Menu
Critique de film
Le film

La Mélodie du Bonheur

(The Sound of Music)

Partenariat

L'histoire

Au moment de l’Anschluss en Autriche dans les années 1930. Maria (Julie Andrews) effectue son noviciat à l’Abbaye bénédictine de Salzbourg. Trop pétillante et rêveuse, elle arrive toujours en retard pour les moments de prière, s'oubliant constamment à se pâmer devant la beauté des montagnes. La mère supérieure pense qu’elle serait plus à sa place en tant que gouvernante et lui trouve un emploi dans la famille Von Trapp, où l’attendent les sept turbulents enfants d’un officier veuf (Christopher Plummer) qui les a élevés avec une rigidité toute militaire. Au début les enfants se montrent revêches, essayant de la faire craquer comme les multiples nurses précédentes ; puis, au vu de son dévouement, de sa compréhension, de son dynamisme et de sa tendresse, ils finissent par s’en faire une amie et une confidente. Maria n’est pas insensible au charme de leur père qui doit néanmoins épouser une riche baronne (Eleanor Parker) ; cette dernière, un peu jalouse, incite Maria à quitter la famille. Elle revient cependant peu de temps après pour avouer son amour au capitaine. Au moment des noces, les Nazis prennent le pouvoir...

Analyse et critique

Dans le domaine du Broadway Musical, Oklahoma fut la première collaboration entre le génial compositeur Richard Rodgers et le librettiste Oscar Hammerstein II. A cette occasion, le duo entama une carrière pas spécialement prolifique mais d’une prodigieuse rentabilité. Les autres titres de gloire de leur coopération - tous adaptés ensuite au cinéma - furent State Fair (La Foire aux Illusions) porté sur grand écran par Walter Lang en 1945 puis par José Ferrer en 1962, South Pacific par Joshua Logan, Carousel par Henry King, Oklahoma par Fred Zinnemann et, plus connus dans nos contrées, Le Roi et moi (The King and I) réalisé à nouveau par Walter Lang et demeuré célèbre grâce surtout à la prestation de Yul Brynner, ainsi enfin que le film qui nous concerne ici, La Mélodie du bonheur (The Sound of Music), le plus célébré, le plus rentable et le plus populaire de tous. De loin aussi le plus réussi du point de vue du soin incroyable apporté à sa réalisation. Ces six comédies musicales rapportèrent aux deux hommes une fortune ; elles sont toujours constamment jouées, les films constamment repris, tout du moins aux États-Unis où les spectateurs sont toujours aussi friands de ce style de divertissement euphorisant.

Si aux USA le film de Robert Wise est donc toujours autant apprécié de nos jours, il n’en va pas de même en France contrairement au film musical précédent du réalisateur, le non moins célèbre West Side Story, et ce malgré quelques notables exceptions comme Jacques Lourcelles qui, dans son délectable dictionnaire "subjectif" du cinéma, n’y allait pas par quatre chemins dans l’enthousiasme en écrivant : "On a plaisir à saluer dans ce film la conjonction rarissime d'un immense succès mondial et d'une complète réussite artistique […] Refusant tout intimisme, la musique et la caméra planent dans leur espace respectif afin que le film devienne une ode à l'énergie et à la joie de vivre..." A l’inverse, la plupart des autres critiques "sérieux" y sont toujours allergiques, y voyant l’une des comédies musicales les plus nauséeuses qui soit, écœurante par un trop-plein de guimauve et de sucre quand ce n’est pas l'aspect "réactionnaire" du scénario et des personnages qui est mis sur la sellette. C’est selon moi aller un peu loin et prendre bien trop au sérieux les intentions du librettiste, qui n’étaient probablement et simplement que d’offrir au public une histoire édifiante et touchante tout en délivrant une dénonciation de tous les totalitarismes ; une diatribe certes assez peu virulente mais qui a le mérite d’exister dans un genre qui n’aura que rarement abordé les périodes sombres de l’histoire.

Ne retenir donc de ce film, à cause des avis et critiques lus à droite à gauche, que son sentimentalisme outrancier, sa naïveté, son côté sucré et son déluge de bons sentiments, c’est à mon humble avis passer outre de nombreux autres éléments qui non seulement atténuent ces qualificatifs mais en annihilent même certains. Car ce n’est pas parce que l’on y trouve pêle-mêle des enfants bien propres sur eux, des nonnes souriantes et sympathiques, des paysages verdoyants idylliques et des leçons de vie destinées à retrouver confiance en soi ainsi que la joie de vivre, que la mièvrerie doit obligatoirement être de la partie ! Ne nous voilons pas la face, le film de Wise n’en est certes pas dépourvu et il est compréhensible que certains spectateurs puissent ressentir un haut-le-cœur à force également d’entendre toutes les dix minutes des chansons que les contempteurs des comédies musicales hollywoodiennes ont souvent du mal à supporter. Cependant nous ne sommes pas ici devant un musical comme il y en eut des tonnes durant les années 30 à 50, uniquement conçus dans le but de scotcher un sourire aux lèvres des spectateurs aimant ce genre de pur divertissement issu de Broadway. Les spectacles concoctés par Rodgers et Hammerstein ne ressemblent à aucun autre, basés avant tout sur une durée étirée, sur un découpage qui leur est propre reposant sur une parfaite dynamique entre séquences dialoguées et séquences chantées qui alternent sans aucune impression de cassure - les chansons se trouvant ainsi parfaitement intégrées à l’ensemble - ainsi que sur l’irruption d’une plus grande gravité au 2/3 de l’intrigue après un début souvent énergisant.

Et en effet, déjà portée à l'écran dans un film allemand de 1956, cette histoire véridique de la famille Von Trapp, ayant choisi de fuir son pays lors de l’Anschluss plutôt que de rester vivre sous le joug nazi, comporte aussi de nombreux côtés obscurs et se trouve parfois baignée d'une mélancolie lancinante, ne serait-ce que par le fait que l’aînée des enfants voit son prétendant préférer le nouveau régime à son amour pour elle, ainsi que dans les relations sentimentales qui s’instaurent au sein du triangle amoureux Julie Andrews / Christopher Plummer / Eleanor Parker - les séquences entre ces trois formidables comédiens s'avèrent toutes d’une remarquable justesse. Et puis il suffit de se souvenir de ce brusque plan de coupe qui clôt le faux happy-end, passant en un ample travelling ascendant puis descendant du mariage de la gouvernante et du capitaine à celui du pas de l’oie cadencée des soldats dans la caserne, pour nous faire dire à quel point il ne faut pas s’arrêter uniquement sur le côté enthousiasmant - pénible pour les uns, euphorisant pour d’autres (dont je fais partie) - d’une grande partie du film. Celui-ci aborde ensuite la période de l’Anschluss avec au premier plan le séduisant personnage du père, d’une dignité morale et d’une intégrité exemplaires, luttant de toutes ses forces pour ne pas succomber aux noires sirènes du nazisme, déchirant leur drapeau, refusant de reprendre son travail au ministère et enfin, malgré les dangers encourus, décidant de fuir en Suisse par les montagnes en emmenant toute sa famille avec lui.

Rejeter d'un bloc La Mélodie du bonheur pour abus de sucreries, ce serait aussi faire fi d'un très beau scénario écrit par Ernest Lehman (l’auteur de celui, fabuleux, de La Mort aux trousses - North by Northwest d’Alfred Hitchcock). Le scénariste contrôle parfaitement sa narration au long cours sans quasiment s’essouffler et se permet en passant, outre de côtoyer le drame, de croquer avec une grande intelligence les deux seconds rôles que sont ceux de la baronne (magnifiquement interprétée par une Eleanor Parker toujours aussi élégante, peut-être le personnage le plus riche du film) et de l’oncle Max (excellent Richard Haydn ; rappelez-vous, c'était le pharmacien guindé et coincé prétendant épouser Jennifer Jones dans le sublime Cluny Brown de Lubitsch). Ce serait également oublier la maitrise totale d’une mise en scène ample et inspirée de Robert Wise : avec son sens aigu de la gestion de l’espace et du cadrage, le cinéaste concocte quelques plans larges touchés par la grâce jouant la plupart du temps sur la diagonale de l’écran (lors notamment de la séquence salzbourgeoise Do-re-mi, avec aussi par exemple cette autre vue splendide en contre-plongée des sept enfants entourant un bassin). Sa mise en scène n’est pas non plus dépourvue d’un bel élan de lyrisme dès son introduction aérienne pré-générique sur les paysages enchanteurs et majestueux de l’Autriche (qui fait écho à celle de West Side Story dans son passage de "l’infiniment grand" à "l’intimisme" d’un plan rapproché) ou bien encore par exemple lors de la sublime séquence en contre-jour sur la chanson Something Good - chanson absente du spectacle et écrite spécialement pour le film - susurrée par Julie Andrews et Christopher Plummer, l’une des déclarations d’amour les plus belles et émouvantes qui soit, peut-être le plus beau moment du film grâce aussi à la perfection de la photo de Ted McCord.

Ce serait aussi faire peu de cas d’une interprétation de tout premier ordre avec, en plus des seconds rôles déjà cités, d'une part un Christopher Plummer au charme ombrageux que l’on a plaisir à voir évoluer et reprendre goût à la vie au fur et à mesure de l’avancée du film, et qui parvient sans peine à nous toucher profondément lorsque par exemple, d'émotion, sa voix se casse sur la chanson Edelweiss lors du concours de chant (même s’il ne s’agit pas de sa voix mais de celle de son doubleur Bill Lee). Et évidemment d'autre part une Julie Andrews prenant son rôle - dans la droite lignée de celui de Mary Poppins - très à cœur, avec un entrain, une énergie et un dynamisme contagieux sans pour autant elle non plus oublier de nous émouvoir ; la longue séquence qu’elle partage avec Eleanor Parker lors de la fête fait montre d’une grande intelligence et d'une rare délicatesse de ton grâce aussi aux talents très complémentaires des deux comédiennes. Enfin, à mon humble avis, la bande musicale a été composée par l’un des plus grands mélodistes de Broadway en la personne de Richard Rodgers ; sur ce terrain The Sound of Music est un régal de presque chaque instant. Pourtant on sait que d’autres de ses partitions peut-être encore plus réussies (Oklahoma notamment, peut-être son chef-d’œuvre) ont donné des films visibles uniquement grâce à la musique, sans elle ces derniers s'avèrent hélas d’un abominable ennui (Carousel et The King and I en sont de "bons" exemples) ; ce qui est évidemment loin d’être le cas du film de Robert Wise. Pour en terminer avec les chansons, je ne peux m’empêcher de citer les autres titres tout aussi inoubliables que ceux déjà évoqués : My Favorite Things, I Have Confidence, Sixteen Going on Seventeen ou encore le magnifique Climb Ev'ry Mountain, tous aussi entêtants les uns que les autres.

Au moment de sa sortie, non content d'une belle moisson d'Oscars, en terme de nombre d’entrées The Sound of Music dépassa pour la première fois Autant en emporte le vent qui tenait la tête depuis plus de 25 ans. Il resta numéro un au box office mondial pendant six ans et se situe toujours aujourd'hui dans le Top Ten. La Mélodie du bonheur n’est peut-être pas un chef-d’œuvre car, outre sa sensiblerie, on y trouve également certaines longueurs et la mise en scène semble en de nombreuses occasions encore un peu guindée, pétrifiée par le format large pas toujours facile à gérer ; mais son succès colossal peut être cependant considéré comme amplement mérité ou tout du moins compréhensible. Dans tous les cas, pour les non allergiques au genre, le film demeure un antidépresseur efficace qui dégageant une bonne humeur communicative, un spectacle parfaitement bien rodé, la perfection technique de l’ensemble ne pouvant guère être prise en défaut.

DANS LES SALLES

LA MELODIE DU BONHEUR
UN FILM DE ROBERT WISE (1965)

DISTRIBUTEUR : LOST FILMS
DATE DE SORTIE : 19 OCTOBRE 2016

La Page du distributeur

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 19 octobre 2016