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Critique de film
Le film

Black Moon

Partenariat

L'histoire

Dans un monde où les hommes ont déclaré la guerre aux femmes, la jeune Lily (Cathryn Harrison) cherche refuge dans un manoir où cohabitent licorne, animaux parlants, enfants à l’état sauvage et une étrange famille.

Analyse et critique


Parmi l’œuvre versatile de Louis Malle, Black Moon tient la palme de l’étrangeté. Co-production entre la France et l’Allemagne de l’Ouest tournée en langue anglaise, elle atteint dès ses premières minutes des sommets de bizarrerie. Après le heurt d’un blaireau sur une route au petit matin, une conductrice en fuite assiste impuissante à l’exécution d’une rangée de victimes de genre féminin par des soldats. Quelques minutes plus tard, ce sont des femmes en kaki et masque à gaz qui abattent sans qu’une explication ne soit fournie (probablement au motif de son refus de combattre) « l’une des leurs. » La guerre des sexes qui s’exacerbe dans le climat tendu des années 70, Malle l’illustre en toute littéralité. Son film, scénarisé avec la contribution de Joyce Buñuel (belle-fille de...), reprend l’agitation de l’époque (du Viêt-Nam aux groupes armés) pour le condenser en un mauvais rêve. Black Moon se construit du début à la fin selon une logique onirique, la volonté de procéder selon le fonctionnement d’un songe. Par association libre, résonances visuelles, jusqu’à un dialogue risquant l’incohérence. Malle ne commet pas l’erreur d’imaginer un rêve trop construit, cohérent dans ses moindres détails, mais en transmet aussi la sensation de flottement, les "trous", des passages à vide narratifs.


Les angoisses du moment s’inscrivent dans un décorum début de siècle, profitant des tons sépias-ocres de Sven Nykvist. Le grand chef-opérateur de Bergman excelle à travailler l’imaginaire, l’expressionnisme des explorateurs de la psyché. Durant la première moitié des années 70, celui-ci s’échappe parfois de Suède pour des productions étrangères ou dans la langue de Shakespeare, avant un départ vers une carrière internationale pour des profils aussi variés que Woody Allen, Bob Fosse et Rafelson, Paul Mazursky, Roman Polanski, Norah Ephron, Andreï Tarkovski (n’en jetez plus)... La qualité invariable de son travail sur la lumière n’est jamais aussi notable que lorsque les films décollent légèrement (ou de plain-pied) d’une réalité tangible. De ce point de vue, le délire mis en place par Malle ne pouvait que particulièrement lui convenir. La mise en scène traite l’extraordinaire comme une parfaite évidence, presque une banalité. Si elle peut être amenée à réagir à des évènements aussi variés qu’une poignée de marguerites chantant à tue-tête ou l’allaitement d’une vieille femme par sa fille adulte, Lily ne semble pas non plus choquée outre-mesure - parfois incommodée, souvent impatiente devant le peu d’aide que lui apporte la tournure du récit.


Rêveuse à l’imagination galopante, Lily a l’esprit peuplé de créatures de conte, de tout un bestiaire chargé d’une inquiétante étrangeté (le film compte largement plus de bêtes que d’acteurs au casting), de personnages chargés d’un fond mythologique, allant de l’éphèbe (Joe Dallessandro, réchappé de la Factory) à la vieillarde acrimonieuse (Therese Giehse dans un dernier rôle, à qui le film sera dédié à titre posthume). Par une série de confrontations à la signifiance souvent appuyée, le film traite d’un éveil à la sexualité, des inquiétudes qui s’y rapportent. Empruntant à Lewis Carroll pour la structure, à Balthus pour la composition, il cerne une anxiété à la charge pulsionnelle dominante. Le corps de Lily est comme un encombrement qu’on ne cesse de lui rappeler par des commentaires dénigrants. Devant une vieille femme ramenée dans la sénilité à l’état de bébé alité, sa culotte n’en finit pas de tomber. Sa poitrine se retrouve requise pour allaiter. Tous les âges de la vie se voient face à elle convoqués, sans qu’elle ne s’identifie ni à l’enfance, ni à la vieillesse, ni à une pleine force de l’âge. Le flottement perceptible par la narration, des extérieurs brumeux, elle le vit jusque dans son corps et son esprit.


Rareté guettée par le décadentisme (Malle, se confrontant à sa propre adolescence, jouait déjà dans Le Souffle au cœur de son image de bourgeois décadent), Black Moon amuse, fascine, irrite, à terme ennuie un peu. La succession de scènes insolites, de motifs rêvés à répétition, épuise sur la durée. A plein dans les tourments de son époque (malgré la distance onirique et une direction artistique rétro), il lui appartient en propre, au risque d’écueils qui ne lui feraient pas passer les critères de décence de décennies suivantes (mauvais traitement d’animaux, nudité infantile dans un contexte déplacé). Le degré de réussite qu’on lui attribuera dépendra pour une part importante de celui d’universalité qui peut lui être attribué. L’adolescence féminine agit ici comme un relatif trompe-l’œil. C’est bien de ses propres obsessions, de son intériorité sans tranquillité, dont parle Louis Malle à travers elle. Cinéaste personnel jusque dans sa manière de s’effacer.

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La fiche IMDb du film
Par Jean-Gavril Sluka - le 25 mai 2016