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Critique de film
Le film

Daniel

Partenariat

L'histoire

En 1950, pendant la Guerre Froide, Paul et Rochelle Isaacson sont accusés d'être des espions à la solde de l'Union Soviétique. Condamnés à la peine capitale, ils sont exécutés trois ans plus tard. Fin des années 60. Susan (Amanda Plummer) et Daniel (Timothy Hutton), les deux enfants de Paul et Rochelle, ont grandi. Elle est une militante pur jus qui prend partie un peu aveuglément pour toutes les causes qui secouent alors la société américaine. Lui est rangé, marié et père d'un petit garçon. Susan se souvient de chaque seconde de celles qu'ont eus à subir ses parents tandis que Daniel fait tout pour oublier. Elle a bâti sa vie sur la contestation, sur un besoin vital de s'opposer à cette Amérique qui bafoue les droits des citoyens les plus fragiles, tandis que lui s'est enfermé dans un cocon protecteur, loin des raffuts du monde. Tous les deux se mentent et fuient. La mort brutale de Susan, qui se laisse tuer par bravade afin de défendre ses idéaux, réveille Daniel qui cherche dès lors à comprendre d'où il vient et ce qu'il est vraiment...

Analyse et critique


Daniel est l'adaptation de The Book of Daniel d'E.L. Doctorow. L'écrivain s'investit beaucoup dans ce projet, écrivant le scénario, coproduisant le film et proposant à Sidney Lumet aussi bien des idées de casting que d'accompagnement musical. Lumet se plie aux choix de Doctorow, refusant par ce geste de déposséder l'écrivain de son travail, respectueux qu'il est de cette œuvre qui s'inspire directement de l'affaire Rosenberg. Ce qu'il apprécie dans l'approche de Doctorow, c'est qu'il ne se lance pas dans une enquête sur l'affaire Rosenberg, qu'il n'a même pas pour ambition de juger de leur culpabilité ou de leur innocence. Lumet considère ainsi ce film comme une fiction et non comme une étude historique et il refusera d'ailleurs aux enfants des Rosenberg de l'utiliser pour des soirées commémoratives. Ce qui intéresse le cinéaste n'est pas de faire la lumière sur cette page de l'histoire américaine mais simplement d'évoquer à travers un drame humain - rendu d'autant plus fort qu'il fait écho à l'histoire de son pays - la question des relations entre parents et enfants. Daniel est le premier d'une série de films que Lumet consacre à ce sujet : suivront ainsi l'admirable A bout de course, le touchant A la recherche de Garbo et le très mineur mais sympathique Family Business.

Ici, c'est à partir de la structure que le cinéaste travaille cette question. Le film fonctionne en effet sur une succession de flashbacks qui occupent près de la moitié du film ; et l'on passe sans cesse du présent de Daniel à ses souvenirs d'enfance. Ces allers-retours servent à nous faire ressentir combien le passé pèse sur la vie d'un homme, combien il influe sur ses actes, ses décisions, sa vision du monde, et ce même si l'individu est persuadé de vivre dans le présent et non sous l'emprise de ce qui est advenu il y a longtemps. Dans les premiers temps du film, Lumet marque les deux époques en donnant aux années 50 une couleur ambrée et en filmant tout ce qui se déroule dans les années 60 de manière réaliste. Mais petit à petit, discrètement, les deux univers visuels se rapprochent et ne font bientôt plus qu'un. Ce glissement esthétique incarne à l'écran l'idée de la filiation, de ce que l'on donne à ses enfants. Cette transmission, c'est à la fois ce qui permet de se construire en tant qu'individu mais aussi ce contre quoi il faut se lever pour pouvoir vivre et suivre sa propre voie. Le film est, comme Garbo Talks tourné l'année suivante, la quête d'un enfant qui veut comprendre ses parents. Au bout du chemin, il se rend compte que ses questions restent sans réponses mais que le chemin qu'il a parcouru est ce qui lui permet enfin de naître en tant qu'homme. On retrouve bien dans Daniel le thème central d'A bout de course ainsi que ce même regard plein d'empathie et de compréhension que porte le cinéaste sur les déclassés, sur tous ceux qui sont amenés à vivre à la marge de la société et souffrent des injustices.

On devine que Sidney Lumet - qui a souvent travaillé avec des scénaristes ou des acteurs blacklistés - évoque aussi à travers ce film la liste noire ; et alors qu'il est de bon goût dans le très réactionnaire cinéma américaine des années 80 de prendre pour héros des pourfendeurs de l'hégémonie soviétique, lui choisit des personnes qui croient en leur fort intérieur aux idéaux communistes. Il parle ainsi non seulement de l'Amérique des années 50 et 60 mais aussi de ces années Reagan qui voient tout idéal progressiste lessivé par la machine économique, médiatique et politique mise en place par un des gouvernements les plus réactionnaires du XXème siècle.

Cet aspect politique passe cependant en arrière-plan et ce que l'on retient de ce film, c'est avant tout sa grande charge émotionnelle. Beau drame humain, Daniel est aussi un bouleversant plaidoyer contre la peine de mort. Pour préparer son film, Lumet a rencontré quatre gardiens qui ont assisté à l'exécution des époux Rosenberg et il a étudié le fonctionnement de la chaise électrique. Cette vérité documentaire participe à la force d'un film, comme y participent les magnifiques compositions d'Amanda Plummer et de Timothy Hutton. Certes naïf, parfois lourd dans ses effets, Daniel est une œuvre sincère et dont le profond humanisme provoque en nous une émotion vraie et durable.

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La fiche IMDb du film
Par Olivier Bitoun - le 1 avril 2011