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Critique de film
Le film

Belphégor

L'histoire

L’action se passe au milieu des années vingt. Au Louvre, des veilleurs de nuit sont assassinés dans des circonstances mystérieuses et sans motif apparent. Certains pensent avoir aperçu un fantôme tout de noir vêtu et les meurtres sont signés « Belphégor », divinité dont le nom s’apparente à celui du dieu Baal et mentionnée dans l’Ancien Testament comme divinité de débauche et de luxure. L’enquête est confiée à l’inspecteur Ménardier, qui trouve assez vite des alliés en la personne du célèbre détective privé Chantecoq et du fiancé de la fille de ce dernier, le journaliste Jacques Bellegarde.

Analyse et critique


Si la prolification hystérique des séries est chose nouvelle, le principe même d’une série n’a rien de particulièrement original et si, un demi-siècle plus tard, cela ne dit sans doute plus grand-chose au public, la diffusion, en mars 1965, sur ce qui s’appelait alors « la première chaîne », de Belphégor ou le Fantôme du Louvre, minisérie de quatre épisodes (1) réalisée par Claude Barma et marquant, entre autres, les vrais débuts d’Yves Rénier sur le petit écran, constitua un moment important dans l’histoire de la télévision française. Pendant tout un mois, les journaux ne cessèrent de s’interroger sur l’identité du « fantôme » et, preuve a contrario de l’engouement qu’avait suscité cette histoire, beaucoup furent profondément déçus – pour ne pas dire abominablement frustrés – par la résolution plutôt fade de l’énigme. Certes, tous les soufflés sont voués à s’écraser, mais on était un peu fâché de découvrir que le réalisateur avait « triché » dans sa mise en scène en recourant à une perfidie semblable à celle dont avait usé Hitchcock cinq ans plus tôt dans Psychose – on sait que la silhouette qui surgit poignard à la main derrière le rideau dans la scène de la douche n’était pas celle d’Anthony Perkins, mais celle d’une vraie femme…


Quoi qu’il en soit, la série avait suscité suffisamment d’intérêt pour que les bouquinistes des quais de Seine ressortent de leurs réserves des exemplaires du livre Belphégor publié trente-sept ans plus tôt dans une collection populaire et dû à Arthur Bernède. Celui-ci, auteur prolifique d’environ trois cents romans (dont le Judex qui allait inspirer Georges Franju quelques décennies plus tard), avait fondé avec son confrère Gaston Leroux et avec le comédien René Navarre la Société des Cinéromans. Ce terme cinéroman désigne deux choses différentes, mais si liées dans leur principe même qu’elles débouchaient très logiquement sur une confusion sémantique. On ne parlait pas encore de « plan média » dans les années vingt, mais tout était déjà là : la sortie d’un film à épisodes s’accompagnait de la publication, en feuilleton dans la presse ou sous forme de livre, de son adaptation romanesque (que les Anglo-Saxons appellent novelization). Cette « déclinaison » permettait au lecteur/spectateur de mieux connaître les ressorts des actions des personnages quand les films étaient muets et n’offraient que quelques intertitres laconiques. Et donc, cette complémentarité – on ne savait d’ailleurs pas toujours très bien, le scénariste et le romancier étant une seule et même personne, où était la poule et où était l’œuf – faisait que le terme cinéroman désignait à la fois le film à épisodes et sa version romanesque.


Inutile de préciser que si, en 1965, les bouquinistes pouvaient exhumer le roman Belphégor, les moyens techniques permettant de diffuser largement le film Belphégor tourné en 1927 par Henri Desfontaines – et interprété par René Navarre, cité plus haut (et qui fut aussi le Fantômas de Feuillade) – n’existaient pas encore (les premières vidéocassettes n’allaient naître, péniblement, que cinq ans plus tard). Mais le numérique a évidemment tout changé : le texte du roman Belphégor est très facilement téléchargeable pour 0,49€ et le film de Desfontaines vient d’être édité en Blu-ray/DVD chez Pathé dans une version restaurée 4K et avec un accompagnement musical non stop composé spécialement pour la circonstance.


Quatre épisodes en tout, soit quatre heures et demie, cela peut a priori sembler un peu long pour une trame finalement assez simple, mais on pourra les regarder d’une traite sans s’ennuyer une seconde, plusieurs éléments se combinant pour produire ce qu’on appellera, faute de mieux, un charme. Le jeu des acteurs, d’abord : il est loin d’être aussi théâtral qu’on pourrait l’imaginer et l’outrance qu’on peut y trouver parfois convient fort bien à la nature en partie surnaturelle de l’intrigue. Nous sommes, de toute façon, pour ainsi dire en pays de connaissance. Cet inspecteur de police chargé de mener l’enquête, mais qui, tout en étant loin d’être un imbécile, doit néanmoins recourir à l’aide d’un extraordinaire détective, n’avons-nous pas déjà vu cela chez Conan Doyle, avec Lestrade débarquant régulièrement chez Sherlock pour lui demander conseil ? Ce journaliste à la fois témoin et acteur du drame, n’a-t-il pas des allures de Rouletabille ? Et ce fantôme qui semble s’évanouir dans une salle du Louvre dont toutes les issues ont été bloquées, ne serait-ce pas un cousin d’Arsène Lupin ? Plagiat, réminiscences, coïncidences ? Qu’importe ? À travers tous ces échos, c’est une époque qui ressurgit dans notre mémoire, ce qui nous amène d’ailleurs à dire un mot des décors en général.


Art déco pour les intérieurs, Paris pour les extérieurs, avec ses rues déjà sillonnées, sinon envahies, par des automobiles. Art déco et automobiles ? Le coup de génie de Belphégor est le va-et-vient entre ces deux symboles de la modernité des années vingt et, en face, ces antiques statues du Louvre et ce dieu moabite Belphégor dont le masque en cuir n’est pas sans évoquer le visage de certaines momies égyptiennes. Même s’il est un peu « facile », le dénouement apportera une résolution satisfaisante à cette distorsion temporelle.


La mise en scène ? Rien à voir, évidemment, avec les blockbusters d’aujourd’hui dans lesquels la caméra semble affligée en permanence de la danse de Saint-Guy. Sauf erreur, pendant ces quatre heures et demie, il n’y a que des plans obstinément fixes. Chaplin aussi, à la même époque, posait sa caméra quelque part et la laissait au même endroit tout au long d’une scène. Mais méfions-nous de cette simplicité apparente : elle permettait un luxe que le rythme de certains montages actuels ne permet plus – elle permettait de jouer sur la profondeur de champ. Cela ne veut pas dire, bien sûr, qu’il se passe forcément quelque chose à l’arrière-plan, mais nous nous posons constamment la question. Et donc, près d’un siècle plus tard, nous ne demandons qu’à croire au fantôme.

(1) Moins « mini » dans des pays comme le Canada ou l’Allemagne, où elle fut divisée en treize épisodes. Bizarrement, le DVD français de cette série n’est plus disponible (ou uniquement à des prix astronomiques), mais, si l’on n’est pas europhobe, on pourra se procurer sans la moindre difficulté une édition allemande, qui inclut la V.F. originale.

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La fiche IMDb du film
Par Frédéric Albert Lévy - le 20 juin 2022