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Critique de film
Le film

Judith Therpauve

Partenariat

L'histoire

Judith Therpauve (Simone Signoret), sexagénaire et veuve d’un héros de la Résistance, vit désormais seule dans une immense maison dans la région de Metz. Le week-end, c’est néanmoins le lieu de rencontre familial même si ce n’est pas nécessairement de son goût. Ce soir-là, après le départ de toute la marmaille, trois anciens "compagnons d’armes" de son époux viennent lui rendre visite pour lui proposer de prendre la direction du journal régional, La Libre République, dont ils sont tous actionnaires. Très réticente et après de nombreuses hésitations, Judith accepte de succéder au patron gravement malade, mais elle est vite confrontée à une situation inextricable due à une concurrence qui se fait de plus en plus féroce ainsi qu’aux revendications et aux ambitions des uns et des autres...

Analyse et critique

Patrice Chéreau, mort en 2013, fut un artiste engagé ayant eu de multiples casquettes tout au long de sa riche carrière. Dès sa prime jeunesse, il monte sur les planches et devient directeur du Théâtre de Sartrouville à seulement 22 ans. Il travaille ensuite à Milan, puis au TNP de Villeurbanne, avant de devenir en 1982 codirecteur du Théâtre des Amandiers de Nanterre. On ne compte plus ses mises en scène de théâtre ou encore d’opéras. Il fit bien évidemment également du cinéma, que ce soit devant ou derrière la caméra, se mettant également souvent lui-même à l’écriture de ses scénarios. En tant que comédien, on se souvient surtout de son Camile Desmoulins dans le Danton de Wajda, de ses prestations dans Adieu Bonaparte de Youssef Chahine ou encore dans Le Dernier des Mohicans de Michael Mann. Il tournera également sous la direction de - excusez du peu - Claude Berri, Raoul Ruiz ou Michael Haneke. Derrière la caméra, il commence sa filmographie de réalisateur à l’âge de 30 ans avec l’adaptation très remarquée du roman de James Hadley Chase, La Chair de l’orchidée, un film étouffant de noirceur. Parmi ses autres longs métrages les plus appréciés et commentés, citons L’Homme blessé, l’un des premiers films d’importance à aborder frontalement l’homosexualité, La Reine Margot, adaptation bouillonnante d'Alexandre Dumas, ou encore son portrait de groupe fiévreux, plein de bruit et de fureur qu’est Ceux qui m’aiment prendront le train.


Il aurait cependant été dommage de passer sous silence l’une de ses plus grandes réussites, son magnifique deuxième film qu’est Judith Therpauve, une œuvre puissante aujourd’hui mésestimée sur le thème du journalisme, avec Simone Signoret dans l’un de ses rôles les plus mémorables, celui d’une veuve d’un héros de la Résistance qui devient grande patronne de presse malgré l’échec annoncé de la reprise de ce journal régional moribond. Disons-le d’emblée, cette œuvre de Chéreau est aussi rude et sans concessions que du Pialat de l'époque, un film d’un tel culot et d'une telle noirceur que l’on comprend aisément pourquoi il n’a jamais eu les honneurs du prime time au cinéma du dimanche soir sur TF1 par exemple : on n’allait quand même pas mettre le moral au plus bas à ceux qui allaient prendre le chemin du travail dès le lendemain matin. Judith Therpauve, c’est à la fois un portrait de femme sans tabous et d’une grande acuité ainsi qu’un constat sans concessions, à la fois documentaire et presque hyperréaliste, sur le journalisme de province de l’époque. Dès le générique avec cette caméra scrutant chaque espace d’une immense maison bourgeoise vidée de presque tous ses meubles, on sait être devant un film très austère, rien déjà que par la photo expressément glaciale et grisâtre de Pierre Lhomme. On sent dès lors que le ton ne va pas être à la rigolade et effectivement, nous ne pourrons que constater que Patrice Chéreau et Georges Conchon (le partenaire de Jacques Rouffio sur ses films les plus connus) n’auront laissé aucune place à l’humour, préférant se concentrer sur leur unique sujet sans jamais en dévier pour prendre des chemins de traverse, celui de la reprise d’un journal en difficulté par une femme forte qu’on est allé chercher dans sa retraite.


Comme son titre l’indique, Judith Therpauve est donc avant tout un portrait de femme, celui d’une veuve de presque 60 ans, retirée seule dans l’immense demeure que lui a laissée son époux, un héros de la Résistance. Le week-end, ses enfants et petits-enfants viennent s’y reposer mais, sans pourtant faire d’histoires, il est clair qu’elle ne les supporte plus, tous aussi braillards et égoïstes les uns que les autres, se jetant en pâture sur les parts du journal détenues par leur mère le jour où ils apprennent qu’elles pourraient les revendre. Est-ce pour leur faire payer ces fins de semaine insupportables et exténuantes, ainsi que leur veulerie, que cette ancienne actionnaire décide d’accepter de prendre la tête du quotidien à la demande des anciens compagnons d’armes de son mari, ou alors uniquement pour respecter la mémoire de ce dernier en se lançant dans un baroud d’honneur pour la liberté de la presse que l’on sait perdu d’avance ? Nous ne le saurons jamais vraiment, le manichéisme n’étant pas de la partie, chacun des protagonistes de cette âpre lutte pour une certaine survie possédant quelques zones d’ombres, Judith y compris. Quoi qu’il en soit, après avoir été très réticente, elle prend le relais du directeur actuel sur le point de passer l’arme à gauche (François Simon, aussi expressément agaçant qu’étonnant). Les auteurs s’attachent alors autant aux conflits sociaux et autres qui règnent au sein du journal qu’à la description du déclin annoncé du quotidien, vérolé par les dissensions internes, les luttes d’influence, les ego surdimensionnés, les sourdes tractations et manœuvres déloyales qui se manigancent alentours, et qui doit faire face à de nouvelles méthodes mises au point par la concurrence comme les journaux gratuits ne vivant que grâce à la publicité. Dans le même temps, la nouvelle patronne est victime de son indépendance face aux pouvoirs économique et politique en place. Difficile donc de sauvegarder quoi que ce soit dans ces conditions impossibles !


Un film mal aimable et morbide qui n’est pas sans laisser une sensation de malaise tellement son constat est sombre, tout autant son tableau désabusé du journalisme de l’époque que sa galerie de personnages où gravitent des hommes et quelques femmes guère plus sympathiques les uns que les autres ; même le jeune journaliste interprété par Philippe Léotard, qui semble avoir une certaine déontologie, ne peut néanmoins pas s’empêcher de prendre du plaisir à écrire dans ses pages cultures des articles assassins sur les spectacles qu'il va voir. Que ce soit le syndicaliste (Laszlo Szabo), le rédacteur en chef (Robert Manuel) et quelques autres (dont des alcooliques et des dépressifs), tout le monde travaille avant tout pour soi et non pour une quelconque éthique. Le visionnage du film n’est pas vraiment une partie de plaisir mais l'interprétation est tellement excellente - surtout Simone Signoret magistrale en femme de tête acharnée, dure, énergique mais loyale - que ce crépusculaire constat d’échec à tous les niveaux s’avère remarquable, d’autant que ceux que le sujet intéresse pourront se délecter du ton documentaire du film, pouvant assister au quotidien le plus réaliste possible d’un grand organe de presse. Un film captivant à ne cependant pas visionner un soir de déprime !

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 23 avril 2020