Menu
Critique de film
Le film

Honor Among Lovers

L'histoire

Julia Traynor, une belle jeune femme, travaille à Wall Street comme secrétaire pour Jerry Stafford. Ce dernier ne cesse de lui faire des avances, que Julia repousse inlassablement. Mais un concours de circonstances va la pousser dans les bras de l'entreprenant jeune homme...

Analyse et critique

Honor Among Lovers est une œuvre s’inscrivant au cœur des préoccupations sociales du cinéma américain de cette ère Pré-Code. La réalisatrice Dorothy Arzner propose notamment dans ses films des femmes fortes, mais assez différentes des héroïnes vindicatives cherchant à s’imposer dans un monde d’homme telles qu’on les trouve dans les productions Warner - Frisco Jenny (1932) de William A. Wellman, Baby Face (1933) d'Alfred E. Green. Dorothy Arzner confronte ses héroïnes au système, qu’il soit social à travers ses nombreux films malmenant l’institution du mariage, ou en les fondant dans un cadre professionnel. Dès lors, un subtil mélange de vulnérabilité et de clairvoyance en fait des protagonistes qui ne font penser ni aux figures féminines sacrificielles du mélodrame, ni au gold diggers prêtes à tout pour réussir du Pré-Code. Honor Among Lovers exprime bien toutes ces nuances à travers le personnage de Julia (Claudette Colbert). Dès la scène d’ouverture, son calme et son intelligence s’imposent à une assemblée d’hommes pour faire passer les volontés de Jerry (Fredrich March), son patron absent. Sa sérénité et sa connaissance des dossiers suffisent à convertir les plus récalcitrants, et c’est avec cette même maîtrise amusée que se jouent les rapports avec Jerry. Lors de la scène de réunion, Julia, debout, stoïque et souriante, domine l’assemblée assise et bruyante jusqu’à les gagner à sa cause par son calme. On ressent la même interaction, avec plus d’intimité et de complicité auprès de Jerry. Dorothy Arzner les filme sur un pied d’égalité dans le dialogue badin où l’autorité hiérarchique, détenue par le plus turbulent des deux, à savoir Jerry, s’estompe pour aboutir à un échange amical en bonne intelligence. Ces scènes communes nous font comprendre que les deux personnages fonctionnent sur des tempos, des vitesses différentes. Jerry, le plus agité dans ses pérégrinations à travers le bureau, le plus pressé de faire dévier la discussion professionnelle vers la bagatelle, et en un mot le plus dissipé, avance à la vitesse du supérieur, du nanti qui peut se permettre la dispersion et prendre son temps.


Julia retrouve la nature calme, posée et concentrée de la scène d’ouverture, et exprime ainsi le rythme du travailleur, conscient du temps imparti et de l’impossibilité de se laisser distraire. Progressivement Dorothy Arzner fait basculer cette idée de vitesse différente basée sur le statut social vers une dualité se faisant sur les genres masculin et féminin. La bascule se fait par un baiser volé de Jerry qui rompt l’harmonie précédemment dépeinte. Jerry, fou amoureux de Julia, lui propose ouvertement le statut de maîtresse entretenue à qui il offrira moult cadeaux et emmènera en voyage. Julia s’y refuse à condition de souscrire au mariage, de fonder un foyer. On devine que les deux personnages sont sincèrement amoureux mais leur rythme différent les oppose. Jerry, séduisant célibataire habitué à multiplier les conquêtes, est en termes de statut social et avec une forme d’immaturité masculine sur un rythme qui ne peut rejoindre celui de la prolétaire Julia, attachée à un socle concret dans sa vie amoureuse. Les prémices de ce schisme pouvaient se deviner en amont lorsque Jerry demandait à Julia de l’aider à choisir dans un lot de bracelets qu’il voulait offrir à sa conquête du jour. Julia, amusée, se moque des bijoux les plus clinquants pour opter pour le bracelet le plus sobre et élégant.


Dès lors, tout le film fonctionne sur cette notion de vitesses différentes qui sépare un peu plus les personnages. Philip Craig (Monroe Owsley), fiancée de Julia, se sentant menacé se montre plus pressant et obtient gain de cause en épousant celle-ci qui, effrayée par ses sentiments envers Jerry, accepte avec trop d’empressement. Si Julia, malgré les élans contradictoires de son cœur, parvient à suivre sa ligne de conduite morale et compréhensive, Philip transgresse le rythme réfléchi qu’impose sa condition sociale pour rapidement s’enrichir et épater son épouse. Là encore, Dorothy Arzner joue sur tout ce qui peut créer un décalage entre Philip et son environnement. Son entêtement dans des spéculations boursières vouées à l’échec, son timbre de voix heurté traduisant le sentiment d’insécurité du pauvre, la gestuelle agitée lorsque l’échec se profile (et symboliquement l’incapacité à mettre un costume élégant de toute évidence trop « grand » pour lui avant la soirée d’anniversaire e mariage), tout contribue à marquer Philip de l’échec à accéder prématurément à un statut supérieur. Entretemps les vitesses se sont déréglées aussi entre Julia et Jerry. Celui-ci, comprenant son erreur, décide de se marier avec elle, mais trop tard. Le rythme de la compréhension et de la sagesse bascule soudain quand Julia s’offre à Jerry pour couvrir les dettes de bourse de son mari. C’est désormais Jerry, silencieux et attentif, qui doit calmer la fébrilité de Julia désespérée, et Dorothy Arzner a un usage tout aussi judicieux de la gestuelle, du placement des personnages dans le cadre pour exprimer cette rupture. Cela passe même par la tenue de soirée de Julia trop tape-à-l’œil en contrepoint de l'élégance sobre de Jerry, la simplicité ayant changé de camp. Julia avance désormais au tempo saccadé d’une femme aux abois, Jerry évolue, quant à lui, au rythme posé de l’homme clairvoyant et amoureux.


L’arrière-plan de la bourse, où les temps de l’information, de la transaction et de la décision sont si importants pour la réussite, constitue une parfaite métaphore des rendez-vous manqués et des raccourcis malheureux qui empêchent le bonheur des personnages de s’accomplir. Tout comme le risque, la perte et les conséquences d’une spéculation diffèrent selon le statut de celui qui s’y engage, l’implication et l’accomplissement amoureux ont leurs vertus qui peuvent nous rapprocher ou nous séparer à jamais. On a d’ailleurs cela en mode mineur et comique avec le couple formé par le viveur Dunn (Charles Ruggles) et l’écervelée Doris (Ginger Rogers débutante), mal assorti mais que les déconvenues vont à l’inverse rapprocher. Dorothy Arzner explore brillamment ces problématiques complexes dans un triangle amoureux subtil (qui inverse, avec sa femme entre deux hommes, celui à venir de Merrily We Go to Hell (1932)) où l’on saluera plus particulièrement la prestation touchante de Claudette Colbert.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 12 octobre 2021