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Critique de film
Le film

L'Emmerdeur

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L'histoire

François Pignon, représentant en cravates, se rend à Montpellier pour essayer désespérément de reconquérir son épouse, partie avec un autre. Une fois de plus éconduit, il entreprend de se suicider dans sa chambre d'hôtel... mais échoue là encore. Le problème est que son voisin de chambre est l'imposant Milan, tueur à gages venu exécuter un contrat, et que celui-ci a d'autres choses à faire que se coltiner un dépressif gluant.

Analyse et critique

Pour essayer de situer la place d’Édouard Molinaro dans l’histoire du cinéma français, une manière serait de se pencher sur les angles d’approche des différentes nécrologies qui lui furent consacrées, à sa disparition en décembre 2013. D’un côté, des médias généralistes pleurèrent à chaudes larmes le réalisateur de comédies (Oscar, Hibernatus, La Cage aux folles...) en en faisant le représentant d’un certain âge d’or du cinéma populaire, évidemment révolu. De l’autre (et parfois en citant les mêmes films), des revues spécialisées à la cinéphilie plus "pointue" traitèrent son cas avec une forme de distance, voire de condescendance, réduisant son rôle à celui de faire-valoir des vedettes de son époque - en reconnaissant éventuellement qu’il avait « en début de carrière » réalisé quelques œuvres intéressantes, évidemment méconnues du grand public. Dans les deux cas était mentionnés, citations à l’appui, la grande culture, la modestie mais aussi le recul critique de l’homme vis-à-vis de son propre travail, lui qui n’aimait « qu’un film sur trois » dans sa filmographie et qui se définissait volontiers comme un « fonctionnaire » du cinéma.

L’Élysée (dont on n’attend pas, habituellement, une expertise quelconque en la matière cinématographique) se fendit d’un communiqué résumant bien les choses : "Notre pays perd, aujourd’hui, un grand cinéaste attachant et original. Édouard Molinaro possédait le talent d’attirer un large public autour de films de qualité. Ce cinéaste, qui eut une carrière riche et diverse, fit tourner les plus grands acteurs du cinéma français en conquérant à la fois le public et l’estime de ses pairs." Outre les évidences que ce bref texte souligne avec force litote ("riche et diverse"...), au moins trois points y méritent d’être commentés, et l’évocation de L’Emmerdeur va nous donner ici l’occasion de le faire plus précisément. Le premier, et non le moindre, est le choix à nos yeux assez remarquablement pertinent de l’adjectif "attachant", qui traduit une relation affective - et inévitablement teintée d’indulgence - entre le cinéaste et son audience. Le deuxième point - qui lui est lié - est la jolie tournure évoquant le "talent" de Molinaro, qui ne se trouverait donc pas dans l’accomplissement de ses œuvres, mais dans sa capacité à attirer le public vers elles. Le troisième, moins immédiatement soluble, réside dans le choix de l’expression "grand cinéaste"... Alors, Édouard Molinaro ? Un "grand " cinéaste ? Pas sûr, mais certainement pas, en tout cas, un cinéaste négligeable.

L’Emmerdeur est, à cet égard, un cas d’école ; de ces films qui inspirent une sympathie quasi immédiate, il connut un succès (et une postérité populaire) bien au-delà de ce que certains de ses contributeurs (Lino Ventura, qui ne croyait pas du tout au film, en tête) pouvaient l’imaginer, et ce quand bien même on peut aujourd’hui reconnaître que le film souffre de faiblesses de mise en scène assez flagrantes : nous n’irons pas, comme l’a écrit Frédéric Bonnaud dans un article par ailleurs plutôt bienveillant, jusqu’à dire qu’il s’agit d’un film d’une "rare laideur " (1), mais il est évident que certains effets désuets et inutiles (typiquement le zoom, scorie majeure des années 70) alourdissent considérablement l’ensemble. Pour autant, il s’agit bien d’un film d’Édouard Molinaro, et l'on peut en réalité difficilement se contenter d’attribuer tous les actifs de la réussite du film à ses comédiens ou à son scénariste : prenons pour preuve les ratés spectaculaires que furent ses deux remakes, l’un d’entre eux (Buddy Buddy) étant d’ailleurs réalisé par un immense metteur en scène, Billy Wilder (dans l’autre, réalisé par Francis Veber lui-même, le simple fait d’avoir Richard Berry dans un rôle tenu initialement par Lino Ventura situe d’emblée l’ampleur de la moins-value). Si L’Emmerdeur est donc un aussi chouette film, c’est bien qu’Édouard Molinaro y est pour quelque chose.

En l’occurrence, la première qualité que l’on peut lui reconnaître est celle d’inspirer la confiance : à l’origine du projet d’adaptation cinématographique de la pièce initialement intitulée Le Contrat (2) (montée sur scène en 1970 avec Raymond Gérôme et Jean Le Poulain dans les rôles principaux), les producteurs Robert Amon, Alexandre Mnouchkine et Georges Dancigers envisagent d’abord Yves Robert, qui doit y diriger Lino Ventura (présent dès le départ) et l’humoriste Raymond Devos. Ce dernier, toutefois, refroidi par ses expériences cinématographiques antérieures, préfère se consacrer à la scène et Ventura contacte alors un autre de ses amis, Jacques Brel, avec lequel il vient de tourner L'Aventure c'est l'aventure. Les deux hommes, ravis de partager de nouveau l’écran, soumettent alors le nom d’Édouard Molinaro, dont ils conservent un excellent souvenir, l’un pour le déjà ancien Un témoin dans la ville, l’autre pour Mon oncle Benjamin, tourné quatre ans plus tôt. Privilège rare, pour un cinéaste, que d’être plébiscité par ses comédiens : d’autant plus que si Ventura, fidèle à ses habitudes, travaille le scénario réplique par réplique, Brel, lui, s’en remet presque aveuglément à la compétence de ses amis.

Au départ, Le Contrat, en particulier dans son dispositif scénique limité, est une pièce de vaudeville ; la grande idée d’Édouard Molinaro, dans son adaptation, est de faire totalement confiance au potentiel comique des situations imaginées par Francis Veber, et d’opter pour une mise en scène ou une direction d’acteurs qui s’orientent plus volontiers vers le registre policier. S’engouffrant dans la brèche ouverte l’année précédente par Le Grand Blond avec une chaussure noire (mais on peut aussi, dans un registre légèrement différent, penser à certains films de Georges Lautner des années 60), L’Emmerdeur laisse alors la drôlerie surgir, presque par effraction, à l’intérieur d’un cadre criminel a priori plutôt austère. La performance de Lino Ventura est à ce titre emblématique : le comédien n’était pas toujours à l’aise avec le registre comique ? Molinaro le renforce dans le côté mutique et minéral où il excelle. Ce n’est pas lui qui sera drôle, mais le contraste entre son absence de drôlerie et les situations qu’il devra subir. Sur ce point, Molinaro a d’ailleurs l’intelligence de capitaliser sur la perception du comédien auprès de son public : lorsque Milan, pressé par un routier de déplacer sa voiture, se contente de lâcher, les dents serrées « Je finis mon café et j’y vais » (3), il n’a pas besoin d’en faire plus dans la mesure où le public a déjà à l’esprit la myriade de bourre-pifs consentis par Ventura durant sa filmographie...

Le cas de Jacques Brel est encore plus frappant (si l’on peut dire) : il est permis de trouver que les meilleures compositions du comédien ont plus rarement été visibles sur un écran de cinéma que sur scène, où il interprétait (littéralement) ses propres chansons. Autrement formulé, Brel n’était pas forcément un grand acteur de cinéma. Il était, par ailleurs, habité de doutes, en particulier vis-à-vis de ses performances, lui aussi, dans le registre comique : là encore, Molinaro a eu l’intelligence de décaler l’approche et quand bien même il joue des situations de vaudeville (avec la femme et l’amant, des quiproquos et des retournements de situation), Brel n’est jamais dirigé vaudeville. (4) Pour lui faire comprendre la direction, l’idée brillante de Molinaro fut de faire référence à certaines de ses chansons, dont Madeleine ou Mathilde, dans lesquelles il se glissait comme personne dans la peau de pauvres types médiocres, des amoureux éconduits tenaces et pathétiques : ainsi prenait vie, pour la première fois à l’écran, François Pignon, le personnage veberien par excellence, dont la maladresse suintante et la candide obstination n’ont de cesse de plonger Milan dans des situations embarrassantes et inextricables. En quelque sorte, le sourire, dans L’Emmerdeur, vient du grand écart qui s’opère entre les histoires à l’intérieur desquelles les protagonistes pensent être (le mélodrame conjugal pour Pignon, le récit criminel pour Milan) et celle, vaudevillesque, à l’intérieur de laquelle ils sont réellement - et dont, en tout cas pour Milan, ils voudraient surtout s’extraire ! Le dernier plan du film, qui a beaucoup contribué à sa légende, parachevant littéralement cette logique de cercle vicieux et sans issue pour Milan.

Un dernier aspect qui mérite ici d’être mentionné est la collaboration particulière qui s’opéra, sur le tournage, entre Édouard Molinaro et son chef-opérateur Raoul Coutard, plus communément associé à la Nouvelle Vague. Derrière le premier ressenti d’une photographie plutôt monotone, il faut reconnaître la vivacité plutôt inhabituelle dans ce type de comédies de la caméra portée et des cadrages serrés, soutenus par un montage plutôt alerte. Le tournage eut lieu à Montpellier, et si les décors plutôt restreints ne cherchent pas spécialement à valoriser le cadre urbain, on capte parfois par instant des éléments de l’architecture particulière de la ville.

Tout bien pesé, si les qualités les plus évidentes du film (et sa notoriété) viennent donc, nous l’avons déjà dit, de ses comédiens ou de son scénariste, une seconde analyse permet d’y apprécier la patte de Molinaro : jamais ostentatoire, et pour tout dire rarement manifeste à l’écran, celle-ci s’exprimait dans une façon bien à lui, modeste et plutôt élégante, d’envisager le travail de la mise en scène non comme l’expression de sa propre expertise, mais comme la coordination bienveillante des compétences des amis qui l’accompagnaient. Du travail collectif, artisanal, accompli dans un esprit de camaraderie qui imprégnait la pellicule. Un grand cinéaste, peut-être pas, donc. Mais un cinéaste attachant, sans aucun doute.

(1) L'article en question, paru dans Libération.
(2) Le projet d'adaptation prit un temps le titre provisoire de Allez vous faire pendre ailleurs, puis les producteurs et distributeurs imposèrent le titre plus trivial de L'Emmerdeur (au début des années 70, la mode était aux titres chocs), que ni Molinaro ni Brel ni Ventura ne goûtaient
(3) Les plus vigilants des spectateurs remarqueront que le patron du café, interprété par Molinaro lui-même, tient alors entre les doigts un disque vinyle... de Jacques Brel.
(4) En certaines occasions, cependant, il témoigne d’un sens du timing comique particulièrement efficace, notamment pour cette réplique, assez irrésistible, à la fin de la séquence où Pignon puis Milan ne parviennent pas à ouvrir le coffre de la voiture.

 

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Par Antoine Royer - le 26 juillet 2017