Menu
Critique de film
Le film

La Guerre sans nom

L'histoire

Ainsi que l’expliquent Bertrand Tavernier et Patrick Rotman en préambule du livre tiré de leur documentaire, La Guerre sans nom, tous deux ont en « novembre 1990 tourné dans la région de Grenoble des dizaines d’heures d’entretien avec des appelés ou des rappelés qui avaient "fait" la guerre d’Algérie. Puis pendant une année, [ils ont] "monté" ces témoignages pour construire un film. » Durant presque quatre heures, La Guerre sans nom rassemble ainsi une trentaine d’intervenants interviewés par Patrick Rotman et filmés par Bertrand Tavernier. Le duo de réalisateurs collecte de la sorte autant d’expériences singulières, dont l’agencement ébauche peu à peu une manière de panorama générationnel de la guerre d’Algérie. Celui de ces jeunes Français qui, à peine entrés dans l’âge adulte, durent aller y prendre part...

Analyse et critique


Peut-être abscons pour une partie du public de 2022, le titre choisi par Patrick Rotman et Bertrand Tavernier pour leur documentaire sonnait de manière polémiquement explicite aux oreilles de certains spectateurs et spectatrices de 1992. Quand en février de cette année La Guerre sans nom sortit sur les écrans tout en faisant l’objet d’une présentation à la Berlinale, l’État français qualifiait toujours le conflit ayant frappé de 1954 à 1962 l’Algérie alors française d’« opérations effectuées en Afrique du Nord ». Et comme le rappelle l’historienne Sylvie Thénault, il fallut encore attendre sept ans pour que la République renonce à cette périphrase euphémisante, parlant enfin et officiellement de « guerre d’Algérie ». « Sans nom » du fait du long refus étatique de la désigner comme telle, cette guerre l’était encore du fait de la société française elle-même. Du moins d'une partie d’entre elle qui peinait à affronter cette page de l’Histoire de France, ainsi que l’explique l’historien Benjamin Stora dans son récent rapport sur Les questions mémorielles portant sur la colonisation et la guerre d'Algérie. C’était donc sur une page de l’Histoire de France alors « figée dans les eaux glacées de l’oubli » (Benjamin Stora) que Patrick Rotman et Bertrand Tavernier se penchaient avec leur fresque documentaire, la concevant comme l’outil d’une véritable maïeutique collective.


Ce que manifeste programmatiquement le point de départ du film, en s’attachant à un événement sans doute parmi les moins connus d’une guerre elle-même refoulée. Le film s’ouvre en effet par l’évocation des troubles qui agitèrent Grenoble le 18 mai 1956. Ce jour-là, la cité alpine fut le théâtre de l’une de ces « manifestations de "rappelés" contre la guerre d'Algérie » qui, comme le rappelle notamment l’historien Tramor Quemeneur, ont eu lieu dans quelques villes françaises entre 1955 et 1956. S’intéressant donc plus particulièrement à celle qui se déroula à Grenoble, Patrick Rotman et Bertrand Tavernier la retracent notamment par le témoignage d’Ezio Goy. Ce dernier, qui n’était alors pas encore parti combattre en Algérie, évoque comment avec 2 000 autres manifestants grenoblois, ils tentèrent de bloquer le départ de l’un de ces trains de rappelés à destination d’un port du Sud de la France.


Tournée sur les lieux mêmes du rassemblement qui vira bientôt à l’émeute, c’est-à-dire dans les rues environnant la gare de Grenoble, la séquence alterne quelques clichés d’époque et, pour l’essentiel, les images d’un Ezio Goy désormais plus que cinquantenaire. La vision de cet homme s’exprimant paisiblement, sagement vêtu d’un impeccable ensemble costume-cravate, contraste presque comiquement avec son évocation de scènes de guérilla urbaine. Car aussi âpre que puisse être ce travail de mémoire qu’est La Querre sans nom, celui-ci n’est pas exempt de quelques éclats d’un humour caractéristique du cinéma à la croisée des genres de Bertrand Tavernier.

En inscrivant par ailleurs le récit d’Ezio Goy dans la topographie contemporaine de Grenoble, la séquence dessine un autre axe essentiel de La Guerre sans nom. À savoir le désir de montrer à quel point l’événement apparemment révolu qu’est la guerre d’Algérie continue en réalité à irriguer, habiter serait-on même tenté d’écrire, le présent de ceux qui lui ont survécu. Enfin, en confiant le soin au militant communiste qu’était alors Ezio Goy d’évoquer cet événement lui-même placé sous le signe du refus de l’intervention militaire en Algérie, La Guerre sans nom semble encore dessiner l’horizon idéologique marqué à gauche, dans lequel s’inscrit son (re)dévoilement du conflit.


Cette exhumation de la guerre d’Algérie, à la fois progressiste et critique, est a priori confirmée par l’attention marquée que le film accorde par la suite à la question de l’insoumission. Une séquence d’une dizaine de minutes est en effet consacrée à Étienne Boulanger, militant communiste comme Ezio Goy, et qui après avoir été envoyé en avril 1958 en Algérie refusa de combattre. Un « refus d’obéissance » qui lui valut une peine de deux ans de prison, et dont il fait le récit d’une voix de plus en plus étranglée, cadré dans la solitude d’une salle à la froideur confusément carcérale. Aussi impressionnante par son contenu que par sa mise en images, la confession d’Étienne Boulanger ne vient cependant illustrer qu’une attitude très minoritaire au sein de l’armée française. Puisque les réfractaires ne représentèrent selon Tramor Quemeneur qu’1 % de ses effectifs, soient 12 000 hommes sur un total d’1,2 millions d’appelés. Chronologiquement conséquente (Étienne Boulanger fait partie des témoins s’exprimant le plus longuement), qui plus est placée par le montage durant la première des quatre heures que compte La Guerre sans nom, cette séquence semble alors renforcer l’impression d’une réinvention avant tout de gauche de la guerre d’Algérie.


De celle-là participerait encore l’intention manifeste du duo de réalisateurs de (re)mettre en lumière les versants les plus sombres de l’engagement français en Algérie. La question des exactions commises en opérations, ainsi que celle de la pratique de la torture sont ainsi clairement soulevées durant le film. Aucun des témoins ne nie l’existence de ces violences dont les historien.ne.s ont attesté l’existence, à l’instar notamment de Raphaëlle Branche avec son ouvrage de référence qu’est La torture et l'armée pendant la guerre d'Algérie (2001). Mais c’est un vaste éventail de réactions quant à ces violences illégitimes que Patrick Rotman et Bertrand Tavernier mettent en évidence. Ainsi Jean Manin, un appelé issu des rangs de la Jeunesse ouvrière chrétienne, évoque avec douleur l’exécution sommaire d’un jeune Algérien ainsi que les tortures commises contre d’autres et dont il fut le témoin impuissant. La honte poignante de l’ancien soldat étranglé par les sanglots contraste avec l’acceptation de la torture dont d’autres font état. Tel est notamment le cas de Jacques Bec, en charge durant le conflit d’un commando de chasse formé de harkis et qui, ainsi qu’il est écrit dans le livre tiré de La Guerre sans nom , « ne regrette pas d’être allé en Algérie. » Certes, ainsi qu’on peut encore le lire dans l’ouvrage, l’ex-aspirant « ne plastronne pas » quand il en vient à admettre qu’il a lui-même soumis à la question un prisonnier algérien. S’il affirme par ailleurs l’avoir fait « sur ordre », il estime in fine que les « claques, […] l’eau sur le visage [et] l’électricité » par lesquels ledit prisonnier fut tourmenté furent autant de moyens de soutirer des informations ayant (peut-être) permis d’empêcher la mort de soldats français.


Filmé pour l’essentiel en plan-séquence, Jacques Bec est alors laissé libre par Patrick Rotman et Bertand Tarvernier de dérouler son discours. Une fois celui-ci achevé, l’interviewer se contente de demander à celui qui vient de reconnaître avoir torturé si « ce n’est pas humiliant d’humilier un homme. » Fugitivement troublé, Jacques Bec se reprend bien vite, puis réplique en expliquant en substance que la guerre est une chose sale et que c’est d’abord aux « politiques » de faire en sorte de ne pas la déclencher. C’est sur cette explication que se termine le segment dévolu à Jacques Bec, Patrick Rotman ne jugeant apparemment pas nécessaire de questionner plus avant son témoin quant à la torture. Comme s’il s’agissait de laisser in fine aux spectateurs et spectatrices un espace suffisant pour se forger une opinion propre quant à ce qui vient d’être dévoilé.

Pareils choix de réalisation président à l’ensemble des témoignages captés par La Guerre sans nom. Qu’ils s’agissent de ceux qui ont accepté, tel Jacques Bec, de faire une guerre à leurs yeux légitime, y compris de la façon la plus brutale, en tirant parfois même une forme de fierté ou de plaisir guerrier. Ou bien qu’il soit question de ces (r)appelés qui, à l’instar de Jacques Manin, ont traversé avec une souffrance traumatique un conflit ressenti comme inique à plus d’un titre. Tous se voient donner la possibilité de dire "leur" guerre d’Algérie, aidés en cela par la posture peu intrusive de Patrick Rotman et par la caméra empathique de Bertrand Tavernier.


Car si La Guerre sans nom n’est certainement pas dénué d’un point de vue d’inspiration progressiste et humaniste quant à son objet historique, il n’en bascule pas pour autant dans une peinture manichéenne de celui-ci. Se refusant à prendre la forme d’un documentaire réquisitoire, les quatre denses heures que dure celui-ci s’efforcent de toucher à la complexité des expériences des jeunes Français (r)appelés en Algérie. Un objectif que l’on peut estimer atteint, notamment si l’on met en regard non pas la mais plutôt les réalités (re)mises à jour par La Guerre sans nom avec celles documentées depuis par des études historiques telles La Guerre d’Algérie - Les combattants français et leur mémoire de Jean-Charles Jauffret ou bien encore Papa, qu'as-tu fait en Algérie ? Enquête sur un silence familial de Raphaëlle Branche. À l’instar de ces enquêtes scientifiques publiées durant les années 2010/2020, en collectant un matériau loin de se limiter aux exemples évoqués précédemment mais touchant encore à l’ennui de la vie régimentaire ou bien à l’angoisse du combat et de son lot de blessures et de morts, La Guerre sans nom faisait à sa manière sensible et rigoureuse proprement œuvre d’Histoire. C’est en cela que le film de Patrick Rotman et Bertrand Tavernier peut être considéré comme une borne importante dans le (re)dévoilement de la guerre d’Algérie par le cinéma. Sans doute serait-il temps de souligner à quel point cet admirable documentaire joua un rôle significatif dans le (re)surgissement au sein de la mémoire collective française d’une guerre à laquelle il permit, avec d’autres films, d’enfin donner un nom.


En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Pierre Charrel - le 18 mars 2022