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Critique de film
Le film

Ces messieurs-dames

(Signore & signori)

Partenariat

L'histoire

Ces messieurs-dames, ce sont un groupe de notables trévisans, dont le film nous présente les (més)aventures sentimentales et sociales. Il y a là le docteur Castellan, le banquier Bisigato, le maroquinier Bebedetti..

Analyse et critique

Ces messieurs-dames est réalisé par Pietro Germi deux ans après Séduite et abandonnée, lequel constituait avec Divorce à l'italienne une sorte de diptyque sicilien sur le mariage. Il intervient au milieu de la vague du « film à sketchs » qui déferle sur le paysage cinématographique italien depuis quelques années (citons L'Amour à la ville, Boccace 70 ou Hier, aujourd'hui et demain...). Le film étant constitué de trois segments clairement dissociés dans la narration, on pourrait avoir la tentation de l'inscrire dans cette mouvance, mais ce n'est pas tout à fait aussi simple que cela : d'une part, les trois segments ne sont pas totalement indépendants les uns des autres, puisqu'ils reprennent les mêmes protagonistes, les seconds rôles de l'un devenant les rôles principaux d'un autre (et inversement). D'autre part, la force du film ne réside pas dans la succession des histoires, mais dans leur entremêlement, dans les nuances progressives qu'elles apportent au portrait que peint Germi de la société trévisane. En quelque sorte, Ces messieurs-dames constitue une version pervertie, « germinisée », d'un genre à la mode apprécié du public de l'époque, comme si Germi leurrait le public pour mieux lui taper sur les doigts. Imaginez la comédie italienne comme une pension de garnements insoumis, le dernier refuge pour les indomptables et les indécrottables (et l'image a de quoi se justifier) ; eh bien, Ces messieurs-dames, c'est le chef de la bande, celui qui vous crachera sur les chaussures pendant que vous lui bottez les fesses, celui qui remplacera la lessive proprette par du poil à gratter qui décape... Le sale gosse ultime, en quelque sorte : il est intelligent, il a sa sensibilité revêche, mais n'attendez aucune indulgence de sa part.

Il est assez surprenant de voir, sur un laps de temps aussi bref, un cinéaste évoluer de manière aussi radicale que Germi d'Il ferroviere à Ces messieurs-dames. Pour autant, et sans réécrire l'histoire à la lumière des évènements à venir, cette mutation était, nous l'avons évoqué, palpable au moins dès Meurtre à l'italienne : cinéaste insurgé, témoin alerte de son époque, Germi ne supportait pas l'hypocrisie sociale, et ce n'est pas tant la nature de son indignation que son mode d'expression qui aura changé durant cette décennie. L'artiste se bat avec les armes dont il dispose, et la satire était devenue pour Germi la plus acérée des pointes : il aura fait mouche avec Ces messieurs-dames, comme en témoigne la Palme d'Or remise (ex-aequo avec Un homme et une femme) par le jury présidé par Sophia Loren lors du Festival de Cannes en 1966. Mais il aura aussi fait mal : cette Palme, jugée par certains « vulgaire et obscène », fut sifflée comme rarement lors de la remise des prix, et éreinté par la critique moraliste, le film fut un échec public. Conscient que les réactions excessives qu'il avait provoquées venaient au moins autant de la virulence de son propos que de la gêne ressentie par certains face au miroir que leur tendait le film, Germi recevra son prix cannois en lâchant cette formule devenue célèbre : «  Excusez-moi de vous avoir fait rire... » Le temps ayant fait retomber les ardeurs, il est plus aisé aujourd'hui de mesurer la vigueur et la modernité d'un film dont la rare férocité est surtout le témoignage de la réelle patte d'un cinéaste.

Ces messieurs-dames se déroule donc à Trévise, précision fondamentale quand on connaît l'importance de la topographie dans le cinéma italien : après ses deux films siciliens, Germi s'attaquait donc ici au nord de l'Italie, et plus précisément à la Vénétie, région en plein essor économique et traditionnellement réputée pour sa bonne moralité. L'un des scénaristes du film, Luciano Vincenzoni, originaire de la région, s'inspira d'ailleurs de scandales locaux réels (les habitants de la région en tiendront d'ailleurs longtemps rigueur à Germi…). Le film s'ouvre ainsi sur des plans montrant les hauts lieux de la ville, comme pour mieux s'inscrire dans le cadre - et mieux le faire exploser ensuite. Nous sont présentés ensuite dans un montage allègre les différents protagonistes du film, notables locaux se préparant à une soirée huppée dans la riche villa de l'un d'entre eux. Le trait est volontairement appuyé, presque grossier dans la description de leurs petites vanités : tout n'est qu'apparence, faux-semblants, de cette belle plante blonde prête à pleurer parce qu'elle ne trouve pas comment s'habiller à ces époux sur le point de s'étriper mutuellement en privé et qui réapparaissent toutes dents dehors au moment de rejoindre leurs amis… Les femmes se sourient mais s'assassinent par derrière, les hommes sont fats et ventripotents ; mais de cette galerie peu glorieuse transparaissent surtout de redoutables figures de comédie, des personnages hauts en couleur immédiatement identifiables. On aime particulièrement l'insupportable Scarabello, adjudant-pénible, fâcheux en chef, au débit inversement proportionnel à l'intérêt de ses sujets de conversation. Tout ce petit monde se réunit dans une soirée où les couples se mêlent et les langues se délient, pour un petit jeu de massacre hautement réjouissant. Comme fil conducteur de cette première histoire, la confession de Toni à Giacinto, son « ami et médecin » : avec les femmes, comment dire, il n'y arrive plus... Evidemment, le moqueur Giacinto assure qu'il ne dira rien à personne, et comme une traînée de poudre, la nouvelle de l'impuissance de Toni se répand d'oreille en oreille... Germi pourrait en rester au constat de cette loyauté vilipendée pour le plaisir d'un bon mot que cela serait déjà cruel ; mais il va plus loin. Il se trouve que Giacinto surprotège sa belle Naomi, splendide jeunette naïve et écervelée. Et qu'au moment où celle-ci commence à fatiguer, Toni s'offre comme une solution pratique et peu risquée pour raccompagner la belle au domicile conjugal... Evidemment, ce qui doit arriver arrive (avec un astucieux système de tiroirs narratifs, d'ailleurs), mais le plus saisissant vient de la réaction de Giacinto au moment où il prend conscience de ses cornes : plutôt que d'émasculer le traître, il le prend par le col et lui dit simplement : « et que cela reste entre nous ! » Peu importe la moralité tant que les apparences sont sauves.

C'est le même adage qui semble régir le troisième épisode, de loin le plus amoral, à tel point que l'on se demande au début si l'on a bien compris ce qu'il nous raconte. Une jolie jeune fille se promène sous les arches des rues commerçantes de Trévise, un tuyau d'arrosage au-dessus de l'épaule. Les uns après les autres, les hommes veules et lubriques que nous avons croisés au détour des deux précédents segments vont posséder la jeune femme, se refilant la « bonne affaire » à peine ont-ils fini d'abuser d'elle. L'obscénité de ce sujet, Germi l'évite soigneusement dans sa mise en scène ou dans son montage, et suggère les choses plus qu'il ne les montre : une ellipse signifiante, un raccord sur les chaussures que ses bons services lui auront permis d'acquérir ou sur une robe dans une vitrine, et l'on perçoit ce qui se trame, la lâcheté des hommes (cette manière odieuse de lui appuyer sur la tête) autant que la vénalité de la fille, dont les bras se chargent au fur et à mesure de la journée des cadeaux qu'ils lui offrent... Là encore, Germi pourrait en rester là, mais il enfonce le clou en faisant intervenir le père de la jeune Alda, un paysan bourru ; il se trouve que la fille était mineure, et que la « bonne moralité » des notables se trouve mise en péril par le scandale que cela risque d'engendrer.

Et là, la tornade Germi se déchaîne : personne, ou presque, ne sera épargné. Ni ces petits bourgeois mesquins dont on sait maintenant qu'il n'y a rien à sauver ; ni la justice (1), montrée comme un repaire de fantoches et de corrompus ; ni la religion, qui défend l'honneur - et les intérêts - de ses ouailles les plus aisées ; ni les journalistes de « L'Independenza » qui se soumettent docilement à la censure venue de toute part ; ni même le brave type de la campagne qui finira par agir comme ceux qu'il combat, en cédant à l'attrait de l'argent et de la femme... C'est le constat d'une immoralité propagée à toutes les couches de la société, à toutes les institutions, à tous les individus que dresse ici Germi, avec un cynisme rigolard qui fait froid dans le dos. Car c'est bien un sourire au coin des lèvres que Germi pulvérise la fourmilière, et il est par exemple difficile de résister à la jubilation provoquée par le plan en voiture des quatre bourgeois discutant du temps au moment de quitter la ferme du paysan. Le film se clôt sur le spectacle des monstrueux protagonistes du film se montrant et riant sur les terrasses ensoleillées des cafés trévisans, Germi nous gratifiant d'un « Mesdames et messieurs, bonsoir  » faisant office de miroir glaçant. Comme disait le poète, « le monde est une scène et tout le monde joue un rôle » ; dans la grande représentation sociale, seuls les comédiens savent les secrets inavouables qu'ils cachent dans les coulisses...

Entre ces deux pamphlets d'une extrême férocité, Germi n'aura pas été moins cruel, mais il aura montré son coeur dans le deuxième segment, l'histoire d'amour impossible d'un grand nigaud de bourgeois, Osvaldo, pour la jeune hôtesse du café voisin, Milena (Virna Lisi, d'une beauté à couper le souffle). On avait croisé Osvaldo dans le premier épisode, en mari mutique d'une marâtre matérialiste ne cessant jamais de jacasser. On le retrouve donc ici transi et frissonnant pour les yeux et le sourire d'une belle innocente, à s'enfiler les cafés serrés juste pour le plaisir de la revoir. Lors de son retour au domicile conjugal, le contraste est saisissant : sa femme est une morue grimaçante ayant toujours quelque chose à lui reprocher et sa fille a l'adolescence ingrate. Au passage, ainsi que dans l'omniprésence de l'adultère, on perçoit bien dans la virulence de cette vision tout le mal que Germi pense du mariage, le pire ennemi de l'amour (idée que l'on retrouvait déjà dans le diptyque sicilien Divorce à l'italienne / Séduite et abandonnée). Alors pour s'extraire de ce quotidien désespérant, Osvaldo se bouche les oreilles (belle idée d'utilisation du cadre sonore qui reviendra plusieurs fois durant le film) et pense à Milena. Evidemment, le côté sarcastique de Germi et de ses co-scénaristes (dont Age et Scarpelli, le duo-vedette de la comédie italienne, co-auteurs des Monstres de Dino Risi) fait que l'on mesure d'emblée à quel point le romantisme naïf d'Osvaldo va se retourner contre lui. Mais nous sommes ainsi faits que nous avons envie d'y croire, et la fraîcheur de Milena est la plus douce des invitations. Les escapades bucoliques des tourtereaux sont ainsi porteuses d'une dimension tragique, dans le sens où l'on attend le retour imminent du bâton social. Le plus cruellement ironique, dans cette affaire, est le constant recours à la moralité de ceux qui en sont le plus totalement dépourvus, souvent d'ailleurs ceux qui en sont les théoriques gardiens (la police, l'Eglise...). La véritable tragédie, dans Ces messieurs-dames, est que cela se finit bien... pour eux. Et que malgré toutes ses tentatives (parfois désespérées), il sera impossible à Osvaldo de leur échapper... D'Il ferroviere à Ces messieurs-dames, ce parcours chronologique dans la carrière de Pietro Germi montre en quelque sorte la naissance et l'affirmation du fatalisme sociétal.

Du néo-réalisme sensible à la farce corrosive en passant par le mélodrame policier, ces trois films ne se seront pas contentés de nous montrer la variété des registres abordés par Pietro Germi : ils nous auront surtout démontré à quel point il s'agissait d'un maître du langage cinématographique. Il n'y a en effet en terme de mise en scène que très peu à voir (hormis la qualité de la photo et une direction d'acteurs impeccable) entre la belle retenue d'Il ferroviere, les recettes élégantes et maîtrisées du « genre » dans Meurtre à l'italienne et l'exubérance incisive de Ces messieurs-dames, film de gimmicks formels (ces zooms/contre-zooms récurrents et appuyés, ces gros plans grotesques...) et sonores (le bruit de la foule, omniprésent, ou ces ritournelles entêtantes de Carlo Rustichelli). Peu à voir si ce n'est la grande adéquation entre un sujet, une intention et un rendu formel.
Bravissimo e grazie.

(1) La question de la justice humaine, de film en film, aura obsédé Germi, parallèlement à la notion corollaire d’injustice sociale.

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Par Antoine Royer - le 24 avril 2010