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Critique de film
Le film

La Nuit de la grande chaleur

(Night of the Big Heat)

Partenariat

L'histoire

Au mois de novembre, l'île de Fara est habituellement battue par les vents. La température y est hivernale. Cette année-là, il n'en est rien : une vague de chaleur inaccoutumée sévit sur la zone, perturbant animaux et végétaux. Jeff Callum, un écrivain, propriétaire d'un hôtel, s'interroge sur les causes de ce bouleversement climatique. Il est également intrigué par le comportement d'un de ses clients, Godfrey Hanson. En forçant sa porte, il découvre dans sa chambre un véritable laboratoire. Hanson lui explique que des extraterrestres sont la cause directe de l'insupportable canicule...

Analyse et critique


Inconnu en France, John Lymington fut un auteur prolifique. Ses Bunst Books, ses polars, ses récits de guerre, mais aussi ses romans de science-fiction ont fait la joie des gros lecteurs d’outre-Manche. Plusieurs de ses aventures ont fait l’objet d’adaptations plus ou moins formelles, la plupart du temps dans des séries TV anthologiques. Night of the Big Heat, qui reste son histoire la plus célèbre, fut adaptée deux fois en une décennie : en 1960, pour l’émission Play of the Week, et en 1967, pour le grand écran. C’est Terence Fisher qui reprend le projet, et ce n’est pas la première fois qu’il s’attaque à la science-fiction. Mais Four Sided Triangle (1953), Spaceways (1953), The Earth Dies Screaming (1964) et L’Île de la terreur (1966), bien qu’intéressants, restent en deçà des mythiques productions de la Hammer (Frankenstein s’est échappé en 1957, La Revanche de Frankenstein et Le Cauchemar de Dracula en 1958, Le Chien des Baskerville en 1959, Les Maîtresses de Dracula en 1960... pour ne citer qu’eux !). Terence Fisher s’est donc fait un nom. Il possède une patte et maîtrise le studio. Pourtant, il n’hésite pas à tourner La Nuit de la grande chaleur, dont le scénario ne vaut pas grand-chose et qui aura le succès que l’on connaît...

Pour se faire une idée de la "notoriété" du film, les droits de distribution ont été rachetés par une structure française (Empire Distribution) spécialisée dans l’érotique. Des scènes pornographiques ont été ajoutées, les noms des acteurs supprimés de l’affiche, les génériques détruits. Résultat : 500 000 entrées à Paris. On a les destinées qu’on peut... Pourtant, avec des acteurs comme Christopher Lee, Peter Cushing et Patrick Allen, le succès était assuré : le trio Fisher-Lee-Cushing est un trio qui marche. Habitués à tourner ensemble, toujours efficaces, La Nuit de la grande chaleur est leur ultime collaboration. Le budget est très faible, le tournage doit s’effectuer rapidement. Par exemple, pour signifier la chaleur harassante qui s’abat sur la petite île de Fara, auréoles de sueur, glycérine sur le visage et cheveux collés. Pour donner à l’ensemble un côté "scientifique", paraboles en aluminium, ordinateurs en carton, base météorologique en toc et talkies-walkies dernier cri. L’arsenal typique de la série B (même si la série B science-fictionnesque a été épuisée par les années 1950). Le pire ? Ça marche : Terence Fisher a suffisamment d’expérience pour ne pas filmer tout cela de trop près.


Les acteurs, quant à eux, font le job avec beaucoup de professionnalisme. Christopher Lee, tout d’abord, robotique, poseur et professeur, qui incarne avec beaucoup de sérieux un scientifique hétérodoxe. Il est d’ailleurs assez surprenant de voir à quel point il sait se mettre en retrait : la première partie du film le voit enfermé dans une chambre d’hôtel, mystérieux et dérangeant, comme une sorte de Charles Dexter Ward. Mais quand l’intrigue se décide à (un peu) avancer, Christopher Lee occupe tout l’espace : toujours au centre de l’image, imposant, il écrase de sa stature les autres acteurs, pourtant brillants. Peter Cushing, par exemple, un peu absent, mais évidemment efficace, remplit sa part du contrat. On pourrait reprocher à Terence Fisher de ne pas avoir assez exploité son jeu dramatique : le docteur qu’il incarne est trop exemplaire, trop typique, pour titiller le grand acteur. Patrick Allen, par contre, est la grande révélation de La Nuit de la grande chaleur : viril, à l’aise avec les espaces, solide dans son rôle d’écrivain coureur de jupons, il réussit à rendre intéressant un personnage qui ne l’est pas du tout. Ultra-célèbre en Grande-Bretagne en tant que "roi de la voix-off", il a quand même fait partie de la Royal Shakespeare Company et a tourné dans Le Crime était presque parfait (1954), Le Fascinant Capitaine Clegg (1962) ou Le Commando de Sa Majesté (1980). Jane Merrow, enfin, est la caution sexy du film : dégoulinante de sueur, débraillée, aguicheuse et mal élevée, elle ne sert qu’à remplir les salles. Son "histoire d’amour" avec Jeff Callum, anecdotique, et qui est la toile de fond du scénario, est très mal exploitée, sans enjeux, sans intérêt.


Tout le problème de La Nuit de la grande chaleur vient de son manque de rythme. Il n’est qu’à voir les premières scènes, qui mettent en parallèle l’arrivée de Mrs. Roberts, en voiture, et la mise en place d’un dispositif de capture photographique par Mr. Handson : l’ensemble est laborieux, mal monté, et pâtit d’une lenteur que la musique n’arrive pas à gommer. De la même manière que les "extraterrestres" vident les composants électriques de leur énergie, les spectateurs sortiront de la plupart des scènes totalement lassés. La traque des aliens est incohérente et sans fin, les moments d’attente, de suspense sont interminables, et les crises d’hystérie des personnages principaux ne réveilleront pas grand monde. Même les rares scènes de meurtre sont ratées (mis à part celle de Peter Cushing). On en vient à vouloir absolument que se dévoilent les créatures tant attendues. Citons à ce propos Christopher Lee : « Des œufs sur le plats, et mal cuits. » Les fameux êtres de l’espace sont moches, n’apparaissent que dans cinq plans et se distinguent par une absence totale de crédibilité (même les cerveaux de Fiend without a space (1958) sont plus travaillés : c’est dire !). Certes, le manque de moyens a obligé Terence Fisher à privilégier l’environnement fantastique plutôt que la représentation graphique. La conclusion, quant à elle, fait peine à voir : la pluie, véritable deus ex machina, fait fondre les ignobles méduses galactiques. Happy-end.


Que penser, finalement, de La Nuit de la grande chaleur ? Bancal, mou, sans ambition et sans originalité, il fait partie de ces œuvres qui font tache dans la filmographie d’un cinéaste aussi talentueux que Terence Fisher. Néanmoins, et si l’on ne le met pas en rapport avec d’autres œuvres, il reste un film plutôt agréable à regarder. Frustrant, puisque s’appuyant sur un savoir-faire incontestable et porté par de bons comédiens, il aurait pu être mieux pensé, mieux construit. Et espérons qu’en cas d’attaque extraterrestre, l’ennemi soit aussi lent et ridicule que ces pseudo-méduses thermiques.

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La fiche IMDb du film
Par Florian Bezaud - le 21 novembre 2017