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Critique de film
Le film

Il était un petit navire

(Barnacle Bill)

Partenariat

L'histoire

L'honorable William Horation Ambrose se confie à un journaliste : dernier descendant d'une longue lignée de marins, il se devait d'honorer ses ancêtres en embrassant une carrière de militaire en mer. Son seul souci - de taille - est qu'à peine sur un bateau, il devient immédiatement sujet à un mal de mer carabiné. Devenu malgré tout capitaine, grâce à ses services durant la guerre comme testeur de médicaments, il fait l'acquisition d'une jetée, dans une station balnéaire, ancien parc d'amusement tombé en décrépitude. Par la force de sa volonté, il va redorer le blason de la jetée de Seacastle en même temps que le sien.

Analyse et critique

Aussi curieuse pourrait paraître l'image (librement empruntée à l’historien du cinéma britannique Charles Barr (1)), on aimerait présenter Barnacle Bill comme l’ultime farandole du canard auquel on vient de couper la tête. Expliquons-nous : le volatile est Ealing, société de production qui, sous l’influence majeure du producteur Michael Balcon, avait volé de ses propres ailes au sortir de la Seconde Guerre mondiale, affirmant au sein de la production cinématographique britannique un esprit frondeur et une identité stylistique absolument uniques. Entre 1948 et 1956 plus spécifiquement, les studios Ealing auront régalé le public anglais de comédies, populaires et satiriques à la fois, qui traduisaient mieux que tout l’état général de la société britannique de son époque. Mais la liberté, la gaieté revêche ou l’insoumission qui caractérisaient les productions Ealing étaient inévitablement vouées à disparaître, et fin 1955, la BBC racheta les studios pour y produire ses propres émissions. Pendant quelques mois, plusieurs films portant les lauriers d’Ealing continuèrent à y être produits, mais au moment du tournage de la toute dernière comédie des Studios, Barnacle Bill donc, les équipes avaient déjà déménagé à Borehamwood et Elstree Studios...

Pour autant, rien n’impose de ne considérer le dernier chant d’un cygne - ou le dernier caquètement d’un canard, donc - qu’à travers sa dimension funeste : au contraire, Barnacle Bill semble en quelque sorte le réjouissant achèvement d’un itinéraire parfaitement cohérent, la parenthèse de fermeture idéale pour une recette qui aurait inévitablement manifesté, à terme, sa pénurie de souffle. Empruntant volontiers quelques idées, quelques rebondissements, quelques gimmicks aux titres les plus célèbres des Studios, Barnacle Bill ne cherche ainsi jamais à dissimuler son côté "fin-de-race", mais il le fait avec une malice et une insouciance (ce n’est pas contradictoire) communicatives. Autrement dit, Barnacle Bill est un petit Ealing... c’est le dernier Ealing... mais c’est un incontestable Ealing. Et c’est chouette.²

Aux racines de Barnacle Bill, davantage que Charles Frend (le réalisateur, que l’on rattacherait plutôt à la maison Elstree où il avait été longtemps monteur), il y a T. E. B. Clarke, peut-être la plume la plus emblématique des studios : lui qui, en 1947, avait quasiment débuté avec A corps et à cri et, très vite, avait manifesté la singularité de son humour insolent et de son sens de l’observation dans Passeport pour Pimlico, l’avait depuis largement confirmée dans, notamment, De l’or en barres ou Tortillard pour Titfield. Il y a, d’ailleurs, un incontestable fil qui unit le quartier de Pimlico, le train de Titfield et la jetée de Sandcastle, et qui participe à définir l’une des principales caractéristiques de l’esprit Ealing : l’indocilité. Dans les trois cas, en effet, on voit une petite communauté hétéroclite (par exemple ici militaires, rombières et blousons noirs) s’affranchir de règles trop contraignantes pour revendiquer sa liberté en contournant les lois. A chaque fois des obstacles se dressent, mais l’esprit de corps, la joie de vivre et une inventivité sans cesse renouvelée permettent de les surmonter. Et tandis que ce sont les défenseurs de l’ancienne loi qui apparaissent rétrogrades ou malveillants, notre petit groupe d’insoumis se fédère, s’unit et finit par triompher autour d’un banquet, d’une chanson ou d’une beuverie générale. Plutôt que d’un populisme au ras des pâquerettes, qui dresserait le "bon sens populaire" contre les "puissants corrompus" (pour résumer), la philosophie d’Ealing se trouve en réalité, en particulier au sortir de la guerre, dans l’idée d’une réconciliation générale autour de principes collectifs et de valeurs communes modestes. Au « sang, à la peine et aux larmes » promises au peuple anglais par Winston Churchill en 1940, Ealing répondait, quelques années plus tard, en offrant de la joie, du rire, de la danse, et de la boisson. Beaucoup de boisson.

De façon symptomatique, c’est en effet grâce au rhum que le Capitaine Ambrose et Mrs. Barrington, que tout jusqu’alors opposait, se découvriront des affinités puissantes... Et c’est dans un défilé bien arrosé réunissant toutes professions (militaires, journalistes, banquiers...) que le film s’achèvera, avec une dernière image tenant du manifeste : on y voit en effet un représentant de l’autorité (en l’occurrence un policier) regarder, un peu hébété, s’éloigner une foule rieuse, unie et passablement alcoolisée.

L’autre titre-référence auquel on pense inévitablement en découvrant Barnacle Bill est Noblesse oblige (Kind Hearts and Coronets - 1949) de Robert Hamer. Non certes que le film de Charles Trend puisse, même de loin, se comparer à l’écriture phénoménale de ce qui demeure probablement à nos yeux la plus exemplaire réussite, dans le registre comique, des studios Ealing. Toutefois, dans ses premières minutes, Barnacle Bill fait un renvoi direct, un peu artificiel mais assez amusant, à la mythique octuple performance d’Alec Guinness dans Noblesse oblige, où il incarnait tous les membres de la famille D’Ascoyne : cette fois, au gré des flash-back égrenant la descente périlleuse de son arbre généalogique, Alec Guinness incarnera tous les aïeux du Capitaine Ambrose, soit sept personnages au total, qui plus est réunis en surimpressions fantomatiques lors de la séquence finale.


La performance d’Alec Guinness se situe toutefois moins, dans Barnacle Bill, dans cet exercice de transformisme qui sera l’une des ses marques de fabrique, mais dans la composition complexe du personnage central, le capitaine Ambrose. Il fallait bien la fantaisie des auteurs d’Ealing pour imaginer un officier maritime sujet au mal de mer... puis pour en faire un capitaine de jetée... et enfin transformer cette jetée en navire. Alec Guinness, avec son élégant flegme mais aussi cette forme de retenue, presque de timidité, s’accommode de toutes les improbabilités scénaristiques avec aisance, et nous mène en bateau, si j’ose dire, avec une loufoquerie et une dignité incomparables. Cette performance à l’héroïsme pour le moins décalé est d’autant plus délectable qu’elle suit, dans la filmographie d’Alec Guinness, celle du Colonel Nicholson dans Le Pont de la rivière Kwaï, personnage tout en droiture et en bravoure. Pour autant, quelques dizaines d’années plus tard, le comédien reniera en partie le film, dans lequel il avouera s’être bien peu investi, et qu’il n’aurait tourné que par amitié avec Charles Frend, qui l’avait déjà dirigé en 1949 dans De la coupe aux lèvres, autre production Ealing...

Il ne s’agit pas pour nous de nier les quelques faiblesses ou les facilités auxquelles cède parfois allègrement Barnacle Bill. Mais vu la coquille de noix, le voyage aura tout de même été sacrément plaisant, et l'on s’interdira dès lors de parler de naufrage. Il y a, comme souvent chez Ealing, suffisamment d’idées formelles (le générique qui tangue), de trouvailles visuelles (le « Crazy Cottage » expressionniste) ou sonores (la rengaine au piano qui redémarre, hors-champ, pendant le numéro du magicien), de dialogues spirituels ou de gags payants (le banquier avec son bouquet de fleurs ou la poursuite en pédalo) pour sortir du film rassasié : Barnacle Bill est de ces films dont la nature compte moins que l’esprit, et qui se juge aussi à travers l’humeur dans laquelle il nous place. Personnellement, il me donne envie de descendre au pub et de chanter des chansons gaillardes. (2) Alors, les amis, allons-y, trinquons à l’amitié et aux jours meilleurs. Cheer up, and Guinness for everyone !


(1) Dans Ealing Studios, chez Cameron & Hollis
(2) Le titre du film ne fait référence à aucun personnage, mais à une chanson à boire traditionnelle, plutôt paillarde (nous laissons aux curieux le goût d’en traduire les paroles), que l’on imagine volontiers entonnée valeureusement par un groupe de marins éméchés.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Antoine Royer - le 6 octobre 2014