Menu
Critique de film
Le film

L'Étrange Mr. Slade

(Man in the Attic)

Partenariat

L'histoire

1888. Dans la soirée précédant le troisième meurtre de Jack l’éventreur, un pathologiste nommé Slade prend pension dans le grenier aménagé de la famille Harley. Très vite, la maîtresse de maison soupçonne ce nouveau locataire d'être le tueur au scalpel qui sème la terreur dans les rues de Londres. Lilly, la nièce de cette dernière, se sent irrésistiblement attirée par le nouveau venu. Ses jours sont-ils en danger ?

 

Analyse et critique

Londres. Whitechapel. Jack l’éventreur. Cinq meurtres dits « canoniques ». Et tout un ensemble de théories, d’enquêtes et de contre-enquêtes qui ont donné de la matière à plusieurs films. Citons, par exemple, Les Cheveux d’or (Alfred Hitchcock, 1926), Sherlock Holmes contre Jack l’éventreur (James Hill, 1965) ou La Fille de Jack l’éventreur (Peter Sasdy, 1971). Le roman de Mary Belloc Lowndes, The Lodger, sorti en 1913, a toujours, plus ou moins, servi de base à cet imaginaire, étant donné le travail quasiment journalistique dont a fait preuve l’auteure. Ici, Hugo Fregonese reprend la trame du Lodger de John Brahm, sorti neuf ans plus tôt. Mêmes décors, mêmes partitions, à quelques tonalités d’ambiance près. La différence essentielle tient en l’exposition psychologique du tueur, dont les motivations et l’identité nous sont révélées de façon plus abrupte. Nous le verrons, cela est dû en grande partie à Jack Palance, étrange névropathe dégingandé.


Il faut dire que la distribution de L’Étrange Mr. Slade est exceptionnelle : Jack Palance, donc, qui restera un des acteurs populaires états-uniens les plus intéressants de l’après-guerre. À contre-emploi ici, si l’on se rappelle ses performances dans Panique dans la rue (Elia Kazan, 1950), Le Grand couteau (Robert Aldrich, 1955) ou Les Mongols (André de Toth et Leopoldo Savona, 1961), il affiche ici une ambiguïté fascinante, qui explosera lors du final. Constance Smith, qui tient le premier rôle féminin, plutôt inconnue, mais qui maîtrise tout ce qui fait le charme des actrices de cette époque. Byron Palmer, enfin, en inspecteur maladroit, est très professionnel. Nous serons évidemment déçus de ne pas le voir boucler son enquête et plastronner naïvement devant Scotland Yard... Mention spéciale aux époux Harley, interprétés par Frances Bavier (excellente !) et Rhys Williams (formidable !), qui réussissent à nous donner envie de passer quelques nuits brumeuses dans leur maison.


On pourrait penser que le scénario manque d’un certain suspense, mais ce serait passer à côté de l’ambition du film : individualiser et psychologiser Jack l’éventreur. Hugo Fregonese est le premier à le faire réellement, les adaptations précédentes, notamment celle de John Brahm, préférant accentuer l’aspect mystérieux et iconique de l’assassin. Parallèlement à cela, il restitue l’atmosphère étouffante et victorienne du vieux Londres : fumées, tavernes, pavés, crachin, eaux troubles et soleil d’automne. La photographie relève d’une forme d’expressionnisme, plutôt tardive, qui cadre bien avec la narration de The Lodger. Expressionnisme qui convient à Jack Palance et au monde des cabarets, qui se télescoperont dans une conclusion hypnotique, où pulsions et traumatismes éclateront en apothéose. On restera néanmoins sur sa faim, la disparition de Mr. Slade n’étant pas assez bien exploitée.


Agréable à regarder, surprenant, L’Étrange Mr. Slade peut s’appuyer sur une technique et un casting solides, où un scénario moyen est "sauvé" par une mise en scène séduisante. On retiendra l’extraordinaire performance de Jack Palance, précieuse pour cette production à faible budget. Ce qui aurait pu n’être qu’un énième réinterprétation du "mythe de Jack l’éventreur" aboutit finalement à ce que la Grande-Bretagne pouvait nous proposer de mieux dans les années 1950.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Florian Bezaud - le 27 février 2018