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Critique de film
Le film

La Montagne sacrée

(The Holy Mountain)

Partenariat

L'histoire

Un voleur aux allures de messie parcourt les rues d'une cité où folie et religion s'entre-mêlent, jusqu'au jour où il pénètre dans l'antre d'un alchimiste. Après une initiation, celui-ci lui présente sept personnages incarnant chacun une planète. Ensemble, il tenteront l'ascension d'une colline sainte.

Analyse et critique

La Montagne sacrée est le film le plus ambitieux d'Alejandro Jodorowsky. Après le succès d’El Topo, Allen Klein le producteur des Beatles produit le troisième film du cinéaste sous l’impulsion de John Lennon. Jodorowsky veut réaliser un film sur la recherche de l’immortalité. On y suit un groupe de voleurs être initiés par un maître spirituel vers l’immortalité et la quête de la Montagne sacrée où est caché le secret de l’immortalité. Le film se déroule dans un univers décadent et protéiforme. On y trouve des spectacles de crapauds et de caméléons se faisant la guerre, des massacres d’étudiants, des défilés avec des carcasses de chiens crucifiés etc… Et dans ce monde il y a une très grande tour, celle du maître spirituel où les décors se font totalement bariolés et picturaux. Là, les neufs voleurs nous seront présentés et le maître commencera leur initiation à travers toute une série de tests. Enfin, ils partiront dans la montagne à la recherche de la Montagne sacrée. C’est donc un film d’une très grande richesse, aussi bien formellement (le nombre de décors est hallucinant) que sur le plan narratif (cette coupure dans le film où les personnages se présentent, cette construction en trois actes bien distincts).

Contrairement à El Topo, The Holy Mountain n’appartient à aucun genre en particulier. On pourrait l’appeler "fable", mais ce serait restrictif et partiellement erroné. On peut également parler de science-fiction métaphysique ou de fantasy contemporaine, mais ce sont des définitions trop hasardeuses et pas exclusives. Non, il est inutile de lui chercher des correspondances de genre car on serait voué à l’échec. Comme souvent chez le cinéaste, on peut simplement affirmer que cet objet filmique ne ressemble à rien d’autre qu’à lui-même. Qu’il a sa propre existence. Et en cela, c’est un objet d’analyse un peu compliqué car on ne peut lui appliquer aucune grille de lecture. Il est donc à observer tel quel, brut, et indépendant de tout lien avec l’extérieur. C’est en quelque sorte paradoxal car s’il y a bien un film de Jodorowsky gorgé de références littéraires ou ésotériques, c’est bien celui-là. Mais s’y attarder trop, c’est sortir du film et finalement se perdre dans une sphère qui ne nous intéresse pas.

The Holy Mountain, c’est l’histoire d’un homme dès le début assimilé au Christ (un groupe d’enfants le crucifie et le lapide). Cet homme se révèle être un vagabond et un voleur. Il représente l’innocence. Ce qui chez Jodorowsky est toujours une valeur qui se retrouve bafouée et piétinée. Il ne semble pas connaître le monde dans lequel il évolue et se lie d’amitié avec un homme sans jambes. Il ne se méfie pas des autres hommes et se fait utiliser contre son gré pour créer une image de Jésus en série. Il y a dans cette séquence un symbolisme évident. La religion y est accusée de vendre des icônes au lieu de spiritualité, et elle est assimilée à la production de masse. A son réveil, quand il réalise qu’il a été trompé et trahi, il devient fou de rage et détruit le stock de Jésus en carton-pâte. Cela évoque cette légende indienne disant que reproduire en image (une peinture ou une photographie) une personne c’est lui voler son âme. Au cinéma, l’âme, même chez Jodorowsky, est non représentable car elle tient de l’évanescent et de l’immatériel, donc ici ce qu’on lui vole c’est sa représentation, l’impression de son corps et son visage sur pellicule. Il perd sa spécificité de personnage de cinéma pour devenir un objet reproductible à l’infini. D’autant qu’on le fige en Jésus Christ. On donne à son image ce rôle qu’il n’a pas choisi. Il nous est montré dès le début comme une sorte de christ, mais cette image ne correspond en rien à ce qu’il est vraiment. Son statut de prophète naïf du film est d’ores et déjà remis en cause. Seulement il s’enfuit, emportant avec lui une copie de lui-même en Christ. D’abord parce que c’est un voleur et puis il y a quelque chose de rassurant à pouvoir se confronter à sa propre image. C’est la première forme d’immortalité qu’il trouve. Cette sculpture grotesque, c’est la concrétion physique de ce que le monde concret peut lui offrir en guise de vie éternelle. Cette immortalité matérielle et grossière qui n’est que merchandising et production en série. De cette immortalité originelle il ne pourra que s’élever vers l’autre, celle plus spirituelle que lui promettra l’Alchimiste.

Une fois de plus, Alejandro Jodorowsky crée toute une mythologie avec ses personnages (tous représentés par une planète, tel les dieux grecs ou romains représentés par des éléments) et leur problématique. De fait, leur quête prend un sens parabolique et universel car l’osmose de tous ces personnages représente l’Humanité. Et chez Jodorowsky, l’Humanité est l’univers. Le film est également intéressant dans son parcours. Il est absolument fascinant de voir comment Jodorowsky travaille une matière cinéma. Car le film emprunte le chemin des personnages. Le film est les personnages comme les personnages sont le film. A l’image des Voleurs qui refusent toute émulation matérielle et brûlent leur argent, le film, de manière similaire, va vers un dépouillement des plus total. Au faste et à la richesse (aussi bien visuelle que narrative ou thématique), la troisième partie qui voit nos héros partir à la quête de la Montagne sacrée oppose un dépouillement total. Les hommes partent dans la montagne habillés en alpinistes et passent à travers toute une série de tests dans le but d’atteindre le sommet. Comme dans El Topo où les Maîtres du Revolver étaient de plus en plus simples et semblaient aller concentriquement vers l’essence même de ce qu’ils sont, cette partie dans les montagnes surprend car elle semble en décalage avec le côté "fantasy" qui habitait le film jusque-là. Mais en plus de représenter la libération et la purification des personnages et du film vers une pureté originelle plus prégnante, c'est un chemin menant directement vers la réalité. Et quand on sait la fin du film, cela prend tout son sens.

La Montagne sacrée est donc un film d’une richesse quasiment inépuisable. Un tour de force aussi bien cinématographique que thématique. L’insuccès du film est fort dommageable car avec ce film, Alejandro Jodorowsky réalise son œuvre à ce jour la plus ambitieuse. Car même marqué par les années 70 et aujourd’hui encombré de quelques artefacts que l’on pourrait qualifier de "kitsch", le film va bien au-delà de toute considération si bassement matérielle, là où Jodorowsky propose une vision du monde, une vision de la vie et une vision du cinéma dans un grand mouvement universel et humaniste prompt à toucher le plus grand nombre. Malheureusement pour le cinéaste, on n’en retiendra que ses décors baroques et grandiloquents, ses délires violents et sa bizarrerie générale, alors qu’une fois de plus Jodorowsky proposait rien de moins que de redéfinir totalement son rapport à l’art, et par cela son rapport à la vie.

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La fiche IMDb du film
Par Gregory Audermatte - le 24 mai 2007