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Critique de film
Le film

L'Arnaqueuse

(Perfect Friday)

L'histoire

Mr. Graham, sous-directeur adjoint d’une banque londonienne frustré par son statut imagine un plan pour dévaliser sa propre banque. Il identifie comme complices une ravissante cliente, Lady Dorset, et son conjoint Lord Dorset, un noble déclassé. Ils attendent le « vendredi parfait », lorsque les circonstances permettront l’exécution du plan imaginé par Graham. Mais, dans le trio constitué, chacun à son propre plan.

Analyse et critique

Peter Hall est avant toute chose considéré comme un metteur en scène majeur du théâtre anglais, à tel point que dans sa nécrologie lors de son décès en 2017, The Times le décrivait comme « la figure la plus importante du théâtre anglais des 50 dernières années ». Il est, entre autres, le fondateur de la Royal Shakespeare Company et l’homme qui a fait découvrir au public londonien le travail de Samuel Beckett en montant pour la première fois en Angleterre une mise en scène de En attendant Godot. A l’aune de ce statut, la carrière cinématographique de Peter Hall est bien sûr plutôt anecdotique. Elle se résume à quelques films pour le grand écran, ainsi qu’à une dizaine de contributions à des séries télévisées ou téléfilms, oscillant entre adaptations de pièces de théâtre (Le songe d’une nuit d’été en 1968) et œuvres originales, dont la plus réputée est certainement Akenfield. L’arnaqueuse semble être un sujet particulièrement éloigné de ces références, et il peut être étonnant de voir un réalisateur de ce profil s’attaquer à un genre codifié et populaire comme celui du film de casse.

Le récit de L’arnaqueuse s’inscrit parfaitement dans les canons du genre : Mr. Graham tient le rôle du cerveau, il a un plan pour cambrioler sa propre banque, et va constituer son équipe, Lord et Lady Dorset, la préparer puis exécuter son plan, selon une séquence traditionnelle, héritée des standards anglais du genre, tels Hold-up à Londres ou L'or se barre. L’arnaqueuse trouve l’équilibre d’un ton léger et décontracté, qui ne sombre jamais ni dans la grosse blague ni dans l’ennui, pour un film qui se suit avec plaisir de la première à la dernière minute. Son premier atout pour apporter cette satisfaction est bien entendu son trio d’acteur. D’abord Stanley Baker, acteur formidablement versatile qui joue ici d’un talent comique qui n’est pas sans évoquer celui de John Cleese dans le rôle de Mr. Graham, petit ouvrier de bureau engoncé dans son costume et toujours affublé de son parapluie, quelle que soit la météo. A ses côtés, le glamour d’Ursula Andress fait son effet, même si, bien heureusement, Peter Hall ne tombe pas dans le piège de tourner un véhicule pour la plastique de l’actrice, lui offrant au contraire un rôle plutôt riche, et largement moteur pour l’intrigue. Enfin, dans le rôle de Lord Dorset, le regretté David Warner impressionne, en noble déclassé et dandy, à la personnalité quasi schizophrène, souvent drôle mais parfois inquiétante.

L’un des principaux intérêts de L’arnaqueuse est le jeu de mensonge qui s’installe entre ces trois personnages. Comme le disait Stanley Baker : « Ce que j’aime avec L’arnaqueuse, c’est que tout le monde ment à tout le monde […] à chaque fois que les personnages se parlent, ils mentent ». Ces situations renforcent la dimension ludique du film, un aspect caractéristique de la plupart des films de casse qui est ici largement intégrée au récit, tout comme au montage et à la mise en scène de Peter Hall. Le cinéaste se permet d’ailleurs quelques fantaisies, qui donnent une forme singulière au film. D’une part l’étrangeté de beaucoup de cadrages, notamment dans les premières minutes du film, qui constituent un commentaire discret de ce que nous voyons à l’image, une société réglée et ordonnée, illustrée par le fonctionnement de la banque dans laquelle travaille Graham. On notera principalement le premier dialogue entre le banquier et Lady Dorset, qui semblent par l’évolution des cadres et du montage se parler dos à dos plutôt que face à face, et nous suggère un envers du décor à la situation très ordonnée et à l’échange a priori banal qui nous est présentée. Autre singularité, un montage non chronologique durant les deux premiers tiers du film, qui pourrait presque faire penser à une ébauche de construction narrative « à la Tarantino ». Loin de perdre le spectateur, Peter Hall maitrise le procédé, qui renforce l’ambigüité des situations, mettant en évidence les mensonges des personnages, et permet également des parallèles amusants, comme lors des deux « nuits » successives que passe Lady Dorset avec Mr Graham puis avec son mari. Le dernier tiers du film retrouve une structure beaucoup plus classique, lors de l’exécution du plan, Hall exploitant cette fois ci le suspense de la situation.


Aux choix de mise en scène et de narration inspirés de Peter Hall s’ajoute un travail particulièrement pertinent sur les décors. Toujours nettement caractérisés dans leur ambiance, ils peuvent imposer par eux même une ambiance, comme celle mystérieuse du musée où se rencontrent Mr. Graham et Lord Dorset pour la première fois ou être parfaitement exploité pour le récit, tel l’enfilade de bureaux vitrés du sous-directeur adjoint (Graham), du sous-directeur et du directeur dans la banque qui connaitront une application concrète dans l’exécution du plan. Ces éléments s’ajoutent à écriture fine, et à quelques idées brillantes qui renforcent la charge contre l’establishment britannique, telle cette excellente scène montrant Lord Dorset endormi à la chambre des Lord, ou encore la peinture des cadres dirigeants du milieu bancaire qui évoque le ton ironique de certains sketchs des Monty Pythons. Sans immenses prétentions, L’arnaqueuse devient avec ces atouts un divertissement inspiré, devant lequel on sourit souvent et on ne s’ennuie jamais. En bref, un film de casse typiquement anglais tout à fait recommandable.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 15 août 2022