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Critique de film
Le film

La Haine

Partenariat

L'histoire

Déambulations sans but de trois jeunes gens désœuvrés dans une banlieue triste, au lendemain de heurts avec la police. Mais ce calme pourrait précéder une nouvelle tempête : un garçon blessé lors de ces affrontements est à l’hôpital entre la vie et la mort, et le revolver d’un policier a mystérieusement disparu.

Analyse et critique

Il y a un quart de siècle, La Haine de Mathieu Kassovitz trouva très vite aux États-Unis une ambassadrice enthousiaste en la personne de Jodie Foster. Celle-ci expliquait qu’elle avait été très impressionnée par le travail du réalisateur et de ses comédiens, mais surtout que ce film serait pour beaucoup d’Américains l’occasion de découvrir que Paris ne se limitait pas aux Champs-Élysées, aux berges de la Seine et à l’accordéon musette. Forte de sa francophilie et de son bilinguisme, elle ajoutait malicieusement que pour beaucoup de Français aussi, les banlieues étaient des terrae incognitae.

Reste à savoir si ce qui valait il y a vingt-cinq ans vaut encore aujourd’hui, autrement dit si, pour un spectateur qui découvre en 2021 cette Haine, la « révélation » sera la même. La question des banlieues n’est toujours pas réglée, mais elle est malgré tout plus présente dans les esprits, ne serait-ce que parce que d’autres cinéastes que Kassovitz sont allés faire un tour de l’autre côté du périph’ et parce que le coup de feu qui conclut La Haine a déjà été tiré à plusieurs reprises dans la réalité. Des esprits railleurs pourront en outre soutenir que l’on a du mal à prendre aujourd’hui totalement au sérieux des héros interprétés par des comédiens qui n’ont plus exactement l’allure de boys in the hood : Vincent Cassel fait la couverture du Figaro Madame pour, tout de blanc vêtu, représenter « l’amour fusionnel » ; Saïd Taghmaoui trempe dans des blockbusters hollywoodiens tels que Wonder Woman.

On ne saurait donc être totalement d’accord avec ce dernier quand il soutient que La Haine aurait pu être tourné hier. Cependant, le film garde incontestablement une grande force, non pas tant à cause de ce qu’on y montre qu’à cause de ce qui est laissé dans l’ombre. Cette photo noir et blanc, par exemple, qui semble retrouver l’authenticité des vieilles bandes d’actualité - les gens qui ont connu la télévision avant l’arrivée de la couleur, expliquait le producteur anglais David Puttnam, font paradoxalement du noir et blanc le gage du réalisme -, eh bien, cette photo noir et blanc sonne un peu faux. En fait, ce n’est qu’un leurre, puisque, comme nous l’apprend l’un des bonus du Blu-ray StudioCanal spécial 25e anniversaire, elle a été obtenue après un passage par la couleur.


Ce double fond est aussi, plus généralement, celui du scénario. A priori, il ne se passe strictement rien dans La Haine. On assiste simplement aux errances stériles - et aux conversations tout aussi vaines - de trois jeunes à travers la « cité ». Mais Kassovitz a retenu et assimilé la leçon d’Hitchcock selon laquelle l’échange des propos les plus ennuyeux qui soient peut tenir le spectateur en haleine si celui-ci sait que sous la table autour de laquelle sont assis les interlocuteurs se dissimule une bombe à retardement. Ici, il y a même deux bombes : l’incertitude sur les chances de survie d’un jeune homme hospitalisé après des heurts avec la police, et le mystère qui plane sur un revolver perdu par un policier lors de ces heurts et forcément récupéré par quelqu’un.

Autrement dit, la narration dans La Haine est déjà représentative de ce principe kassovitzien récurrent qui consiste à raconter toujours deux histoires, ou plus précisément à découvrir que l’histoire officielle en cache toujours une autre, nettement plus sombre. Voir par exemple ce pluriel mentionné entre parenthèses, comme l’indice d’une solution « alternative », dans le titre Assassin(s), ou encore, dans Gothika, l’inscription déclinée de différentes manières, mais longtemps mal comprise, « Not alone », indiquant dans un double jeu de strates qu’il y a eu non seulement plus d’une victime, mais aussi plus d’un meurtrier. Voir également L’Ordre et la morale, où l’on découvre - et cette révélation a sans doute été à l’origine de l’échec commercial du film - que, malgré ses trémolos humanistes sur la nécessité du dialogue qui semblaient l’opposer à son Premier ministre Jacques Chirac, partisan de la manière forte, le président François Mitterrand est l’homme qui, en 1988, signa l’ordre de lancer l’assaut meurtrier contre les insurgés de la grotte d’Ouvéa en Nouvelle-Calédonie.


Au fond, et c’est pour cela que le petit discours en voix off, au demeurant bien peu original, sur la distinction entre la chute et l’atterrissage qui ouvre La Haine reste dans les mémoires, Kassovitz pose, au-delà de ce qui peut se produire dans telle ou telle banlieue, la question de l’Histoire, autrement dit essaie de repérer le moment où ce qui n’était que potentialité devient fatalité. Il s’est fait ainsi un certain nombre d’ennemis en déclarant par exemple que la question de l’américanisation de la société française ne se posait pas, puisque l’américanisation - entre autres via les McDo - était déjà là. Ou en déclarant encore que, par les temps qui courent (ou qui se traînent), les salles de cinéma - dont on pourrait pourtant croire a priori qu’elles constituent son fonds de commerce, même s’il regrette d’y croiser des mangeurs de pop corn - étaient non-essentielles.

Les films de Kassovitz sont pour la plupart des flash-back, affichés ou non comme tels, mais toujours destinés à nous montrer que le ver était déjà dans un fruit que l’on ne croyait intact que parce qu’on ne voulait pas voir. C’est la raison pour laquelle, loin d’épouser le pas traînant de ses trois protagonistes, la caméra de La Haine ne cesse de bouger, de s’élever, de s’envoler, de créer, à travers des effets du genre travelling compensé, un déséquilibre proposant une autre vision des choses et suggérant que, nonobstant l’immobilité apparente, il se passe déjà quelque chose.

Mais le mérite de La Haine est que son fatalisme est, pour ainsi dire, un fatalisme relatif. À la fin, comme nous l’avons dit, le coup part. Mais nous ne faisons que l’entendre et nous ne saurons pas d’où il est parti. Et, même si les bonus sont là pour nous dire et redire que le film n’a pu être tourné que parce que toute l’équipe avait pris soin de s’installer des semaines à l’avance à Chanteloup-les-Vignes de manière à s’intégrer à la vie de ses habitants, il convient de ne pas ignorer ce carton rituel qui nous informe que « Toute ressemblance avec des événements ou des personnages ayant réellement existé ne saurait être que fortuite. » La Haine a à certains égards un goût de flou et d’inachevé largement frustrant, mais ses lacunes ne sont-elles pas là pour nous rappeler que le pire n’est pas toujours sûr ?

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La fiche IMDb du film
Par Frédéric Albert Lévy - le 7 avril 2021