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Critique de film
Le film
Affiche du film

Harry Plotnick seul contre tous

(The Plot Against Harry)

L'histoire

Harry Plotnick (Michael Priest), arnaqueur de bas étage, tente à sa sortie de prison de reprendre les affaires (en y gagnant si possible l’embourgeoisement qui lui échappe encore) et renouer avec la famille qu’il avait abandonnée (les deux entreprises étant parfaitement organiques).

Analyse et critique


Deux éléments en tout cas précèdent et préparent The Plot Against Harry : un projet avorté de la part de Michael Roemer et Robert M. Young concernant la destruction des Juifs d’Europe en adaptant Elie Wiesel (ils tourneront un documentaire sur un sujet corrélé, Faces of Israel, et Roemer se dira après coup, sûrement à raison, soulagé de n'avoir jamais mené à bien cette fiction) ; le regret de la part du cinéaste d’avoir manqué d’humour et fait preuve de trop de sentimentalisme dans Nothing but a man (auto-reproche compréhensible, bien qu'un peu dur quand on constate l’excellente tenue du film). Un autre vient catalyser cette envie de réalisation : son étonnement devant le cycle annuel des bar-mitzvahs dans la communauté juive new-yorkaise et ce qu’il doit en coûter à des membres de la classe moyenne ne roulant pour la plupart pas sur l’or. Ce dont il est centralement question est d’argent, d’aspiration à un confort (et une reconnaissance induite), pouvant s’obtenir par des voies légales ou illégales ou, comme c’est le cas pour Harry et ses complices, un pied d’un côté de la loi et un second de l’autre. La respectabilité aisée à laquelle lui, ses proches et amis aspirent repose du reste ici sur un ordre des choses pas moins corrompu que l’univers combinard dont ceux-ci émergent. En ce sens, c’est à une critique sociale de large ampleur que s’adonne Roemer par le portrait à la fois acerbe et affectueux, intrinsèquement ambigu, d’un filou somme toute relativement sympathique (mais prêt à commanditer la violence quand il la considère nécessaire à la bonne tenue de ses affaires). Bien qu’il ait alors résidé depuis les années 40 dans le Lower East Side, Roemer, réfugié Juif allemand, est un outsider par rapport à cette communauté (l’absence d'expressions yiddish dans le film pourrait être lié à ce fait), ce qui lui permet la pointe de distance rendant l’œuvre plus troublante qu’un simple « portrait de famille ».



Le sort du film ne sera pas heureux. Une fois réalisé, sa société de production basée à Seattle (un peu loin de la comédie new-yorkaise peut-être ?) préférera l’enterrer en ne le diffusant simplement pas. Ce sera la déconvenue de trop pour le duo Roemer/Young qui ne retravailleront plus ensemble. Ce n’est que vingt ans après, en 1989, que le réalisateur, souhaitant dépoussiérer sa copie du film, réalisera que le technicien chargé de cette tâche rit généreusement au résultat. Il proposera donc lui-même cette copie à des festivals qui assureront sa sortie (bien reçue sur le plan critique). Le rejet initial du film, son sort terrible pour ses participants, tient à peu de choses (la frilosité de producteurs), mais sûrement motivées par ce qu’il avait d’avance sur son temps (qui plus est sur un personnage justement déjà dépassé par son époque). Réalisé durant les années 60, au tournant de la décennie suivante, il annonce, plus encore que le ton de Meurtre d’un bookmaker chinois, celui du Mickey and Nicky d’Elaine May (chef-d’œuvre au sort initialement malheureux, lui aussi). Il y a quelque chose de pré-Parrain dans l’imbrication des affaires et de la famille qu’il décrit, cristallisée dans des cérémonies et célébrations. Sa liberté de ton est également formelle et narrative : la mise en scène consiste essentiellement en plans larges et longs, soit assez antithétiques au rythme comique recherché… qui se retrouve alors par un sens audacieux de l’ellipse coupant de manière abrupte au sein des séquences pour les relier entre elles, par des effets de montage parfois très signifiants (tels le raccord d’une procession à un défilé de lingerie ou d’un flash dans le métro qui sert de cadre à une fête mondaine, illustration assez littérale du détournement du bien public, à celui d’une audience devant la Justice où Harry assomme ses auditeurs tant il en sait dans les faits peu sur le « milieu »). Ce qui saute aux yeux dès les premiers plans, dans la prison que Harry s’apprête à quitter après neuf mois de détention, est le sens du détail de Roemer, hérité de sa pratique du documentaire et rendu possible par son goût de la recherche (il a pour se préparer travaillé pour un traiteur dans des bar-mitzvahs et observé des agents de probation dans l’exercice quotidien de leur fonction). Film réaliste, sans vedettes, il se réclame d’une approche et d’une sensibilité alors peu courantes dans le cinéma américain – et dénuées de la légitimité, du cachet, que celles-ci s’apprêtent à prendre juste à ce moment, comme si Roemer était l’homme éternellement au mauvais endroit au mauvais moment.



Harry Plotnick, ou Harry P. comme on l’appelle souvent, aura au contraire droit à un deus ex machina. Libéré de prison en conditionnelle après des magouilles liées à des jeux d’argent, il est accueilli sur le parvis par son meilleur ami/larbin (Henry Nemo) qui s’empresse (il s’agit de se raser direct dans la voiture avant d’y accueillir ces interlocuteurs) de le remettre en contact avec des escrocs de la même (basse) catégorie que lui. C’est le début d’un défilé pratiquement cartoonesque, où se mêlent, parfois dans la même équipe, Latinos, Italo-américains, Noirs, Chinois, où ne manquent au départ que les WASPs (premiers arrivés, premiers servis, faut-il croire). Le melting-pot d’une nation fondamentalement construite sur la migration est immédiatement mis en avant, mais il y a par-delà les différences cet élément commun, ce ciment social transcendant les clivages : l’âpreté au gain. Beaucoup d’appelés, peu d’élus, de ce point de vue, et les perspectives de se remettre à flot ne sont pas réjouissante pour Harry. Boum. Il entre le soir même en collision avec… la voiture de son ex-femme (Maxine Woods), accompagnée de son ex-beau-frère (Ben Lang). Harry renoue avec sa famille : il revoit sa fille (Margo Solin) avec qui il n’a pas échangé depuis qu’elle était en bas âge (maintenant mariée à un autre filou, qui a donné naissance à sa petite-fille), découvre l’existence d’une autre fille (Sandra Kazan), née après son départ, à laquelle il s’attache plus qu’au reste de la famille. Il se lance également en affaires avec son beau-frère, responsable d’un service de restauration casher pour bar-mitzvahs servant au blanchiment d’argent. Ce faisant, Harry cherche (par des opérations de communication publique, sa participation à divers galas de charité) à gagner une respectabilité, entrer dans le commerce dit honnête. Sous ses airs bonhommes, il en éprouve une grande pression, se traduisant par de brusques pertes de conscience d’abord attribuées à un problème cardiaque mais qui s’avéreront liées à un cas aigu de constipation (elles s’apparentent aussi beaucoup à des attaques de panique). C’en est au final trop pour un seul homme, qui retournera par où il était déjà passé, à la case prison, loin des notables dont il aura tutoyé la fréquentation.



Avec les airs de vieux matou que Martin Priest (déjà mémorable dans un rôle secondaire dans Nothing but a man) lui confère, Harry, d’un détachement à la fois poignant et inquiétant, ne semble lui-même pas tout à fait dupe, en dépit de l’optimisme de façade de ses propos que nient son incapacité chronique à sourire, du caractère quelque peu pathétique et désespéré de ses démarches en tous sens (une scène hilarante où il se voit introduit en simili-grandes pompes dans une loge maçonnique en constituerait l’exemple le plus grinçant). Elles ont une composante dégradante, s’insérant dans un paysage corrompu où les call-girls sont omniprésentes, où cérémonies religieuses côtoient, dans ce qui s’apparente par le montage à une unité de lieu et de temps, défilés de pin-ups en sous-vêtements (dont la fille cadette de Harry, tandis que l’aînée est prise en photos de charme sur leur lit conjugal par son époux - avant que sa petite-fille lorgne sur les nus de sa mère). Le vide religieux, et la faillite morale ordinaire, ne laissent subsister que le folklore, la tradition dans ce qu’elle peut avoir de plus mondain (l’évènement à ne pas manquer comme opportunité de réseauter). C’est également un monde guetté par l’absurde, le grotesque au quotidien (le sténographe d’un enquêteur comme motif délicieux d’un gag pince-sans-rire de nature strictement documentaire). Par-delà Saul Bellow, Philip Roth, on touche là à l’inanité des démarches humaines, de la velléité de reconnaissance, qui était un moteur tragi-comique de Kafka. La liberté de Harry P. n'est bel et bien que conditionnelle.



Ce qui fait la spécificité du film est, au-delà du cynisme de son argument, l’affection que Roemer porte à ceux qu’il filme. La violence est hors-champ, il ne s’agit d’un traitement ni froid ni cruel. Comme si, d’une certaine façon, sous un angle plus cosmique que judiciaire, tout ce petit monde méritait mieux (ce qui ne revient pas à dire que chacun y fait du mieux qu’il peut). La mélancolie latente du personnage est celle de ce drôle de film qui ne force jamais le rire alors qu’il tient malgré tout de la comédie, qui chronique la vie de personnes promptes à se mentir à elles-mêmes sans y réussir complètement, où par ambition les êtres se retrouvent ballottés, dépris, ramenés à la position de gosses pris la main dans le pot de confiture. Il y a dans le regard de plusieurs personnages (la fille de joie retrouvée au lit avec Harry par de la visite importune, notamment) une passivité témoignant moins d’une forme de lassitude que de fatalisme. De quel complot Harry est-il la victime ? Sinon d’une vaste farce existentielle où on ne prête qu’aux riches et où le vol d’œufs est plus sévèrement puni que celui de bœufs ? Harry est fautif - on ne manque d’ailleurs pas de le lui faire savoir, telle une voisine dans l’ascenseur l’accusant de ternir l’image des Juifs, après qu’il ait mollement réfuté des accusations de proxénétisme à la télévision –, sinon du fait d’être né du mauvais côté, où il lui reste à fauter, filouter, et tenter de rédimer sa filouterie, pour être du côté de ceux qui ont le respect, ainsi que la présomption d’innocence, qui sont au-dessus du reproche (mieux vaut ne pas se demander comment ils s’y sont hissés). D’une certaine manière, il se serait épargné bien des soucis s’il était allé au bout de sa résignation. Ce qui lui aura fait défaut est l’absence d’ambition. Il n’aura jamais été plus beau que quand il était irrémédiablement, et sans rémission possible, un poor schmuck. Il y a une ironie amère à ce que ce soit cet éloge de l'ombre qui n'ait précisément valu de nom à personne.

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La fiche IMDb du film

Par Jean Gavril Sluka - le 3 avril 2024