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Critique de film
Le film

La Cérémonie

Partenariat

L'histoire

Sophie (Sandrine Bonnaire) est engagée comme employée de maison par le couple Lelièvre (Jean-Pierre Cassel et Jacqueline Bisset). Au départ, elle donne entière satisfaction d’un point de vue professionnel, mais, d’une timidité maladive, elle n’adresse la parole à personne, conséquence de son analphabétisme qu’elle prend soin de dissimuler. Elle se lie malgré tout d’amitié avec Jeanne (Isabelle Huppert), la postière du village, mais le choix est fâcheux. Celle-ci traîne derrière elle un passé trouble et nourrit une haine farouche contre les Lelièvre, ces bourgeois qui possèdent tout ce qu’elle n’a pas. Et, petit à petit, elle pousse Sophie à la révolte.

Analyse et critique

On pourrait imaginer que le seul nom de Chabrol est un argument publicitaire suffisant pour vendre un film de Chabrol, mais, comme il faut faire flèche de tout bois au pays du marketing, on nous précise que Bong Joon-Ho a déclaré qu’il avait La Cérémonie en tête lorsqu’il a tourné son Parasite, Palme d'or du Festival de Cannes (en des temps où celui-ci existait encore), mais qui n’aurait peut-être pas autant retenu l’attention si son scénario paranoïaque et totalement irréaliste n’était tombé à pic dans une époque nourrie de théories complotistes.


Il est vrai que La Cérémonie n’est guère plus vraisemblable. Sophie, l’héroïne interprétée par Sandrine Bonnaire, est censée être totalement analphabète - c’est d’ailleurs le titre français du roman de Ruth Rendell qui a inspiré le film -, elle est même incapable d’acheter un croissant à la boulangerie autrement qu’en présentant un gros billet, puisque la monnaie fait partie des éléments indéchiffrables de l’univers qui l’entoure et qu’il n’est pas question pour elle d’avouer son handicap. Mais, si telle est vraiment sa condition, on aimerait savoir, par exemple, comment elle a pu acheter un billet de train et reconnaître la gare où elle devait descendre pour passer son entretien d’embauche et, préalablement, comment elle a été en mesure de s’occuper d’un père paralysé (même s’il est probable qu’elle a aussi pris soin de hâter sa fin). On voit bien l’intérêt géométrique et dramatique du principe qui consiste à l’associer à une postière qui sait, elle, si bien lire qu’elle passe une partie de son temps à décacheter le courrier de certains habitants du village, mais l’analphabétisme n’est ici qu’un mcguffin ou, si l’on préfère, un révélateur. Dans les bonus du DVD, Chabrol explique qu’il a transposé le roman original aujourd’hui, mais qu’il en gardé la ligne directrice ; sa co-scénariste, Caroline Eliacheff, précise qu’elle a emprunté un certain nombre d’éléments authentiques à l’affaire des diaboliques sœurs Papin (dont, sauf erreur, Ruth Rendell s’était elle-même inspirée). Le tout, bien mélangé et cuit à point, ferait de La Cérémonie, tous les deux nous l’affirment - et Sandrine Bonnaire aujourd’hui contresigne -, un film sur la lutte des classes.


Mais il faut se méfier avec Chabrol, qui ne craignait pas de dire qu’il trouvait bien vaine la distinction entre intérêt collectif et intérêt individuel et qui attaquait rituellement la bourgeoisie, certes, mais comme Labiche pouvait le faire dans ses comédies au XIXe siècle, autrement dit en souriant, avec une espèce de bonhomie ambiguë. À supposer qu’il entende nous faire éprouver de la sympathie pour son héroïne, ce n’est pas à côté de celle-ci qu’il s’assiéra pour regarder la télévision, car il faudrait alors qu’il se cogne l’émission de Pascal Sevran La Chance aux chansons - c’est à côté de ses employeurs qui, eux, portent leur choix sur une retransmission du Don Giovanni de Mozart.

Ceux-ci sont représentés à maintes reprises de façon caricaturale - Jean-Pierre Cassel en particulier joue les imbéciles avec une conviction qui n’est pas loin d’imposer le respect -, mais il n’y a rien là qu’on n’ait déjà vu ou entendu chez Chabrol, à commencer par les platitudes échangées dans des scènes de repas en passant par des temps volontairement morts et les accords grinçants de la musique de Matthieu Chabrol. Rien de bouleversant, donc, sauf, peut-être, une scène qui se glisse comme une parenthèse dans l’histoire : intervenant en tant que bénévole pour une collecte de vêtements organisée par le Secours Catholique, Jeanne la postière, entraînant dans son sillage son amie Sophie, frappe à la porte d’un vieux couple et rejette la moitié du contenu du sac que celui-ci avait préparé pour la circonstance : on ne fait pas la charité en offrant du linge usé et troué.


Cette parenthèse pourrait bien constituer à la vérité le nœud de l’histoire. Si odieuse que soit la postière, le message qu’elle fait passer ne peut que provoquer un certain malaise chez tout spectateur normalement constitué : ne nous sommes-nous jamais acheté une bonne conscience à peu de frais ? Mais quelque chose d’autre, de plus pervers, se dessine dans cet épisode : ne pouvant supporter la supériorité matérielle des bourgeois et ne trouvant pas une compensation suffisante dans l’interception de leur courrier, la postière se console en manipulant son amie : officiellement, elle incite celle-ci à se libérer de l’emprise de ses maîtres, mais, ce faisant, elle la manipule, elle la pousse au crime, elle la fait tomber sous sa propre domination - même si certains éléments nous feront découvrir que la victime est peut-être moins naïve qu’il ne paraît. Le dénouement, dont nous nous bornerons à dire qu’il est sanglant, fait de toute façon entrer la postière - intervention divine ? - dans la même catégorie que les bourgeois qu’elle jalouse tant.

La Cérémonie est donc bien un film sur la lutte des classes, mais Chabrol, loin de s’écrier en brandissant un drapeau rouge « Prolétaires de tous les pays, unissez-vous », constate que la stratification de la société est inévitable, fatale, et, si l’on peut dire, gigogne, puisque, sans être forcément fondée sur l’argent, elle existe (ou renaît) à l’intérieur même de chaque classe. Il y a là beaucoup plus de Montesquieu que de Marx.

L’autre constat, vieux cheval de bataille chabrolien, est celui de l’aliénation. On se souvient du dénouement des Noces rouges : on demande aux amants si, plutôt que d’assassiner le mari, il n’eût pas été plus simple pour eux de partir, et l’amant répond : « Non, nous n’avons jamais songé à partir. » Ici, de la même manière, il eût été mille fois plus simple pour l’héroïne d’avouer son analphabétisme, mais l’idée ne lui a pas traversé l’esprit. Pire encore : quand son secret est percé à jour et qu’on lui offre la possibilité d’apprendre à lire, elle se braque et revendique sa condition d’analphabète. Elle aussi n’a jamais songé à partir.

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Par Frédéric Albert Lévy - le 8 février 2021