède un côté exotique par le fait de se dérouler au début du XXème siècle au sein de paysages rarement montrés dans un western (le nord de la Californie), ne nous délivre cependant pas un scénario vraiment original. L'Ange et le mauvais garçon (The Angel and the Badman) nous avait déjà offert l’histoire d’une jeune Quaker tentant de faire revenir un bandit dans le droit chemin. Kirk Douglas s’avère cependant bien plus coriace et moins malléable que ne l’était le John Wayne d’alors. Nous est même brossé par l’intermédiaire d’un Kirk Douglas en pleine forme le portrait d’un véritable salopard, au moins aussi charismatique et haïssable que son Chuck Tatum dans Ace in the Hole (Le Gouffre aux chimères) de Billy Wilder ou que son Jonathan Shields dans The Bad and the Beautiful (Les Ensorcelés) de Vincente Minnelli (Attention, qualitativement, le film de Felix Feist ne supporte évidemment pas la comparaison avec ces deux chefs-d’œuvre). Jim Fallon est un affairiste baratineur qui retourne ses hommes comme des crêpes ; un embobineur de première qui ne s’embarrasse guère de scrupules (« Nous avons la loi pour nous ») quand il s’agit de mettre en branle ses sales combines et de voler des terres, quitte à en chasser leurs habitants sans même les dédommager financièrement ; un mufle qui ne se sert des femmes que pour son bénéfice personnel. En même temps, ce roi des roublards possède un charme fou et un humour sarcastique qui lui permettent de nous mener en bateau et de mettre dans sa poche pas mal de monde y compris le spectateur. Malgré le dédain de Kirk Douglas pour ce rôle (qu'il décrivait comme le plus mauvais qu’il ait eu à jouer), force est de constater qu’il s’y révélait formidable, portant d’ailleurs le film sur ses larges épaules.

Il lui faudra la mort d’un homme et une virulente leçon de morale assénée avec force par une femme qu’il admire pour le ramener à la raison, le faire changer de camp et abdiquer ses préceptes malsains. S’entendre dire qu’il a du naître sans une once de bonté lui fait même venir les larmes aux yeux, d’autant qu’il se trouve être dans le même temps sur la tombe d’un ancien ami. Et c’est la jolie Eve Miller qui parvient à le faire se racheter ; Kirk Douglas délaisse alors la saloon gal jouée par Patrice Wymore pour suivre la jeune Quaker. En revanche, il oblige la communauté à se prendre en charge dans la lutte pour sauvegarder les séquoias qu’elle considère un peu comme le toit de leur église. Il faudra que les Quackers participent à cette lutte même s’ils doivent pour ce faire employer la violence. Tout se terminera par des séquences d’action assez efficaces même si quelque peu gâchées par de vilaines transparences : le sauvetage par Kirk Douglas d’Eve Miller enfermée dans train fou lancé à toute vapeur, sans conducteurs et transportant d’énormes troncs ; un pont qui s’effondre sous le poids des wagons qui dégringolent au fond d’une rivière ; un combat à poings nus au-dessus d'un barrage prêt à exploser puis, enfin, ladite explosion, gigantesque ! L’action, il aura fallu attendre les dix dernières minutes du film pour en bénéficier mais nous ne sommes pas déçus. Ce qui aura précédé n’aura pourtant pas été ennuyeux grâce à une écriture scénaristique efficace et à un bon casting d’ensemble.

Pour entourer Kirk Douglas, on a donc des acteurs plutôt convaincants. Tout d’abord Edgar Buchanan  dont le personnage n’est pas dépourvu d’humour. Alors qu’on est sur le point de le nommer shérif, le juge lui dit : « Mr. Burns, I've heard you were an honest man and good with a gun. But I also heard you confessed to weakness for liquor, cards and women. » Sur quoi Burns lui rétorque : « Not women, your Honor. They ain't for the weak. » Les deux personnages féminins sont la charmante Eve Miller ainsi que Patrice Wymore (surtout connue pour avoir été la dernière épouse d’Errol Flynn). John Archer se révèle également très bon et c’est avec lui qu’aura lieu le combat final au-dessus du barrage. Tous ces comédiens semblent bénéficier d’une bonne direction d’acteur de la part de Felix Feist ; dommage que ce dernier ne soit pas aussi doué sur le plan de la mise en scène. Exceptée le mouvement de caméra qui suit en contre-plongée Kirk Douglas faire le tour d’un séquoia pour en mesurer la circonférence, nous n'avons pas grand-chose à nous mettre sous la dent techniquement et plastiquement parlant ; même les beaux paysages de cette région de la Californie ne sont pas spécialement bien mis en valeur, pas plus que les séquoias qui font pourtant presque office de personnages principaux. Ce qui n’empêche pas La Vallée des Géants d’être constamment plaisant. En résumé, pas de quoi s’en relever la nuit, rien de bien excitant, d’original ni de simplement mémorable mais un honnête divertissement, jamais ennuyeux. Ce qui n'est déjà pas si mal !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 29 avril 2013