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Critique de film
Le film

La Chevauchée sauvage

(Bite the Bullet)

Partenariat

L'histoire

Au début du 20ème siècle, un grand journal de Denver organise une éprouvante course d’endurance à cheval de plus de 1 000 kilomètres à travers l’Ouest sauvage américain. Y prennent part une dizaine de concurrents pour tenter de remporter la coquette somme de 2 000 dollars : parmi ceux-ci Sam Clayton (Gene Hackman), un cow-boy qui ne supporte pas que l’on maltraite les animaux ; Luke Matthews (James Coburn), ancien compagnon de Sam sur les champs de batailles et joueur invétéré qui a parié sur sa propre victoire ; Sir Harry Norfolk (Ian Bannen), un gentleman britannique qui aime les défis ; Carbo (Jan-Michael Vincent), une jeune tête brûlée présomptueuse et violente ; un cow-boy plus tout jeune (Ben Johnson) qui cherche avant tout la reconnaissance ; un paysan mexicain (Mario Arteaga) qui aurait besoin du gain de la victoire pour nourrir décemment sa famille ; Miss Jones (Candice Bergen), une ex-prostituée... Devant traverser forêts, déserts, plaines et montagnes, les compétiteurs ne sont pas au bout de leur peine pour arriver à finir cette course exténuante et semée d’embûches...

Analyse et critique

Au sein d’une filmographie passionnante, trois westerns uniquement pour Richard Brooks, mais quels westerns ! Le premier avait été réalisé presque vingt ans auparavant, il s’agissait de La Dernière chasse (The Last Hunt), impitoyable réquisitoire contre les génocides quels qu’ils soient et miroir peu reluisant de l'Amérique de l’époque avec les interprétations inoubliables de Stewart Granger et surtout de Robert Taylor dans un de ses rares rôles négatifs. Puis ce fut dix ans plus tard l’un de ses films les plus célèbres et l’un de ceux ayant obtenu le plus gros succès, un classique des rediffusions télévisuelles, Les Professionnels (The Professionals) avec Lee Marvin, Burt Lancaster et Claudia Cardinale : un grand spectacle adulte, intelligent, souvent passionnant par ses enjeux dramatiques et tout à fait recommandable aussi par le fait de prôner entre autres valeurs l’amitié, la loyauté et l’engagement. Un des meilleurs "westerns d’aventure" qui soit, à la fois musclé, spectaculaire et haut en couleurs, cependant non dénué de vertus morales, philosophiques et politiques. Grandeur des sentiments, profondeur, humanisme et foi en l’homme à travers un grand film de divertissement. Il en va de même pour sa dernière incursion dans le genre - qui comporte d’ailleurs de très nombreux points communs avec Les Professionnels, que je vous laisse découvrir si jamais vous regardez les deux films à la suite -, La Chevauchée sauvage. Ce titre français n’a une fois encore aucun rapport avec le titre original qui revient sur une anecdote du film, celle de la dent arrachée et remplacée par le haut d’une douille, symbolisant la difficulté et les souffrances endurées durant la course. Un ultime et splendide western pourtant très moyennement apprécié en son temps, le New York Times l’ayant même inclus parmi les dix pires films de l’année 1975 (sic !).

Réputé pour son progressisme et son goût pour les sujets brûlants, portant successivement ou simultanément les différentes casquettes de journaliste, de scénariste, de producteur, de réalisateur et de romancier, Brooks a toujours été un libéral rempli de bonnes intentions et de concepts généreux. Il passera donc une bonne partie de sa carrière à traiter avec talent, force et conviction de sujets à caractères sociaux ou politiques et à dénoncer les abus et les idées qui l’ont fait s'indigner, en scénarisant et produisant lui-même la plupart de ses films - ce qui était encore extrêmement rare à Hollywood dans les années 50/60. Bite the Bullet a pu décevoir ceux qui n’y ont pas retrouvé le grand pourfendeur d’injustices ; et pourtant il s’agit encore une fois d’un film qui reflète parfaitement la personnalité de son réalisateur - qui n’a pas non plus signé que des brûlots -, un western à hauteur d’homme très éloigné de la plupart de ceux de l’époque puisque revenant à un certain classicisme, sans aucune ironie ni violence gratuite, mettant au contraire des valeurs saines en avant. On peut s’en rendre compte en lisant les intentions naïves mais sincères de Richard Brooks lorsqu’il répondait aux journalistes de Positif en 1975 : "Je voulais faire un film sur des individus qui éprouvent des sentiments les uns envers les autres. Des sentiments forts. Des individus plus grands que nature car ils on un côté éthique. Il ne s'agirait pas du bon et du méchant, ni même de qui gagnerait la course. Non, plutôt une histoire sur plusieurs niveaux : l'amour entre des hommes obligés de se surmonter eux-mêmes, l'amour entre des hommes et des femmes, l'amour entre des hommes et des chevaux, l'amour entre des hommes et la terre qu'ils foulent. Et au cours de cette épreuve, mes personnages auraient à reconsidérer leur existence, leurs attitudes face à la vie. Déterminer ce qui est vraiment important. Même les faibles, les êtres sans caractère apprendraient quelque chose."

Malgré le fait qu'il soit un peu anachronique dans le domaine du western en plein milieu d'années 70 assez crues et violentes à l’écran, on pourrait néanmoins compter Bite the Bullet parmi les westerns crépusculaires pour plusieurs raisons dont l’époque à laquelle il se déroule ainsi que pour au moins trois de ses personnages principaux. Nous sommes donc au début du 20ème siècle alors que les motos commencent tout doucement à remplacer les chevaux. Les aventuriers d’antan en sont réduits à s’engager à participer à d’épuisantes courses d’endurance à cheval pour pouvoir espérer gagner de quoi survivre, acquérir un semblant de reconnaissance ou pour certains se sentir encore vivants. A signaler au passage que ces terribles compétitions eurent bien lieu, disputées par étapes sur près de mille kilomètres ; durant ces courses, les hommes et leurs montures devaient se surpasser et surmonter de nombreux périls naturels ainsi que des conditions climatiques extrêmes passant du froid le plus glacial aux chaleurs les plus torrides. Dans le film de Brooks, certains participants à la course représentent le vieil Ouest, celui qui est en train de laisser sa place à un monde plus moderne et plus individualiste. C’est le cas de deux amis ayant ensemble combattu sous les ordres du Lieutenant Roosevelt - le futur 26ème président des USA - lors de la guerre hispano-américaine à Cuba et notamment durant la violente bataille de San Juan en 1898. Ils n'ont ni oublié ni perdu les inestimables valeurs éthiques qui les ont suivis tout au long de leur vie aventureuse, à savoir le respect de l’autre et de l’animal, la générosité, l’entraide et l’amitié. Le magnifique plan final - que je ne pourrai pas vous dévoiler - résume assez bien tout cela, en même temps que la personnalité du cinéaste qui loue tout du long les qualités de ses deux protagonistes principaux, ceux interprétés magistralement par Gene Hackman et James Coburn qui seront réunis dans cette dernière image grandement touchante et qui s'avère à la hauteur de ce film mésestimé. Deux interprétations de haut niveau, Gene Hackman faisant de plus preuve d’un talent caché, un sacré don de conteur - aidé en cela par les superbes lignes de dialogues écrites par Brooks himself - notamment lors de la longue séquence où il narre à Candice Bergen l’histoire tragique de son épouse cubaine.

Mais il est surtout un autre personnage qui fait grandement nous remémorer le duo magique d’un précédent western encore plus mélancolique et qui marquait en quelque sorte la fin de l’ère du western classique, le sublime Coups de feu dans la Sierra (Ride the High country) de Sam Peckinpah, celui composé par les vieillissants Randolph Scott et Joel McCrea. Ici, c’est Ben Johnson, l’un des acteurs fétiches de John Ford, l’un des héros de quelques-uns de ses grands chefs-d’œuvre tels Le Convoi des braves (Wagonmaster) ou La Charge héroïque (She Wore a Yellow Ribbon), également inoubliable dans la peau de personnages bien plus coriaces dans La Vengeance aux deux visages (One-Eyed Jacks) de Marlon Brando ou dans La Horde sauvage (The Wild Bunch) de Sam Peckinpah. Dans le western de Richard Brooks, ce vieil homme, un peu dépassé par son époque et qui se pense toujours vaillant malgré un cœur très affaibli, représente tout ce que l’on imagine du vieil Ouest et d’ailleurs, outre avoir été à la recherche de toutes sortes de métaux - en vain - il a fait tous les métiers que nous connaissons au travers des westerns : "God, what ain't I tried. Pony Express rider, Overland Stage driver, lawman, gambler, riverman, rancher, rodeo hand, barman, spittoon man... old man. Never much to remember. Of course, there ain't much to forget, either. Nobody's got much use for an old man. I can't blame 'em much. That's why I'm going to win this here newspaper race. When I cross the finish line, I get to be a big man. Top man. A man to remember." Cet homme au visage buriné qui a bourlingué de partout et qui a eu une vie riche de changements se lamente de n’avoir jamais connu la gloire, ne serait-ce que la plus modeste. Si le scénariste Brooks ne lui octroiera pas cette reconnaissance tant souhaitée - cela ’aurait été assez peu crédible -, il lui donnera néanmoins la plus belle et émouvante séquence de son western alors justement qu’il résume sa vie par le touchant "discours" tenu ci-dessus. Une scène admirable et d’une belle sobriété !

Certains tiquent sur la construction du film assez décousue, sur l'utilisation des ralentis, ainsi que sur une séquence qui dans le dernier quart du film détone un peu avec le reste, celle de l’évasion des forçats. Concernant la construction, je la trouve au contraire assez remarquable, quasi avant-gardiste, le cinéaste passant d’une séquence à l’autre certes avec violents à-coups mais retombant néanmoins constamment sur ses pieds et livrant au final un scénario d’une grande fluidité. Cet aspect débraillé rend assez bien ce que devaient être ces courses où les concurrents pouvaient se rendre d’un point à l’autre en choisissant eux-mêmes leur itinéraire du moment qu’ils passaient par tous les points de contrôle. A l’instar de cette histoire assez originale - car jamais encore traitée dans le genre -, ce choix de montage insuffle de la modernité au sein d’un film au classicisme retrouvé ; un mélange assez paradoxal qui entérine le fait de se trouver devant un western au ton finalement assez unique, la partition d’Alex North opérant la parfaite synthèse entre ces deux versants opposés - classique / moderne -, remarquable de bout en bout. Les ralentis sont loin d’être arbitraires mais sont là pour nous faire ressentir plus amplement les souffrances endurées par les bêtes et les hommes ; de ce point de vue, ils rendent certaines séquences presque insoutenables. Quant au troisième grief, si effectivement la séquence d’un quart d’heure contant l’évasion des prisonniers et leur poursuite en side-car par Hackman et Coburn est mise en scène d’une manière un poil trop légère en rapport avec la gravité du moment, elle est d’une redoutable efficacité aussi bien dans son montage que dans sa construction et son rythme. Un très beau morceau de cinéma pas si hors-sujet qu’il a été dit puisqu’il est annoncé dès la première image du générique et parce qu’il ne verse pas non plus dans la violence gratuite.

Le spectateur a la chance deux heures durant de voyager au sein de paysages divers et variés superbement filmés sans que jamais la photographie ne verse dans la joliesse, sans jamais que l'aspect visuel ne fasse "carte postale", le cinéaste et le chef opérateur insistant surtout sur le côté âpre et rugueux des lieux traversés, les hommes et leurs montures étant en première ligne des intérêts de l’auteur complet qu’est Richard Brooks. Rarement d’ailleurs les chevaux n’auront bénéficié d’une telle attention au sein d’un western, la plupart des petits drames et conflits qui ont lieu durant la course proviennent au départ de la maltraitance de ces animaux qui souffrent peut-être encore plus que leurs cavaliers (les comédiens ont d'ailleurs passé plusieurs semaines avec les chevaux qu’ils allaient devoir monter durant le tournage pour que chacun s’accoutume à l’autre). Le personnage du jeune arrogant recevra même une belle leçon d’humilité après avoir fatigué à mort son cheval, son évolution s’avérant très touchante d’autant que le jeune Jan-Michael Vincent (Graffiti Party, la série Supercopter) est loin d’être aussi mauvais que je l’ai lu ici et là ; tout comme d’ailleurs l’ensemble du casting dont, outre ceux déjà cités, les excellents Candice Bergen - superbe personnage d’ex-prostituée au grand coeur -, Ian Bannen - le gentleman anglais grisé par la compétition - ou Dabney Coleman - le propriétaire d’un cheval de race participant à la course. Il faut dire que l’écriture de leurs personnages est particulièrement réussie ; même celui du Mexicain est dépeint avec beaucoup d’intelligence. Parfois de simples images en disent plus que bien des paroles - même si les dialogues de Brooks font constamment mouche - témoin cette scène sublime de pudeur et d’émouvante simplicité des adieux du père mexicain à sa femme et ses enfants. Tout cela en sachant que le film a été écrit au jour le jour, que les comédiens recevaient leurs textes du lendemain seulement la veille, et que le final n’était pas encore connu au moment du démarrage d’un tournage qui devait être bouclé dans un laps de temps assez court pour pouvoir libérer assez vite Gene Hackman qui avait d’autres obligations.

Des personnages de la mythologie westernienne devenus presque anachroniques, embarqués dans une course folle qui marque en quelque sorte l’avènement d’une nouvelle ère - celle du spectacle, de l’individualisme et du mercantilisme - et la fin de celle de la conquête de l’Ouest et de la légende du Far West. Un western truculent et humaniste qui fait l’éloge de ce qu’il y a de meilleur en l’homme tout en rendant hommage à leurs montures ; une belle leçon d’humilité, de solidarité, de respect et de courage. Puisqu’il n’en est pas à un paradoxe prêt, oscillant sans cesse entre classicisme et modernité, Bite the Bullet pourrait être défini comme un film épique à hauteur d’hommes, ce qui n’est finalement pas si courant. Quoi qu’il en soit, voici un western sensible qui met en avant les exclus et les marginaux et qui célèbre avant tout - et sans aucune emphase-  l’amitié ; cela fait le plus grand bien d’autant plus lorsque c’est fait sans aucune mièvrerie mais avec la plus grande sincérité.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 25 mars 2017