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Critique de film
Le film

La Cousine Angélique

(La Prima Angélica)

Partenariat

L'histoire

Luis, timide éditeur barcelonais, revient en Castille enterrer les restes de sa mère morte voilà vingt ans. Il y retrouve une partie de sa famille, dont sa cousine Angélique, devenue femme.

Analyse et critique

Si La Cousine Angélique, sorti en 1974, prix spécial du Jury au Festival de Cannes, est le film de Carlos Saura le plus connu du public français, c'est surtout celui qui a été le plus attaqué en Espagne : violentes critiques de la presse de droite, incendies de cinémas, attaques de salles de projection, tentatives de vol de la bobine originale... Refusé à deux reprises par le Comité chargé d'étudier le scénario, il a néanmoins bénéficié de la politique d'ouverture culturelle mise en place avec l'investiture du Premier ministre Carlos Arias Navarro. C'est que La Cousine Angélique, pour le pouvoir et le public espagnols, pose problème : c'est la première fois au cinéma, et ce dès le générique, que la guerre civile espagnole est montrée sans ambiguïté... du point de vue des vaincus ! Des républicains, des socialistes, des rouges ! Un de ses précédents films, Le Jardin des délices, restait encore prudent dans ses évocations (extraits d'actualité, reconstitution, drapeaux...). Cette fois-ci, le cap est franchi. (1) Le cinéma espagnol ne sera plus jamais le même.


L'histoire du film est simple, c'est ce qui permet sa complexité formelle : Luis est amené à revoir une partie de sa famille, dont sa cousine, dont le désir toujours latent le ramène à l'époque de son enfance. D'autres éléments le feront « voyager » : l'appartement de sa tante, la disposition des meubles, le goût du chocolat chaud, le son de la rue... On pense forcément à La Recherche du temps perdu, qui est cité au détour d'une conversation, mais Saura va se réapproprier ce thème mille fois exploité pour en faire quelque chose de neuf. Car le coup de génie réside dans l'interprétation de José Luis Lopez Vazquez, qui va jouer à la fois le Luis-enfant et le Luis-adulte. Par un subtil montage, et des trouvailles scéniques multiples, à mille lieux du traditionnel flash-back, on en arrive à ne plus vraiment pouvoir discerner le passé du présent. Et c'est épatant. Le cinéaste nous explique, dans l'entretien qu'il donne aux éditions Tamasa (2), que l'idée lui est venue en repensant à son enfance. Il lui était impossible, même en s'appuyant sur une photo (qui permet tout juste de s'imaginer plus jeune), de revivre les choses avec ses yeux et son corps d'enfant. Il a donc pris cette contradiction au pied de la lettre, et l'a exploitée au maximum, fidèle en cela à l'absurde espagnol. Et c'est vrai qu'en y repensant, en réfléchissant sur nos impression a posteriori, sur les possibilités qu'offre la reconstitution mentale de scènes vécues il y a longtemps, on ne peut que lui donner raison : il est très difficile de restituer réellement son enfance. Alors, sans s'en rendre compte, c'est nous-mêmes, avec notre corps actuel, qui réinvestissons les « lieux ». Cette étrangeté psychique est tout le propos du film.


Lorsque Luis prend son automobile pour se rendre chez sa vieille tante barcelonaise, nous faisons face à la première intrusion du souvenir dans le réel. Ce refus tout enfantin de quitter ses parents, de se voir confier à une autre que sa mère, est revécu frontalement par un Luis adulte, bien habillé, établi. Et l'on saisit immédiatement que la part enfantine de cet homme ne demandait qu'à surgir, qu'à s'évader, qu'à s'exprimer. Est-ce parce que la guerre civile, qui hantera le film tout entier, a comme gelé l'individualité des Espagnols ? C'est une piste de lecture. Nous aurions des hommes et des femmes, qui ont grandi dans l'horreur du conflit, puis dans le franquisme, et qui n'ont finalement pas pu grandir. Leur développement psychique se serait comme arrêté, dépassé par leur développement corporel. De grands enfants, en somme. Cette frustration serait alors un profond traumatisme que des réminiscences viendraient réactiver. C'est assez inhabituel, étant donné que la particularité du franquisme a été de taire et de rendre tabou à des fins d'occultation un ensemble de vérités historiques et sociales.


C'est même à proximité de l'appartement de sa tante que Luis commence à se rappeler l'inoubliable été passé là, il y a longtemps : un air de piano, tant entendu, flotte dans les escaliers. Plus loin, ce sera une pièce jouée par des écoliers qui le renverront aux propres pièces qu'il jouait avec ses camarades de catéchisme. Et puis il y a Angélique... Cette cousine qu'il a tant aimée, mais de cet amour infantile, qui en reste aux évocations et aux caresses. Cette cousine qu'il regardait se faire habiller, à la dérobée. Cette cousine qu'il a embrassée, ce qui lui a valu une correction. On a tous eu une cousine comme elle. Maintenant, elle est mariée à un fasciste bon teint, qui cherche à se reconvertir dans l'immobilier. Cette frustration amoureuse, Luis va la revivre d'une façon presque détachée tout au long de son séjour.


Pour comprendre comment est représenté le souvenir dans ce film, penchons-nous sur une scène. Elle a pour cadre le 18 juillet 1936, lorsque les phalangistes tentent un premier coup d'État à Barcelone (ce qui déclenchera la guerre civile). Le jeune Luis, sa grand-mère, sa cousine, son oncle et sa tante sont cloîtrés dans l'appartement familial. Les volets sont fermés, la radio ne marche plus. Dehors, tout n'est que coups de feu et bombardements. Lorsque les « bonnes » nouvelles arrivent, la fratrie exulte : « Ce sont les nôtres ! » Fasciste, l'oncle, s'en prend alors à Luis : « On va voir si ça va bien se passer pour ton père et ceux de son engeance ». C'est que le père de Luis est républicain, comme sa femme : tous deux sont partis à Madrid, ce sont « les brebis galeuses de la famille ». Saura liera cet épisode au présent de deux manières : le même acteur joue l'oncle d'alors et l'actuel mari d'Angélique. Mais aussi un détail, comme le pantalon de l'oncle fasciste, entretiendra la confusion entre les scènes, les plans et les périodes. Ici, c'est parce que le mari d'Angélique ressemble politiquement à l'oncle qu'il y a analogie pour Luis. Il en vient à tout mélanger et demande même des explications. Ce sera toujours le même procédé d'accession au souvenir : un détail qui permet une scène, qui nous ramène au temps présent, où cohabitent pendant quelques instants deux réalités.


Carlos Saura va, nous l'avons compris, tout faire pour entretenir la confusion. Faire jouer plusieurs rôles à un même acteur, par exemple. La fille de l'Angélique actuelle est jouée par la même actrice que l'Angélique des années 1930. L'oncle du jeune Luis est joué par le même acteur que le mari de l'actuelle Angélique. Et il y a bien sûr José Luis Lopez Vazquez, qui réussit à rendre crédibles des situations où un simple enfant aurait été moins convaincant. C'est tout simplement formidable, et sa prestation a pesé dans la balance du jury du Festival de Cannes. Procédé habituel chez Carlos Saura, également, la rémanence d'objets et de symboles : ici, on pense à ce tableau de la nonne à la bouche cadenassée qui occupe un mur de la chambre du jeune Luis. À la suite de la visite qu'ils font à une sœur qui porte des stigmates, Luis fera le rapprochement entre cette symbolique biblique glauque et la fameuse image. Effrayante, cette représentation hantera les rêves de ce dernier jusqu'à l'âge adulte et sera incarnée dans une scène édifiante et cauchemardesque. Les souvenirs, même les plus noirs, viennent donc envahir l'esprit de Luis.


Finalement, même ce qui pourrait réactiver de bons souvenirs, même ce qui est censé faire plaisir, provoque chez l'Espagnol une tristesse infinie. Par exemple, Luis ne cache pas sa joie lorsqu'il remet la main, grâce à Angélique, sur de vieux cahiers d'école qu'il croyait perdus. Au lit, tranquille, il les relit, dans l'espoir de se rappeler comment il en est venu à aimer la langue hispanique. Mais cela le ramènera au bombardement affreux qui l'a marqué, et qu'on nous montrait au générique. Avec cette scène, Saura voulait montrer que les enfants n'ont pas de camp : ils sont traumatisés et victimes, point. Le film se termine, en quelque sorte, sur la vision d'un Luis sans âge, battu à coups de ceinture par l'oncle Anselmo. On peut y voir une symbolique particulière, celle du fils de rouges humilié par un fasciste en pleine ascension, qui s'autorise tout dès lors que son camp prend l'ascendant. On y voit surtout l'expression aboutie d'une époque historique et d'une génération qui s'imposent avec les armes et l'intimidation.

La cousine Angélique est un film brillant, pertinent, devant lequel on ne peut que s'incliner, tant pour la forme que pour le fond. Porté par un José Luis Lopez Vazquez d'exception, il nous permet de réfléchir sur les notions de violence et de refoulement. Carlos Saura a voulu montrer qu'une génération toute entière n'avait, quel que soit son milieu, pas vraiment pu grandir. Ne restent que des adultes infantilisés, que le moindre souvenir replonge en enfance. Il y a mis une forte part autobiographique, étant donné que ses parents étaient eux aussi républicains, qu'ils l'ont confié à sa famille aragonaise (de droite et très religieuse) et qu'il en garde un souvenir empreint de tristesse. Toutes ces pistes lancées dans La cousine Angélique vont être réinvesties d'une manière inverse dans son film suivant, Cria Cuervos, où la société espagnole va être vue du point de vue d'un enfant.


(1) Carlos Saura s'autorise même la cruauté jubilatoire, comme quand l'oncle fasciste se retrouve avec le bras tendu... dans le plâtre. Ridicules même dans la douleur, ces franquistes.
(2) Entretien disponible en bonus du film « Anna et les loups ».

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Florian Bezaud - le 3 décembre 2015