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Critique de film
Le film

Khartoum

L'histoire

Dans les années 1880, les Anglais sont présents en Egypte, qui règne sur le Soudan sans ingérence officielle britannique. Mais quand, dès 1881, le Mahdi (L'Attendu) lance une guerre sainte à travers le Soudan pour en bouter toute présence étrangère hors de ses frontières, le Premier ministre anglais Gladstone, soucieux d'éviter un bourbier dans lequel seraient impliquées les troupes de Sa Majesté, et consécutivement à la débâcle subie par les troupes menées par le Colonel Hicks pour contrer le Mahdi, dépêche le général Charles Gordon, immense connaisseur de la région, pour évacuer les ressortissants anglo-égyptiens et « laisser bon ordre derrière lui. » Débute alors l'affrontement de deux ennemis indéfectibles ainsi que ce que l'on nommera le siège de Khartoum.

Analyse et critique

Khartoum, de Basil Dearden, est une sorte de classique de ces films à milliers de figurants dont les derniers avatars pourraient s'intituler Zulu Dawn (Douglas Hickox, 1979), Ghandi (Richard Attenborough, 1982) et Le Lion du désert (Mustapha Akkad, 1981) avant que tout cela ne finisse par être remplacé par une autre manière de dépenser de l'argent. Souvenir de diffusions télévisuelles lointaines en noir et blanc de ce film en couleurs, l’œuvre paraissait déjà entre deux âges à cette époque, comme un Gunga Din tardif (1966, vers 1980, ce n'était pas vieux) aux visées réalistes (donc modernes) mais vieillottes par endroit (Laurence Olivier, tout de noir fardé façon Othello, et ce n'est pas innocent, à l'accent tellement inénarrable que l'on ne peut s'empêcher de pouffer lors de sa première allocution). Entre deux âges mais aussi entre deux eaux : spectaculaire et pourtant tranquille, enivrant d'aventures épiques mais pas véritablement exaltant, attractif mais un brin poussiéreux, colonialiste dans l'esprit mais non sans ironie, célébrant un héros national (Gordon Pacha, star de l’imaginaire colonial anglais) mais placé sous le signe de l'échec, de l'enlisement (Zulu Dawn et déjà Zulu de Cy Endfield nous montreraient des troupes coloniales balayées par la furie indigène)... Khartoum était et reste tout cela, conservant une manière d'insaisissabilité charmante à laquelle il convient de rendre hommage. Le film semble avoir été conçu au croisement d'humeurs éparses, parfois contradictoires ainsi que déjà décrit plus haut.

Ajoutons que le film était dans les tuyaux dès 1963, sous le double patronage du producteur américain Julius Blaustein (Les Quatre Cavaliers de l'Apocalypse) et du scénariste Robert Ardrey (L'Aventurier du Rio Grande), que divers réalisateurs ont été pressentis (Lewis Gilbert, Guy Green, Bernhard Wicki et surtout Carol Reed), ainsi que Burt Lancaster pour le rôle de Gordon Pacha. Charlton Heston, qui papillonne autour du script, récupère le rôle, trop heureux d'enrichir sa palette de personnages à dimension historico-christique avec un character complexe et nimbé de légende. Un héros national autant en Grande-Bretagne qu'au Soudan. Charles Gordon est un officier surdoué, capable de faire et défaire des régimes au gré de ses affectations dédiées à la sauvegarde des intérêts de la Couronne sur l'air de « cette mission, si vous l'acceptez... », l' establishment pouvant compter sur l'extraordinaire vanité du personnage. La mission soudanaise de Gordon consistera donc à se faire « parachuter » comme gouverneur de Khartoum afin de permettre l'exfiltration des ressortissants anglais et surtout, égyptiens, d'une ville menacée par le djihad mahdiste. Prenant cette mission au plus fort du cœur (il avait fait, des années plus tôt, abolir l'esclavage au Soudan), la superstar de l'ombre s'accrochera à sa ville chérie, refusant de quitter le navire et affrontera bravement le siège de Khartoum (13 mars 1884 - 26 janvier 1885) qui se conclura par sa mort, sa décapitation et le massacre, ou réduction en esclavage, de quelques 30 000 Soudanais et Egyptiens. En guise de tragédie, on se contenterait de bien moins.


L'état-major britannique ne s'étant pas montré pressé d'intervenir, lorsque la dite-intervention, via l'envoi de troupes, trouve à se mobiliser, ce sera pour arriver en retard, déchaînant la fureur de l'opinion publique et la béatification post-mortem du héros. Le Soudan sera donc repris aux hordes mahdistes par une coalition anglo-égyptienne quelques dix ans plus tard. Humeur contradictoire encore, Charlton Heston, qui s'approprie le rôle avec beaucoup de panache, et qui l'aura préalablement investi de passion documentée, cultivera le souvenir d'un film chéri bien que non réalisé selon son cœur. De fait, Basil Dearden ne jouira pas auprès de l'acteur d'une aura substantielle, ce dernier considérant que le réalisateur, qui privilégie l'intime, les plans moyens plutôt que les plans larges, n'atteint guère les cimes de grandeur attendues. Pourtant, Khartoum est un de ses grands souvenirs: il y côtoiera deux comédiens de légende shakespearienne, Ralph Richardson et Laurence Olivier, qu'il admire. Ah... Charlton Heston, poème à lui tout seul de toute une génération de téléspectateurs. 1 mètre 91, nez d'aigle, dentition quelque peu carnassière, port hautain, comme juché sur un promontoire moral d'où il pouvait toiser son interlocuteur. Charlton Heston, l'acteur qui avait décidé, en gros de 1965 à 1975, de mourir presque systématiquement à la fin des films dans lesquels il assurait le premier rôle. Figure christique, un brin masochiste, il refermait bon nombre de films sur une note sacrificielle tout à fait caractéristique, du Seigneur de la guerre (Franklin J. Schaffner, 1964, fin ouverte mais guère rassurante) à La Bataille de Midway (Jack Smight, 1976) en passant par L'Appel de la forêt (Ken Annakin, 1972) ou Soleil Vert (Richard Fleischer, 1973, fin ouverte mais mal barrée).

Il est la colonne vertébrale du film, l'incarnation, de chair et de sang, de la statue de bronze érigée en son honneur. Il fallait bien le charisme marmoréen d'un Charlton Heston pour donner vie à ce stratège en freelance, célibataire, amoureux du désert et de l'Afrique, à l'ego surdimensionné, obstiné au point de refuser de lâcher l'affaire face à un Premier ministre Gladstone, délectablement interprété par Ralph Richardson qui, lui, refuse de s'engager « dans des aventures à l'étranger » Respectueux de l'imagerie d'Epinal et d'un célèbre tableau, les auteurs du film choisissent de montrer le héros pourfendu, dans son palais, d'une lance qu'un téméraire mahdiste, bravant la tétanisation qu'ils sont plusieurs centaines à ressentir à ce moment-là, vient lui ficher en plein dans le cœur. En réalité, Gordon Pacha mourut fauché par une balle sur le champ de bataille, puis fut décapité, comme dans le film, à l'abri des regards. A propos de tête, à qui échoit la réelle paternité formelle du film : à Basil Dearden, méticuleux réalisateur de films de genre à portée sociétale (Pool of London, Sapphire, The Blue Lamp) qui décevra ses fans (un peu injustement) avec cette superproduction hagiographique ou le génial réalisateur de seconde équipe Yakima Canutt, déjà présent sur La Chevauchée fantastique et responsable de l'indépassable course de char du Ben-Hur version Wyler ? Nous nous abstiendrons de trancher.


On comprend, en allant aux renseignements, que Yakima Canutt dirige une très grande partie du tournage en Egypte quand Dearden filme avec finesse les affrontements moraux et idéologiques. Canutt sait mobiliser les troupes et gratifie le spectateur de multitudes tourbillonnantes. Comme lorsqu'il montre l'anéantissement inaugural, prétexte de toute l'histoire, des troupes du Colonel Hicks, et juste avant cela lorsqu'il nous découvre les dites troupes, en plein désert et au détour d'un défilé, a u terme du beau prologue d'Elija Elisofon, photographe pour Life Magazine, grâce auquel, reconnaissons-le, le film s'ouvre en un écran noir sous les auspices conjugués de la poésie épique et de la brillance visuelle. L'amateur de spectacle y boit du petit lait et c'est par la grande porte que nous rentrons dans l'histoire. « Cette histoire aurait pu être fort différente si le Colonel William Hicks n'avait pas oublié ou ignoré la principale caractéristique du Soudan : son immensité. Le Mahdi le fit avancer, encore...et encore... » Grandiose et intimisme semblent cohabiter dans Khartoum sans que l'on ait à s'en plaindre n'étaient ces quelques séquences de transition laissées en jachère comme si, soudainement, l'argent venait à manquer (les quelques plans montrant les habitants de Khartoum en train d'errer dans les rues, affamés et démoralisés, paraissent cheap)Le tout, soudé par la belle musique de Frank Cordell, évoquant le Minstrel Boy. Charlton Heston, qui rêvait sans doute de tenir là son Laurence d'Arabie, a du quelque peu déchanter devant le pointillisme douillet des séquences de studio. Mais on aurait tort de confondre tout cela avec de l'académisme.

Avec amour, Dearden offre à chacune des séquences « à plusieurs » (Gladstone et ses ministres, Gordon Pacha et le Colonel Stewart ou , bien évidemment, Gordon Pacha et le Mahdi) un écrin à chacune de leur mesure. Deux d'entre elles bénéficieront d'un traitement de faveur car c'est à Charlton Heston et au prestigieux Laurence Olivier qu'il incombe de les animer. Ce dernier, nous avions prévenu plus haut, paraît, dans un premier temps et de son aveu même, imiter Peter Sellers dans un de ses inénarrables numéros à base d'accent exotique dont il avait le secret. Cet accent, accompagné du maquillage blackface du grand acteur shakespearien, fait craindre le pire. Que l'on se rassure, en quelques répliques, c'est, une fois de plus, un grand acteur qui s'impose, jouant avec intelligence de ses grimages (« Je suis le Mahdi, l'Attendu. J'ai une verrue sur la joue et un espace entre les dents »). Située dans le premier tiers du film, la première entrevue, courtoise et menaçante, consacre la victoire idéologique de ce dernier, qui explique, avec une logique désarmante, qu'il doit vaincre et raser Khartoum parce qu'il est l'Attendu et que sans cela, il ne pourra aller prier à La Mecque et jusqu'à Constantinople. En quelques mots, et 35 ans avant Ben Laden, Laurence Olivier nous explique ce qu'est un Djihad. Le programme de terreur froidement ourdi par le Mahdi n'est que la volonté du Prophète. « Répondez-moi Gordon Pacha, qu'est-ce qui vaut mieux: la leçon d'un infidèle ou un miracle de Dieu ? Voilà ce qui va arriver. » La seconde entrevue, plus tragique, située vers la fin et éclairée par les flammes dansantes des lampes à pétrole, se situe avant la ruée funeste sur Khartoum mais c'est Gordon Pacha qui remporte (en aurait-on douté ?) le duel idéologique. A la logique du miracle dji(mah)diste, il oppose définitivement la sienne : « Si je risque de mourir par votre miracle, vous mourrez sûrement du mien... »

Khartoum sera un franc succès en Grande-Bretagne et dans le reste de l'Europe mais marchera peu aux Etats-Unis, trop anglais qu'il est, trop dénué de femmes et frappé du sceau de l'échec. Laissons presque le mot de la fin à Martin Scorsese, incluant Khartoum dans ses « plaisirs coupables ». 

« Charlton Heston est fantastique et Laurence Olivier est très amusant dans le rôle du Mahdi, avec un espace entre ses dents de devant. Ce n'est pas une très bonne réalisation, mais une sorte de qualité mystique émane du film, qui raconte une guerre sainte. A la fin, quand le Mahdi tue Gordon et quand six mois plus tard le même Mahdi meurt à son tour, c'est comme si les deux hommes s'effaçaient l'un l'autre, religieusement et historiquement... C'est une histoire dont j'aime qu'elle me soit contée, encore et encore, comme un récit merveilleux. »

J'ajouterais personnellement que le film, bizarrement produit, mais mieux réalisé que ne le suggère Scorsese, conserve à travers le temps ce qu'il convient d'appeler une certaine classe à défaut de génie, et ce, grâce à un bon scénario, de charismatiques comédiens et ce je ne sais quoi de distinction qu'apporte, à n'en point douter, Basil Dearden. Khartoum est le dernier film tourné en 70mm Ultra Panavision. Format qui ne sera réactivé qu'une seule fois, en 2015, par Quentin Tarantino pour ses 8 Salopards.

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La fiche IMDb du film
Par Alexandre Angel - le 13 juillet 2020