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Critique de film
Le film

Guillaume Tell

(Wilhelm Tell (Bergfeuer lodern))

L'histoire

À la fin du XIIIe siècle, celles et ceux que l’on n’appelle pas encore les Suisses sont pour l’heure sous l’autorité du Saint Empire romain germanique. S’exerçant sans heurts pendant un peu plus de deux siècles, cette sujétion est devenue peu à peu intolérable aux cantons helvètes après que Rodolphe de Habsbourg s’est emparé du trône impérial en 1273. Faisant fi des libertés autrefois garanties à leurs sujets helvètes par l’Empire, les ordres iniques du pouvoir habsbourgeois sont exécutés avec zèle par ses représentants, notamment par le cruel bailli Gessler (Wolfgang Rottsieper). Face à la multiplication de ses exactions, ainsi que de celles de ses affidés, dans les cantons de Schwytz et d’Uri, les Helvètes décident de se soulever, bientôt rejoints par ceux du canton d’Unterwald. Dans la lutte qui s’engage alors entre eux et l’Empire, un certain Guillaume Tell (Robert Freitag), modeste paysan et néanmoins arbalétrier d’élite, sera appelé à jouer un rôle décisif...

Analyse et critique

Si Guillaume Tell est ce qu’en termes de taxinomie cinématographique l’on appelle couramment un film historique, sans doute est-il nécessaire de préciser d’emblée de quelle sorte d’histoire il est ici question... Certainement pas d’histoire au sens scientifique du terme, ainsi que le trahit de manière immédiate la spectaculaire forme visuelle de cette superproduction suisse. Utilisant la flamboyance chromatique de la pellicule Eastmancolor, la photographie de Hans Schneeberger - figurant, entre autres génériques, à ceux de L’Ange Bleu ou des aventures montagnardes de Leni Riefenstahl - compose un Moyen Âge rien moins que vériste. Évoquant irrésistiblement l’esthétique d’Ivanhoé (1952) de Richard Thorpe ou de Prince Vaillant (1954) d’Henry Hathaway, Guillaume Tell revêt les atours chatoyants d’une déclinaison helvétique du Moyen Âge hollywoodien. La lumière estivale du vif soleil alpin fait briller de mille feux des armures d’une perfection inoxydable, tout en avivant les teintes franches de costumes que pas même une trace de poussière ne vient ternir.


Formellement fantasmatique, le Moyen Âge de Guillaume Tell l’est tout autant quant aux faits et aux protagonistes qu’il met en scène. Ainsi que le rappelle David L’Épée dans l’éclairant livret accompagnant l’édition numérique du film par Artus, il s’agit là d’une œuvre « d’inspiration littéraire et non d’inspiration historique. » Le scénario tire en effet sa matière d’un autre Guillaume Tell, celui qu’imagina Friedrich von Schiller en 1804. Bien qu’écrite par un Allemand - elle fut présentée pour la première fois à Weimar, dans une mise en scène de Goethe -, cette pièce de théâtre acquit en Suisse le statut d’œuvre patrimoniale à l’issue du XIXe siècle. C’est donc un regard nourri par une fiction que porte le film sur des événements au statut historique lui-même ambigu.


Bien qu’inscrite dans un contexte ayant toutes les apparences de la précision archivistique - le pré-générique enchaîne une série de gravures anciennes, accompagnées d’un docte commentaire en voix-off -, la trame de Guillaume Tell est entièrement constituée par ce qu’il est convenu d’appeler les mythes fondateurs de la Suisse. C’est-à-dire « ces récits relatifs à la fondation de la Confédération [qui] apparaissent dans les sources écrites au XVe s. [et] appartiennent au genre littéraire des légendes [en y mêlant] traditions locales et motifs narratifs de diverses origines. » (1) En relèvent aussi bien les deux protagonistes du film - Guillaume Tell et Gessler - que le serment sur la prairie du Grütli et la destruction des châteaux impériaux qui s’ensuivit, événements constituant les climax politiques du film.


Ce n’est donc pas une page d’Histoire que retrace Guillaume Tell mais, en réalité, l’une de celles formant le roman national helvétique. C’est ainsi qu’est désigné ce récit forgé au XIXe siècle, destiné à doter une Suisse achevant alors sa formation politique d’une identité collective commune. Un "storytelling" national que Guillaume Tell illustre à sa cinématographique manière. Parfois avec hiératisme, comme lors de la séquence du serment du Grütli dont l’imagerie virilement picturale n’est pas sans évoquer celle d’un cinéma politique et propagandiste "à la soviétique". Mais cette mise en images des hauts faits de la geste helvétique sait aussi se faire plus dynamique, en empruntant à une grammaire d’inspiration hollywoodienne. Tel est, par exemple, le cas de l’épisode fameux durant lequel Tell est contraint par Gessler de décocher un carreau d’arbalète dans une pomme posée sur la tête de l’un de ses fils. À l’issue pourtant connue de tous et toutes, cette séquence est traitée avec un art certain du suspense, en faisant ainsi l’un des authentiques moments de tension de Guillaume Tell.


Entre l’évocation de chacun de ces chapitres attendus du roman national, le film s’emploie à définir l’identité d’une communauté sur le point de faire nation. Les vignettes montrant les futur.e.s combattant.e.s de l’indépendance suisse, au travail ou bien en famille, dessinent un peuple dépassant son apparente bigarrure par un ensemble de points communs fondamentaux. Qu’ils soient campagnards ou citadins, qu’ils appartiennent à l’un ou l’autre des cantons fondateurs de la Confédération, les protagonistes de Guillaume Tell souscrivent tous et toutes au même contrat social tacite. S’y mêlent le respect du labeur, y compris le plus humble, et celui de la hiérarchie sociale à condition que celle-ci soit bornée par le droit et tempérée par un relatif souci de l’égalité.


Oscillant là encore entre tableaux édifiants et instantanés, cette évocation de "l’âme suisse" s’inscrit systématiquement dans des espaces en formant des composantes à part entière. Guillaume Tell fait, bien évidemment, la part belle aux paysages montagnards - allant des verdoyants alpages aux cimes argentés - mais aussi aux étendues lacustres. Nombreuses sont les séquences qui montrent les héros et héroïnes du film arpenter ces lieux patrimoniaux, à pieds presque nus : seule la mince épaisseur des semelles d’étonnantes sandales-sabots les séparent d’un sol que les envahisseurs impériaux foulent de leurs épaisses bottes de cuir, quand ils n’en sont pas ostensiblement séparés par la hauteur de leurs montures. Se déploie ainsi à l’écran le fantasme d’un rapport d’essence organique entre les Suisses et les lieux qu’ils peuplent, qui n’est pas sans rappeler celui de la faune alpine (objet de quelques scènes) avec son biotope... Et Guillaume Tell achève ainsi d’écrire une page authentiquement cinématographique - cet « art de l’espace », selon la formule rohmérienne fameuse - du roman national suisse.

(1) Peter Kaiser, article « Mythes fondateurs » dans Dictionnaire Historique de la Suisse/DHS.

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La fiche IMDb du film
Par Pierre Charrel - le 5 mai 2020