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Critique de film
Le film

Détective privé

(Harper)

Partenariat

L'histoire

Lew Harper (Paul Newman) est un détective privé basé à Los Angeles. Il est en instance de divorce, son épouse (Janet Leigh) ne supportant plus un travail qui l’accapare bien trop à son goût. Le dernier cas sur lequel il doit se pencher lui a été apporté par son ami, le légiste Albert Graves (Arthur Hill) : il s’agit, à la demande de la richissime Elaine Sampson (Lauren Bacall), d'enquêter sur la mystérieuse disparition de son mari. Très vite Harper constate que ce dernier côtoyait des gens peu fréquentables et qu’il n’était pas spécialement apprécié, y compris par les membres de sa famille, en concluant à un nombre considérable de suspects. Aidé dans ses investigations par l'homme de main du disparu (Robert Wagner), Harper se lance dans une enquête extrêmement dangereuse...

Analyse et critique

- « You were hired by a bitch to find scum. »
- « Yeah... every time I hope it's going to be Prince Charming sending me out to scout out Cinderella. »

Ce simple dialogue entre Paul Newman et Arthur Hill à la toute fin du film pourrait presque suffire à en résumer l’intrigue, à en deviner le ton et à approcher le caractère du "détective nouveau style" comme Lew Harper se définit lui-même dès le début, une sorte de private joke aux amateurs du genre puisqu’il le dit à Lauren Bacall lors de leur première entrevue. Vingt ans après Le Grand sommeil (The Big Sleep) de Howard Hawks, tourné sur le même plateau de la Warner et avec justement la célèbre comédienne qui s'était révélée dans ce fameux grand classique, Harper marque le renouveau au milieu des années 60 du film de détective. Le Mike Hammer de Robert Aldrich dans En quatrième vitesse (Kiss Me Deadly) avait entretemps dynamité l’image de ce personnage récurrent du film noir américain, quasiment né avec l’apparition inoubliable de Sam Spade en 1941 interprété par Humphrey Bogart dans le chef-d’œuvre de John Huston, Le Faucon maltais (The Maltese Falcon). Voici un raccourci un peu fulgurant de l’histoire des détectives dans l’histoire du cinéma américain pour dire que le film de Jack Smight ne doit surtout pas avoir à rougir de ses illustres prédécesseurs et qu’il doit très probablement avoir été visionné et apprécié par Robert Altman lorsque lui-même décida de se lancer dans l’adaptation de The Long Goodbye de Raymond Chandler avec Le Privé, son Marlowe étant cette fois tenu par un mémorable Elliott Gould.

Tout comme dans la plupart des films du genre, l’intrigue semble a priori complexe et embrouillée ; mais là ou Chandler nous faisait vraiment lâcher prise dans le même temps que son Philip Marlowe, William Goldman - Les Hommes du président, Marathon Man, Butch Cassidy et le Kid, Papillon, La Kermesse des Aigles... et tant d’autres - nous concocte un scénario superbement écrit lui aussi (d’après The Moving Target, un roman du Californien Ross McDonald qui connaissait parfaitement bien le monde en décomposition dont il parlait) mais finalement très facile à suivre. Son travail est d’ailleurs remarquable puisqu’en plus de nous gratifier d’une histoire rondement menée, il n’hésite pas à prendre des sentiers de traverse afin d’enrichir et de faire vivre toute une galerie de personnages hauts en couleur (plus ou moins déphasés, plus ou moins touchants dans leur médiocrité) sans néanmoins tomber dans le pittoresque. D'autre part, grâce à l’immense talent de Janet Leigh, on se souviendra longtemps des relations qui unissent Harper et sa femme notamment lors de la scène hilarante du coup de téléphone impromptu au cours de laquelle le détective se fait passer pour un autre, ou encore lors de leur tentative de retrouvailles qui se soldera évidemment par un échec navrant malgré une complicité que l’on sent encore bien vivante.

Le générique de début donne immédiatement ce ton un peu atypique pour un film noir de l'époque, celui d’une chronique intimiste, nous montrant une scène de la vie quotidienne du détective, en l’occurrence son réveil difficile et la préparation de son petit déjeuner dans sa cuisine miteuse ; n’ayant plus de café, il récupère, dépité, l’ancien filtre de sa poubelle. Oui, la classe de Bogart / Spade / Marlowe a fait place à un style plus réaliste de détective privé, un homme fatigué et désabusé bien plus humain qui arrive toujours à rester intègre - sinon continuerait-il à vivre aussi misérablement ? - mais possédant en plus une certaine faculté de compréhension et le don de compassion. En revanche, Harper hérite de ses prédécesseurs la même ironie, le même humour corrosif, la même dérision, la nonchalance en plus pour cacher un mal-être que l'on devine bien présent. Paul Newman est absolument génial dans ce rôle qui lui va comme un gant ; sa décontraction fait ici merveille et l’humour est constamment présent - ou tout du moins sous-jacent - à travers des répliques d’anthologie sans que celles-ci ne fassent jamais trop "mots d’auteur". Qui n’éclatera pas de rire lors des confrontations du privé avec la police représentée entre autres par un officier d’une naïveté et d'une bêtise confondantes ?

Ce qui finit de faire de Détective privé une très grande réussite est la description des relations qu’entretient Harper avec toute la réjouissante galerie de personnages qu’il rencontre au cours de son enquête (une femme de milliardaire désirant retrouver son époux détesté, une fille déséquilibrée haïssant tout autant son père et se jetant à la tête de tous les beaux mâles qui la croisent, une chanteuse droguée et volubile, un faux mage exploitant de la main d’œuvre immigrée, une star déchue, un playboy oisif...) ainsi qu’avec son ex-femme (Janet Leigh, superbe et inoubliable malgré son faible temps de présence) et enfin son meilleur ami (Arthur Hill, magistral lui aussi et grandement touchant). Car on ne l’a pas souvent entendu dire mais Détective privé est aussi un formidable film sur l’amitié ; il n’y a qu’à voir et revoir ces merveilleuses dix dernières minutes et l’étonnant plan qui les clôture pour en être convaincu ; un très bon coup de théâtre et surprenante révélation finale soit dit en passant ! N’oublions pas un casting de très grande classe - outre ceux déjà cités, nous retiendrons surtout Robert Wagner, Shelley Winters, Julie Harris et Strother Martin -, une mise en scène d’une belle fluidité et, pour englober le tout, une composition jazzy très sophistiquée et swingante de Johnny Mandel.

Que ceux qui, comme beaucoup, se seront attachés au personnage d’un Lew Harper légèrement dépressif lors de cette ténébreuse mais réjouissante virée à travers un Los Angeles peuplé de dégénérés se rassurent : Stuart Rosenberg réalisera une suite en 1975 qui malgré son exécrable réputation se révèle être une égale réussite. Il s’agira de La Toile d’araignée (The Drowning Pool), toujours avec Paul Newman qui retrouvera à l’occasion son épouse à la ville, Joanne Woodward. A savoir enfin que le rôle de Harper fut d’abord proposé à Frank Sinatra qui le refusa mais qui endossa l’année suivante la tenue d’un autre privé adoptant une attitude encore plus décontractée, le réjouissant Tony Rome qui apparaitra lui aussi le temps de deux films signés Gordon Douglas sur lesquels nous reviendrons dans peu de temps. En attendant, revoyez Harper, à coup sûr l’un des meilleurs films noirs des années 60.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 3 juin 2019