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Critique de film
Le film

La Complainte du sentier

(Pather Panchali)

L'histoire

Dans un village isolé du nord bengale vivent Harihar et Sarbajaya Roy avec leur fille Durga et la vieille tante Indir. Pauvres, ils ont été forcés de vendre leur verger dans lequel Durga, avec la complicité de la tante, continue de prendre des fruits. Harihar est prêtre, mais rêve d’une grande carrière de poète et d’auteur de théâtre. La naissance de leur fils Apu ne facilite pas leur vie. Au long de cette vie simple mais difficile, le sifflet du train qui passe au loin incarne le rêve d’une vie meilleure.

Analyse et critique


"Ne jamais avoir vu un film de Satyajit Ray, c’est comme ne jamais avoir vu le soleil ou la lune" (Akira Kurosawa)

Lorsqu’en 1952 Satyajit Ray tourne les premières images de La Complainte du sentier, il a 31 ans et aucune connaissance pratique du cinéma, hormis l’aide qu’il apporta 2 ans plus tôt à Jean Renoir pour le casting des acteurs locaux et le repérage des décors du Fleuve. Il est en revanche un grand connaisseur du cinéma. Orphelin de père, il est élevé par sa mère dans un environnement où il baigne dans la culture, voyant très vite de très nombreux films, notamment occidentaux. Il est, en 1947, l’un des fondateurs de la Calcutta Films Society qui programme des films et reçoit des invités comme Jean Renoir ou John Huston. Il s’est déjà essayé à l’écriture de scénarios et se lance en 1950 dans une adaptation de Pather Panchali (La Complainte du sentier), le roman très populaire de Bibhutibhushan Banerjee qui forme un diptyque littéraire avec Aparajito (L’Invaincu). La veuve de Banerjee, qui meurt en 1950, donne facilement à Ray son accord de principe pour l’adaptation et la cession des droits, et se tiendra à cette décision malgré les nombreux refus essuyés par Ray auprès des producteurs et la longueur du tournage, qui s’étale de 1952 à 1955. La naissance de La Complainte du sentier doit beaucoup à la confiance que la veuve de Banerjee, qui se souvenait que Ray avait illustré en 1944 une édition pour enfants du livre, a placé alors en ce cinéaste débutant.


A ce moment, l’Inde est déjà un des plus gros pays producteurs de films, comparable aux Etats-Unis, avec un système de studios qui travaille, depuis le début du siècle, essentiellement pour son marché intérieur. Avant même de se placer derrière la caméra, Satyajit Ray est très critique de la « formule » exploitée par ce système, mêlant systématiquement musique, amour et action dans des films « tout en un ». Il se place, d’emblée, du côté d’un cinéma plus occidental, influencé par son amour pour les films américain. Il va alors tourner, avec La Complainte du sentier un nouveau courant dans le cinéma indien, en mettant en scène un de ses premiers films pouvant être considéré comme indépendant. Ray s’entoure d’une équipe peu expérimentée, essentiellement des amis dont seulement deux ont participé au tournage du Fleuve, le décorateur Bansi Chandragupta et le chef opérateur Subrata Mitra. Ils tournent en 1952 une scène, celle du train dans les hautes herbes, en vue de convaincre de potentiels producteurs. Sans succès à ce moment-là, mais ce coup d’essai convaincra Ray, déjà encouragé par Jean Renoir, de poursuivre l’aventure, tournant petit à petit, sur son temps libre – il est encore employé de bureau à l’époque - essentiellement dans le petit village de Boral, proche de Calcutta, ce qui lui permet de faire l’aller-retour le week-end. Malgré très peu de moyens et un tournage régulièrement interrompu faute de finances, Ray signe une œuvre fondatrice et indispensable dans l’histoire du cinéma mondial.


Des trois films de ce qui sera nommé, a posteriori, La Trilogie d’Apu, La Complainte du sentier est celui dont le traitement est le plus proche de l’œuvre romanesque originale. Ray en adapte les deux premiers tiers (la fin sera adaptée pour L’Invaincu), pour un récit qui décrit la vie rurale d’une famille pauvre et l’apprentissage de ses deux enfants, Apu et sa grande sœur Durga. Satyajit Ray choisit volontairement de couper son récit au moment de la mort de Durga et du départ de la famille vers Bénares, pour conserver l’unité de lieu du film. Influencé par le tournage du film de Renoir et par la découverte du cinéma néo-réaliste, Ray choisit d’emprunter cette voie. Il se fait l’observateur d’un monde rural qu’il ne connait pas et y trouve des beautés et des horreurs qu’un habitué n’aurait pas vu. Les deux sentiments se superposent à l’écran, créant la fascination du spectateur, comme cette scène avec les insectes sur l’étang, juste avant la mousson – une scène imprévue inspirée à Ray par la musique de Ravi Shankar – a la beauté éblouissante mais qui annonce aussi la maladie de Durga, condamnée par l’état catastrophique de la maison familiale, inadaptée au climat. Le cinéaste filme des saynètes successives, dont le lien est parfois ténu, choisissant des détails qui peuvent sembler banals, sans s’attacher aux grands évènements, comme lorsqu’il s’intéresse aux préparatifs du mariage de la fille des voisins, mais pas à la cérémonie. Dans La Complainte du sentier, il s’agit toujours de regarder, derrière un mur, dans l’appareil qui permet de voir Delhi et le Taj Mahal. Et vers le train bien sûr, que l’on entend, que l’on voit, et qui est imaginé comme le moyen de s’échapper d’un lieu qui entretient la misère de la famille et que l’on n'occupe que parce qu’il est la demeure familiale. Et Ray observe lui-même, avec émerveillement et précision, dans une logique qui l’inscrit parfaitement dans la démarche du cinéma italien de son époque.


Si la trilogie décrira, finalement, la trajectoire d’Apu, il n’est pas le personnage central de La Complainte du sentier. Il s’agit tout autant, voire plus, d’un film sur Durga, la sœur d’Apu, et encore plus sur sa mère, qui nourrit la famille, rapièce les vêtements, s’occupe de la famille et élève ses enfants alors que le père, souvent absent, court après un salaire qui ne viendra jamais, s’en remettant à un miracle divin. Déjà, pour ce premier film, Ray met ses personnages féminins à l’honneur, leur donne du courage et de la force, les filme avec respect et admiration. C’est Sarbajaya, la mère, qui est le moteur de la famille, qui la fait tenir et survivre alors que l’homme est dépassé. Elle est, en quelque sorte, le prototype lointain et rurale d’Arati, l’héroïne de La Grande ville, image absolue de la femme dans le cinéma de Ray. L’occasion de saluer la performance remarquable de Karuna Banerjee dans le rôle, une actrice de théâtre qui tient ici un de ses premiers rôles au cinéma et qui domine un casting convaincant qui, contrairement à la légende, est constitué essentiellement de comédiens de métier hormis pour les petits rôles qui sont tenus par des habitants locaux. Ce n’est que petit à petit qu’Apu, qui n’est pas né au début du récit, devient le personnage central. Par petites touches, avec un premier gros plan sur son œil – toujours l’importance du regard – lorsque sa sœur le réveille, puis avec une caméra qui glisse progressivement pour faire de son regard un point de vue, lors de la mort de sa tante, puis de sa sœur, et enfin en fin de film, alors qu’il se comporte comme un petit homme pour quitter la maison et rejoindre l’école. La Complainte du sentier est aussi un récit d’apprentissage, Apu a grandi vite, sa croissance a été accélérée par les drames, que Ray filme toujours avec une incroyable pudeur, une incroyable retenue, tant vis-à-vis des faits que de la réaction de ses personnages, comme en témoigne la mise en scène de la douleur des parents lors de la mort de Durga, particulièrement inspirée. Ray nous laisse travailler notre empathie pour ses personnages en faisant en sorte que, pendant deux heures, nous vivions avec eux, en partageant leur paysage, leur environnement et leur quotidien plutôt qu’en imposant des émotions à l’écran.

S’il est un observateur du monde et de ses personnages, Ray ne s’empêche pourtant pas de mettre à l’écran sa vision du monde, moderne et progressiste. Elle se traduit notamment avec le personnage de Harihar prêtre dévoué et sans le sou, interprété par l’attachant Kanu Banerjee. Satyajit Ray est un Brahmos, une minorité d’hindous qui a pris part à la « renaissance Bengali », influencée par le christianisme, la littérature et les idées occidentales et un progressisme social incluant le rejet des castes et de l’idolâtrie. Dans La Complainte du sentier, cet état d’esprit s’illustre dans la dévotion du père, qui s’en remet systématiquement à des divinités qui ne l’aideront jamais, au point d’en oublier les réalités, comme lorsqu’il dépense son salaire dans le portrait d’une déesse alors que sa maison en ruine vient de tuer sa fille. Ray ne juge pas ses personnages, et encore moins ne les condamne. Mais il les regarde fermement, avec une distance qui aurait certainement été inaccessible à un cinéaste issu du milieu qu’il filme. Il en saisit la bonté, comprend leurs difficultés, mais n’élude pas leurs travers et le poids terrible que les traditions imposent sur leur vie.


La Complainte du sentier connaîtra un succès considérable en Inde comme à l’étranger. A la fois portrait d’une Inde dans laquelle se reconnaissaient les spectateurs locaux et regard associé à la perception occidentale de l’Inde, tourné par un cinéaste particulièrement occidentalisé. Il en résulte une œuvre universelle qui reprend à la fois le regard néo-réaliste du cinéma italien et le rythme des grands maitres japonais. Porté par l’inoubliable musique de Ravi Shankar, déjà renommé à l’époque, il pose les fondements de toute l’œuvre de Satyajit Ray avec une maitrise impressionnante pour un cinéaste inexpérimenté ayant travaillé dans des conditions aussi précaires. S’il n’a pas l’intention, à l’origine, d’en tourner la suite, c’est ce succès qui décidera Ray à tourner L’Invaincu pour lancer définitivement la carrière de l’un des cinéastes le plus importants de l’histoire.

En savoir plus

La fiche IMDb du film

Par Philippe Paul - le 4 janvier 2024