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Critique de film
Le film

De sang-froid

(In Cold Blood)

L'histoire

Le 14 novembre 1959. Une journée ordinaire pour les Clutter. Herb, un agriculteur qui a prospéré à force de travail et de volonté, sa femme Bonnie, à la santé fragile, et leurs enfants, Nancy et Kenyon, 16 et 15 ans, forment une famille aimée et respectée de tous à Holcomb, Kansas. À quelques heures de route, Perry Smith, la trentaine, des velléités artistiques mais déjà cabossé par la vie, tout juste sorti de prison, va retrouver un ancien codétenu, Dick Hickock, qu'il admire pour son charme et son bagout. Cette nuit-là, le destin de ces six êtres sera inéluctablement lié et scellé car les deux complices s'apprêtent à commettre le plus odieux des crimes. Et rien ne sera plus jamais comme avant.

Analyse et critique


Richard Brooks signe l'un des sommets de sa carrière avec cette magistrale adaptation du livre éponyme de Truman Capote publié l’année précédente. Le livre parachevait l’implication de l’écrivain dans le suivi de la sordide affaire qui, le 14 novembre 1959, vit la famille Clutter sauvagement assassinée par les deux marginaux Perry Smith et Dick Hickock. Captivé par ce fait divers, Truman Capote se rend au Kansas sur les lieux du crime afin de le couvrir pour The New Yorker. S’installant sur place durant près de cinq ans, il y suivra toutes les étapes de l’enquête et accumulera une somme considérable de témoignages des habitants dont il gagnera la confiance, et se liera in fine aux coupables après leur arrestation, parvenant à en obtenir des confidences précieuses. Cette expérience lui offrira une vue d’ensemble de laquelle il tirera une somme captivante avec De sang-froid, avec lequel il invente le récit de non-fiction. L’auteur en offre ainsi une perspective à la fois intime et plus vaste, une histoire des Etats-Unis ou l’idéal de l'Americana se confronte aux maux de l’exclusion, la violence et la suspicion, trois ans avant la perte d’innocence "nationale" symbolisée par l’assassinat de JFK. Le roman, d’abord publié sous forme de feuilleton dans The New Yorker en 1965, paraît sous sa forme reliée en 1966 et remporte un immense succès.

Richard Brooks habitué à se confronter avec talent à des monuments littéraires - F. Scott Fitzgerald avec La Dernière fois que j’ai vu Paris (1954), Dostoïevski sur Les Frères Karamazov (1958), Tennessee Williams et La Chatte sur un toit brûlant (1958) ou Joseph Conrad dans Lord Jim (1965) - se montre immédiatement intéressé par une adaptation alors qu’il a accès au roman encore au stade d’épreuve. Il parvient à en obtenir les droits et devance ainsi notamment Otto Preminger qui convoitait également le projet. Le parti pris du réalisateur sur De sang-froid reposera sur l’épure, notamment par le choix du noir et blanc et le refus de stars au casting alors que le studio envisageait Paul Newman et Steve McQueen dans les rôles de Perry Smith et Dick Hickock. Cela se traduit d’ailleurs dans les choix d’adaptation du film, par ailleurs très fidèle au livre. Fort des nombreuses rencontres et de tous les témoignages recueillis, Truman Capote était parvenu à dresser un portrait vrai et sensible de la famille Clutter, mais aussi plus pittoresque de l’ensemble de leur entourage au sein de la paisible ville de Holcomb. L’empathie fonctionnait par cette description minutieuse du passé, des frustrations et des espérances des Clutter, tout en soulignant implicitement la fatalité qui allait y mettre fin. Et par extension, Capote offrait une vision pittoresque de cette province américaine ordinaire, pour mieux l’altérer et instaurer un climat de suspicion une fois le drame arrivé.



Richard Brooks évacue totalement cet aspect et la narration chorale qui voyait intervenir selon une présence variée plus d’une trentaine de protagonistes. Ici, cette épure sert une narration qui alterne tout d’abord le climat de menace entre le quotidien insouciant des Clutter et l’avancée inexorable de leur bourreau, puis entre l’enquête de la police et l’errance sans issue de Percy Smith (Robert Blake) et Hickock (Scott Wilson). Les deux tueurs sont des rejetés de ce portrait de l'Americana bienveillant et chaleureux. Leur parcours intime sinueux en fait des parias qui ne voient leur réussite que par le miroir déformant de la criminalité. Dès lors, l’empathie, la caractérisation et finalement l’identification à la famille Clutter n’interviendront que tardivement lors du tragique flash-back montrant l’escalade qui mène à leur exécution. Avant cela, ce sont des figures abstraites que Brooks illustre par un montage alterné dans lequel leur quotidien paraît quelconque (à l’image de ce que représentera leur vie pour leur assassin) face à l’interaction entre Smith et Hickock. Pour l’essentiel nous restons à l’intérieur de la voiture du duo, filant droit face à la route et ce destin inéluctable, tout en observant les pans de leur personnalité qui les mèneront à leur perte. Le complexe d’infériorité d’Hickcock se traduit par une logorrhée ininterrompue faite de remarques salaces, de vantardise et de mythomanie qui servent une bonhomie bien utile pour ses talents d’escroquerie. Il a grandi dans un cadre familial aimant mais pauvre, et tous ses errements reposent sur une volonté d’être vu, de profiter des plaisirs les plus superficiels de la vie en empruntant de dangereux raccourcis. La frustration de Smith est différente, la volonté d’être et de posséder ne naissant pas d’un dénuement matériel mais affectif avec un passif familial douloureux. Brooks laisse entrevoir cela par un travail sur le montage et les raccords faisant rebondir tour à tour une vision idéalisée des Clutter, un dialogue, un simple objet ou une situation vers la psyché torturée de Smith qui matérialise un fantasme de grandeur ou un souvenir d’enfance traumatisant.



Cette opposition entre le réel et la vision altérée des tueurs explique, à défaut de justifier, leur geste fatal. Richard Brooks l’explicite en passant par leur entourage. Le père d’Hickock (Jeff Corey) voit en son fils un « bon gars » dévié de la réussite par un accident et la malchance, quand celui de Smith (Charles McGraw) se défausse de ses responsabilités dans les meurtrissures d’enfance de son garçon. Richard Brooks déforme donc le réel pour exposer la continuité de ce passif et se montre aussi anxiogène que brillant en présentant le point de vue de Percy sur une anecdote rapportée oralement par son père concernant l’infidélité de sa mère et la violence de son foyer. Le champ/contre-champ entre Percy enfant apeuré et sa mère ivre offerte au bras d’un inconnu (puis à la brutalité de son père qui les surprend) creuse par le travail sur la lumière, la vitesse de l’image et les lignes de basse lancinantes de Quincy Jones, une introspection vive et douloureuse. Il y a, tant qu’ils sont réunis, cette extension d’eux-mêmes fantasmée et nourrie de chimères pour Smith et Hickock, et leur moi intérieur complexé et avide de revanche. Tout le travail de Richard Brooks par ce travail sur la narration et le montage est justement de dilater, de retarder puis de confronter le monde intérieur vicié des criminel et la réalité.



L’ellipse sur le meurtre est ainsi justifiée, le réel de cette famille heureuse les renvoyant à leur médiocrité et à leurs manques ne peut s’incarner que quand la vérité de leur responsabilité va les rattraper avec l’arrestation et les aveux à la police. Richard Brooks reprend notamment l’un des leitmotivs du début de film : la vue de l’intérieur d’une voiture face à la route. Quand initialement cette ligne droite en plein jour les guidait vers leur illusion criminelle, cette fois elle s’offrira de nuit lorsque Percy confesse les circonstances du crime. L’horizon plongé dans les ténèbres permet à Percy de s'enfoncer dans la noirceur de son âme et le flash-back vers la nuit fatidique se fait dans un extraordinaire fondu enchaîné. Cette fois l’hébétude, la peur et l’incompréhensible violence montent en puissance le temps de dix minutes insoutenables où les Clutter perdent de leur nature abstraite pour émouvoir dans leur destinée tragique. Après avoir humanisé Smith et Hickock, Brooks fait enfin d’eux les monstres schizophrènes et contradictoires (le doux Smith finalement impitoyable, le vindicatif Hickock sur le recul au moment de passer à l’acte) qui voudront effacer cette famille qui les renvoie au confort qu’ils n’ont pas eu, à l’amour qu’ils n’ont pas reçu. Cette subtilité existait déjà chez Capote, qui se reconnaissait en Percy Smith et voyait en lui ce qu’il aurait pu devenir (tous deux partageaient une même enfance malheureuse et pauvre) si la littérature ne l’avait pas sauvé.

Richard Brooks impose, sous la chronologie des évènements et la structure respectée du livre, une vraie vision d’auteur où, comme souvent chez lui, le cheminement des personnages est un combat entre une pulsion et une aspiration. Perry Smith et Dick Hickock sont inqualifiables pour ce qu’ils ont fait, mais tristement pitoyables par les circonstances qui les y ont menés. Le titre De sang-froid avait un double sens pour Truman Capote, évocation du crime mais aussi de la peine de mort, et cette manière radicale d’éradiquer les maux de la société. Brooks introduit implicitement la même idée : le détachement et l’épure du meurtre renvoient à celle de l’exécution, la violence institutionnelle et criminelle se renvoyant dos à dos comme remèdes insolubles.

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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 18 mai 2021