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Critique de film
Le film

Hurler de peur

(Taste of fear)

L'histoire

Une femme paralysée, Penny Appleby, retourne à la maison familiale après la disparition de son père. Avec le chauffeur de la famille, elle recherche les raisons de la disparition de son père. Durant cette enquête elle aperçoit le corps de son père dans de nombreuses pièces de la maison, mais celui-ci disparaît rapidement avant que quelqu'un d'autre n'observe le corps.

Analyse et critique

Taste of Fear constitue un jalon important de l’évolution du studio Hammer. Malgré quelques passages remarqués par la science-fiction (Le Monstre (1955) et La Marque (1957) de Val Guest), l’identité Hammer est associée à l’épouvante gothique en couleur. Le studio se renouvèlera par la suite en explorant d’autres genres (l’aventure exotique avec La Déesse de feu (1965), préhistorique dans Un million d’années avant J.C. (1966) ou même le péplum sur La Reine des vikings (1967)) mais sur ce registre de la frayeur, Taste of fear introduit le thriller psychologique à la gamme de la Hammer. Psychose d’Alfred Hitchcock sorti l’année précédente a marqué les esprits par son horreur frontale, son cadre contemporain et ses rebondissements inattendus. Quelques années plus tôt Les Diaboliques de Henri-Georges Clouzot (1955) avait également initié ce mouvement vers la terreur « domestique ». Le scénariste Jimmy Sangster se nourrit de tout cela en écrivant Taste of fear et, propulsé au rang de producteur, saura choisir les collaborateurs aptes à en développer une proposition singulière. 

Le choix du noir et blanc instaure directement une atmosphère différente, plus inquiétante, hallucinée et psychologique que le baroque du gothique en couleur. La photo de Douglas Slocombe dans ses jeux d’ombres inquiétants tout comme dans l’attente angoissée des scènes de jour instaure un entre-deux où le climat d’attente et de menace sourde laisse autant supposer le surnaturel que la folie de Penny Appleby (Susan Strasberg). On quitte la claustrophobie et l’artificialité assumée des films gothiques tournés en studio pour un tournage dans des décors réels, le Sud de la France et une villa niçoise. Les partis pris formels évoqués plus haut forment ainsi une forme de décalage entre des situations lorgnant sur le bagage Hammer habituel mais dont le cadre contemporain (et néanmoins chatoyant) pose une limite qui correspond aussi au doute entretenu quant à la santé mentale de l’héroïne. Seth Holt fut engagé par Sangster et Hammer pour la réussite de Nowhere to go (1958), extraordinaire film noir où justement il tirait l’esthétique du film vers une abstraction stylisée et soumise à la psyché de son héros en cavale. Il parvient à la même réussite dans Taste of Fear, avec ses mouvements de caméras menaçants, le travail sur la profondeur de champs semant la confusion sur la perception, la nature tangible ou pas des évènements.

Le casting inhabituel ajoute à la nature imprévisible du récit. Si Ronald Lewis en bellâtre séducteur n’apporte pas grand-chose, les autres interprètes par leurs registres et écoles de jeu différentes contribuent aussi au trouble du récit. L’américaine Susan Strasberg est la fille de Lee Strasberg, grand précepte de la « méthode » et fondateur de l’Actor’s studio. Elle amène une tonalité moderne, tant dans son jeu naturel et percutant que dans ses tenues délestées de l’érotisme latent des figures féminines de la Hammer, l’environnement tangible interdisant une vision forcément fantasmée de la demoiselle en détresse dans la tradition du film (mais aussi la littérature) gothique. Ann Todd à l’opposé est l’actrice britannique de composition par excellence et amène le mélange de distinction inquiétante et de vulnérabilité à son personnage de belle-mère qui le rend plus pathétique, notamment dans une formidable scène intimiste avec Ronald Lewis qui révèle des fêlures insoupçonnées. Enfin Christopher Lee dans un rôle secondaire est la « caution » du Hammer qui nous est familier, son jeu raide et sa présence naturellement intimidante en fait un hameçon naturel au moment de chercher la cause du drame, ce dont s’amuse brillamment Jimmy Sangster.

Car effectivement le script faussement prévisible mais diaboliquement construit réserve des surprises jusqu’au bout et on sent vraiment la science de Sangster dans sa volonté de désarçonner le spectateur. Le film ne rencontrera pas son public en Angleterre mais sera un succès en Europe et aux Etats-Unis, déclenchant ainsi toute une vague de ces thrillers psychologiques produits par la Hammer : Maniac de Michael Carreras (1963), Paranoiac de Freddie Francis (1963) ou encore Confession à un cadavre du même Seth Holt (1965).

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 30 décembre 2022