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Critique de film
Le film

Alvarez Kelly

Partenariat

L'histoire

1864, au sein d’une plantation de Virginie dont la propriétaire est une jolie veuve du nom de Charity (Victoria Shaw). Les Nordistes qui s’y sont installés, commandés par le Major Stedman (Patrick O’Neal), réceptionnent un troupeau de 2 500 têtes de bétail amené depuis le Texas par l’éleveur Alvarez Kelly (William Holden). Ils obligent désormais Kelly à les aider à convoyer à nouveau son troupeau jusqu’aux abords de Richmond, où les troupes du Général Grant qui font le blocus de la ville sudiste commencent sérieusement à manquer de viande. Malgré les apparences, Charity n’a pas changé ni ses convictions ni son camp et est en fait de mèche avec le colonel sudiste Tom Rossiter (Richard Widmark) qui attend depuis des mois avec sa troupe l’arrivée du troupeau avec dans l’intention de s’en emparer, l’armée confédérée commençant elle aussi à être aux abois du fait d’être affamée. Le bétail devient dès lors un enjeu important voire décisif pour la victoire finale d’une guerre civile qui commence à s’éterniser et s’enliser. Les deux camps vont donc se disputer les services de Kelly, seul dans les alentours à avoir les compétences nécessaires pour prendre en charge un tel troupeau. Profiteur de guerre avéré, l’éleveur/aventurier va essayer de tirer le maximum de cette situation, aussi bien financièrement qu’avec les femmes qu’il convoite...

Analyse et critique

Après plus de 25 ans derrière la caméra et plus d'une quarantaine de longs métrages à son actif, Edward Dmytryk réalise avec Alvarez Kelly son troisième et avant-dernier western. Un cinéaste dont l’évolution de carrière demeure d’autant plus étrange, après quelques essais n'ayant pas traversé l'océan, mis sous le feu des projecteurs en France pour la première fois en 1944 avec Adieu ma belle (Murder My Sweet), film noir d’un baroquisme plastique assez délirant, qu'on aurait pu croire qu'il allait devenir l'un des grands formalistes hollywoodiens. Ce qui ne sera en définitive pas du tout le cas, Dmytryk s'avérant la plupart du temps un bon technicien ainsi que, grâce à sa direction d’acteurs, le faire-valoir de brillants interprètes (ici, non moins que William Holden, Patrick O’Neal, Janice Rule et à nouveau Richard Widmark qui était déjà au générique de ses deux précédents westerns), mais pas un metteur en scène marquant. Ce qui donne pour résultat une filmographie pas forcément désagréable mais dont la plupart des titres auront eu du mal à nous passionner plus avant. Ses œuvres, souvent ambitieuses au départ, manquent pour une grande majorité d'entre elles d’ampleur, de rythme et plus globalement... de vie et de passion. Contrairement à l’excellent Warlock (L’Homme aux colts d’or), Alvarez Kelly entre bel et bien dans cette catégorie sans bien évidemment qu'il soit indigne d'intérêt.


Après le bon mélodrame familial westernien qu'était La Lance brisée (Broken Lance), Dmytryk refaisait avec Warlock un western "en chambre" au superbe scénario apportant des réflexions assez poussées sur les différentes conceptions de la justice, de la loi et de l'ordre, et enfin critiquant le comportement timoré, opportuniste et hypocrite de la société qui se mettait alors en place, tiraillée entre le besoin d’ordre et la peur de se retrouver sous le joug d’un nouveau tyran, celui-là même qui les aura débarrassés du précédent. Une belle réussite, non dénuée d’une intensité dramatique qui l’amenait parfois proche de la tragédie. Ce qui est loin d’être le cas d'Alvarez Kelly qui, malgré une intrigue qui se déroule durant la tragique guerre civile, dès son générique nous fait comprendre que nous nous tournerons cette fois plutôt du côté de la comédie que du drame. Un postulat de départ intéressant ou plutôt très rarement mis en avant, voire même quasiment jamais abordé - la difficulté pour les deux armées ennemies, pendant la guerre de Sécession, de se ravitailler en viande et leurs efforts pour s'approprier des troupeaux - qui donne au final un résultat sinon mémorable mais somme toute agréable, moins d'ailleurs pour la nouveauté de son sujet que pour les relations qu'entretiennent les deux personnages principaux interprétés par Richard Widmark et avant tout un William Holden en très grande forme.


Basé sur une opération qui eut vraiment lieu, surnommée au choix Hampton's Cattle Raid (du nom de l’officier sudiste l’ayant mis en œuvre, Wade Hampton) ou plus simplement The Great Beefsteak Raid, Alvarez Kelly narre l’histoire durant la guerre civile d’un éleveur tiraillé entre les deux camps, l’officier nordiste l’obligeant à convoyer son troupeau encore plus loin que prévu au départ, son pendant sudiste le kidnappant carrément pour le contraindre sous la menace à reprendre son cheptel pour le conduire jusqu’à ses propres troupes. Qu'on se le dise d'emblée : les amateurs d’action devront passer leur chemin car excepté la longue séquence finale attendue - les Confédérés passant en force les lignes ennemies en lançant le bétail à toute vitesse dessus - les 90 premières minutes en seront presque totalement privées. Mais le réalisateur sachant bien mieux se débrouiller avec les scènes dialoguées qu’avec les séquences mouvementées, on ne regrettera pas cette longue mise en place plaisamment ironique, aux dialogues formidablement ciselés et bien sentis, aux répliques savoureuses et cinglantes, mettant surtout en avant la confrontation et les rivalités qui naissent entre les deux gradés de chaque bord et l’éleveur, tous trois usant de roublardise et de méthodes guère très "catholiques" pour arriver à leurs fins, l’estime et le respect mutuels étant néanmoins vainqueurs in fine (ce qui en fait un film moins amoral que ses protagonistes). Du côté unioniste, un Patrick O’Neal s’en sort très bien face aux deux vedettes du film ; du côté confédéré, un Richard Widmark borgne parfaitement à l’aise dans ce rôle d’officier idéaliste qui croit à la cause qu’il défend mais sachant être violent et menaçant pour obtenir ce qu’il veut. Entre les deux, un William Holden qui s’avère tellement à l’aise dans la peau de ce personnage licencieux, épicurien et impertinent qu’il tire à son insu toute la couverture à lui. Les auteurs ont d'ailleurs tellement focalisé leur scénario sur ces trois personnages que le reste en a forcément pâti, témoin les stratégies mises en place assez confuses faute à un manque de rigueur de l'écriture.


Alvarez Kelly est un profiteur de guerre qui se plaît à dire n’avoir que trois passions : l’argent, l’alcool et les femmes. Se retrouvant malgré lui en plein centre du conflit civil, pas loin des champs de bataille alors qu'il ne demandait rien à personne, il ne prend partie pour aucun des deux camps, préférant néanmoins négocier avec ceux qui lui feront mener à bien de meilleures affaires ("I have no sympathies, only instincts. And they shy away from losers") ou ceux sachant mettre leurs convictions de côté ("God deliver me from dedicated men"). Ses relations avec les femmes sont aussi savoureuses que celles qui l’opposent à Widmark ; les réjouissants sous-entendus des dialogues sont parfois même assez gratinés, le personnage interprété par la charmante Janice Rule s’avérant de ce point de vue très moderne. Autre protagoniste féminin intéressant et malheureusement sous-exploité, celui de la propriétaire du domaine dans lequel se déroule toute la première heure, la non moins séduisante Victoria Shaw. Elles sont toutes deux au centre de sous-intrigues qui auraient pu être passionnantes si elles avaient été mieux intégrées au reste. Parmi les seconds rôles masculins, on ne se lasse pas du personnage interprété par Richard Rust, un soldat auquel on donne pour mission de coller aux basques de Kelly afin qu’il ne s’échappe pas mais que ce dernier humilie constamment par ses réparties cinglantes et les multiples tentatives qu'il entreprend pour "glisser entre ses mains". Enfin, il faut signaler le personnage haut en couleurs du capitaine de navire interprété par Roger C. Carmel, comédien que les Trekkies connaissent bien puisque il avait été un mémorable Mudd dans la série originale Star Trek.


Magnifiquement photographié, joliment mis en musique (avec notamment le thème d’Alvarez Kelly chanté sur le générique de début par The Brother Four), un western très classique qui, même s’il déçoit sur la fin, le clou du spectacle s’avérant bien trop long et surtout moyennement réalisé, se suit avec plaisir. Malgré ses approximations, son scénario parfois confus et sa mise en scène soignée mais manquant singulièrement d’intensité, nous ne ferons pas la fine bouche puisqu’il s’agit néanmoins d’un des très sympathiques westerns américains des années 60. Un divertissement de bonne facture et qui ne manque pas d’humour auquel on préfèrera cependant avec également William Holden, sur la même période et avec de nombreux autres points communs, un film qui lui ressemble assez mais beaucoup mieux tenu, le mésestimé The Horse Soldiers (Les Cavaliers) de John Ford.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 28 janvier 2017