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Critique de film
Le film

Banco à Las Vegas

(Silver Bears)

L'histoire

Joe Fiore, un chef mafieux de Las Vegas, envoie en Suisse son ami Doc Fletcher, un expert de la finance, pour y faire l'acquisition d'une banque qui doit lui servir à blanchir son argent. Mais lorsqu'il arrive sur place, Fletcher constate que la banque n'est qu'un bureau miteux situé au-dessus d'une pizzeria, avec en tout et pour tout 900 $ dans le coffre. Son contact local, un prince italien désargenté, va le mettre sur la piste d'une étrange affaire qui pourrait sauver cette situation bien mal engagée.

Analyse et critique

Note : dans le texte ci-dessous, nous utiliserons le titre original du film Silver Bears plutôt que sa version française, Banco à Las Vegas, qui nous semble totalement hors de propos.

Pour Ivan Passer, l’aventure hollywoodienne fut, dans les années 70, moins faste que pour son compatriote et ami Milos Forman. Alors que ce dernier connaissait le succès, avec Vol au-dessus d’un nid de coucou ou Hair, la carrière de Passer fut plus discrète, le cinéaste connaissant des difficultés à monter ses projets. C’est d’ailleurs après avoir tenté pendant trois ans de financer un scénario personnel qu’un producteur lui proposa de tourner Silver Bears. Pas intéressé par le sujet, Passer aurait volontiers décliné l’offre, mais il fut convaincu lorsqu’on lui proposa de tourner d’abord ce film, puis ensuite son sujet. Cette seconde partie du marché ne fut jamais honorée mais Passer donna son accord pour réaliser ce qui est, selon ses mots, « le seul film qu’[il] ne voulait pas faire ». Le scénario de Peter Stone, notamment auteur de l’excellent Les Pirates du métro, s’inspire d’un roman de Paul Erdman, un économiste impliqué à la fin des années 60 dans l’effondrement d’une banque suisse après une spéculation sur le marché de la noix de coco. Il est encore en prison lorsque se tourne Silver Bears, qui décrit avec précision les mécanismes qui régissent le fonctionnement du système bancaire et des marchés financiers sur un ton léger, et même souvent comique.

Passer ne livre toutefois pas une comédie exubérante et effrénée. Pas de grands éclats, aucun excès dans le jeu des acteurs, mais plutôt une succession de détails qui font souvent sourire et parfois rire franchement, pour tisser une satire du monde de l’économie et de celui du crime organisé, largement mêlés dans Silver Bears. Le « gag » le plus appuyé est peut-être celui qui ouvre le film, montrant un aréopage de mafieux se rendant au rendez-vous que leur a fixé Joe Fiore pour évoquer un investissement dans une banque suisse. D’abord présentés dans des costumes dépareillés et négligés, ce qui suscite déjà l’étonnement face à l’image habituel des boss mafieux au cinéma, nous les voyons ensuite rejoindre Joe au sauna dans des peignoirs en papier, puis entièrement nus pour mener leur discussion au sommet. La séquence aurait pu être filmée avec outrance, et même avec lourdeur, mais à l’inverse Passer la met en scène sans excès, et même avec une certaine discrétion qui évite sans ambiguïté le rire gras et installe le ton d’un film que l’on pourrait qualifier de calme, sans aucune scène excessive, léger et sans la moindre lourdeur qui joue sur le décalage et la subtilité. Il fallait certainement cette approche pour traiter d’un sujet qui, de prime abord, aurait pu paraître austère. Les mécaniques de l’économie ne font à première vue pas le sujet le plus emballant pour un film. Pourtant, Silver Bears est un film parfaitement divertissant, et il réussit même le défi de nous faire comprendre des mécanismes complexes. Il s’agit peut-être du plus abordable des cours d’économie, décrivant le fonctionnement d'une banque, qui prête aux uns l'argent des autres, et un système dans lequel tout le monde fonctionne avec l'argent des autres, à vendre du vent. Ce qui rend cette leçon ludique, c’est la structure du scénario, particulièrement fluide, qui fonctionne comme une succession d’arnaques pour décrire un système réel, jusqu’au nombreux renversements de la fin du film, des surprises amusantes et, au moins pour l’une d’entre elles, imprévisible et bien travaillée par la mise en scène de Passer. De quoi fournir un spectacle divertissant durant tout le film.


Silver Bears est porté par une interprétation marquante. C’est le cas de Jay Leno qui trouve ici son premier rôle important au cinéma et met son génie comique au service du rôle d’Albert Fiore, fils fainéant et désinvolte du parrain de la mafia. On a également le plaisir de croiser Martin Balsam, Louis Jourdan, David Warner ou encore Stéphane Audran, qui promène son élégance et sa beauté dans ce film au casting impressionnant. Deux figures dominent toutefois le film. D’abord celle de Cybill Shepherd, qui n’apparaît qu’à la moitié du film mais qui l’illumine de sa vivacité, redynamisant le récit qui aurait alors pu s’essouffler. Son énergie, très américaine, agit alors comme un contrepoids au flegme britannique de Michael Caine, qui domine tout le film de son charisme. L’acteur britannique, alors au faîte de sa carrière, porte le film sur ses épaules, contribuant à la fois à sa dimension comique et à la dynamique même du récit. Ivan Passer utilise d’ailleurs la présence de l’acteur dans sa mise en scène pour souligner sa prédominance dans le récit, et exploiter sa présence. Souvent filmé en contre-plongée, parfois dépassant même du cadre ou bloquant l’un des côtés, Caine domine les autres personnages et conditionne leur mouvement. Il est le seul à être menaçant, sa situation dans le cadre le désignant comme différent des autres. Il est celui qui porte les responsabilités, qui est le moteur du récit, par la mise en scène comme par son talent d’acteur. Sans être le plus grand des films de sa carrière, tant elle est exceptionnelle, Silver Bears démontre toute la puissance d’acteur de Caine, tout son talent, et le matériau formidable qu’il offre à un réalisateur inspiré.

Malgré sa réticence à tourner Silver Bears, Ivan Passer livre un excellent divertissement, dans lequel il impose tout de même une vision et une orientation au ton du film. Il est bien accompagné en cela par la remarquable photographie d’Anthony Richmond et par les rags inimitables de Claude Bolling, qui renforcent l’aspect lumineux du film. Ce ne sera malheureusement pas un grand succès, et le cinéaste tchèque ne tournera pas le scénario dont il rêvait. Son film suivant, Cutter’s way, est reconnu aujourd’hui comme une œuvre majeure. Silver Bears ne doit pas être oublié, marqueur d’un cinéaste polyvalent qui ne se réduit pas à un film, ni à une tonalité.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Philippe Paul - le 3 décembre 2020