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Portraits

LES DEBUTS DE CHARLIE CHAPLIN

Si aujourd’hui la plupart des spectateurs connaissent Charles Chaplin à travers les longs métrages multi diffusés sur le petit écran, il n’est pas inutile de leur rappeler que le personnage de Charlot n’a pas attendu The Kid (1921) pour devenir une célébrité. Certes, les performances du vagabond dans Les Temps modernes (1936), Le Cirque (1928) ou Le Dictateur (1940) ont transformé sa silhouette en icône de la culture populaire mais avant son premier long métrage, Chaplin avait à son actif plus de soixante "courts" distribués à travers le monde, parmi lesquels quelques chefs-d’œuvre dont les derniers furent tournés pour la First National.

Le 2 janvier 1914, Chaplin quitte la troupe de Fred Karno et signe un contrat avec la Keystone de Mack Sennett pour laquelle il interprète 35 comédies et en réalise une vingtaine. L’essentiel des films de cette période repose sur des poursuites et des gags du type "tarte à la crème". Néanmoins, le personnage du "Vagabond" (The Tramp), que les Français surnomment déjà Charlot, devient vite un héros pour les enfants qui imitent sa démarche chaloupée dans les cours de récréation.

En 1915, Charles Chaplin, star montante du cinéma, quitte la Keystone Company pour honorer un nouveau contrat au sein de la compagnie Essanay, qui lui propose un salaire bien plus important que celui qu’il touchait jusque là. C’est à partir de cette année que le personnage de Charlot, va acquérir une renommée internationale et que le personnage se forgera la personnalité qu’il ne quittera que bien des années plus tard.
Chaplin acquiert une certaine liberté au sein du studio, même s’il n’aime pas l’ambiance beaucoup trop rangée qui y règne la bas . Néanmoins, grâce à une équipe fidèle, Charles Chaplin va pouvoir créer le mythe "Charlot" et réaliser toute une série de films burlesques, se mettant lui même en scène. En 1916, son contrat à la Essanay prenant fin, il rejoint la Mutual company, et tourne un certain nombre de courts-métrages, entouré par une grande partie de l’équipe de la Essanay, qui n’a pas hésité à le suivre dans un autre studio.

Charlot est un personnage distrait, opportuniste, naïf, bagarreur, souvent malchanceux, amoureux ; en 28 courts-métrages tournés respectivement pour la Essanay puis pour la Mutual, il a réussi à créer un personnage bien plus fouillé que dans les films de la Keystone. Quatre vingt dix ans plus tard, le personnage de Charlot est toujours aussi connu et apprécié qu’à l’époque, il est l’un des seuls acteurs dont la silhouette se reconnaît parmi d’autres ; un pantalon trop large, une veste étriquée, un chapeau melon, des chaussures trop grandes et une canne, le mythe est né.

C’est Charles Chaplin lui même qui écrivait et réalisait ses films à un rythme très soutenu, environ un film toutes les trois semaines, ce qui témoigne de son incroyable inventivité. Il s’occupait également du montage de ses films, et n’hésitait pas à en couper de nombreuses scènes. D’ailleurs, après son départ de la Essanay, les dirigeants du studio n’ont pas hésité à reprendre des chutes de plusieurs de ses films, pour créer un ultime court métrage estampillé Essanay : les avatars de Charlot (montage de scènes coupées de Charlot cambrioleur, d’un film inachevé et de scènes tournés après le départ de Chaplin).

La mise en scène de Chaplin est généralement assez simple, on le lui a d’ailleurs plus tard reproché, l’accusant de faire des plans trop peu élaborés, limités à une camera fixe, et laissant uniquement les acteurs jouer leur rôle. Cependant , la réalisation a parfois des éclairs de génie comme dans Charlot veut se marier ; le film se termine par une poursuite en voiture extrêmement dynamique et ingénieuse. Les reproches formulés contre la mise en scène de Chaplin ne sont pas immérités, mais malgré ce bémol, l’inventivité, le dynamisme et le constant renouvellement des gags font de la plupart des courts-métrages, de véritables bijoux . A ce propos Stanley Kubrick a déclaré qu’à l’époque des films muets, pour voir des films avec une âme, il fallait se tourner vers Chaplin, mais il ne fallait pas être regardant quant à la qualité de la mise en scène ; si au contraire on voulait voir des films plastiquement superbes mais sans aucune âme, il fallait se tourner vers Eisenstein…

Au court de ces vingt huit courts-métrages, on a pu voir un Charlot caméléon, malgré son costume traditionnel. Il a tour à tour été vagabond bien sur, mais également pompier, machiniste, boxeur, homme de ménage dans une banque, policier, évadé de prison, travesti, il a même tourné sa propre version (parodique) de Carmen. Malgré toutes ces transformations, l’âme du personnage de Charlot est restée constamment présente.

Si malgré le nombre important de courts-métrages tournés en l’espace de deux ans, et leur grande diversité, on ressent une certaine unité, c’est certainement grâce à l’équipe qui a entouré Chaplin et principalement sa troupe d’acteurs. Quand on évoque le Chaplin période Essanay/Mutual, comment ne pas citer Edna Purviance et Eric Campbell. Edna Purviance est apparue pour la première fois à l’écran avec Chaplin dans Charlot fait la noce, deuxième court-métrage pour la Essanay, et elle est restée sa partenaire féminine jusqu'à l’opinion publique en 1923. Pendant 8 ans, Chaplin et Purviance ont donc été indissociables sans avoir pour autant été jusqu’à former un duo, mais son apport a été indéniable dans la carrière de Chaplin ; plus qu’un simple faire valoir, elle était souvent l’enjeu des scénarios, et l’on se demandait souvent si Chaplin allait réussir à conquérir sa belle. On remarquera souvent qu’il avait plutôt tendance à s’effacer devant les fiancés d’Edna, comme dans Charlot vagabond, mais il a malgré tout réussi à la conquérir à plusieurs reprises.

L’autre figure essentielle de la troupe de Chaplin est sans conteste l’imposant Eric Campbell, constamment cantonné aux rôles de méchants, et toujours grimé d’une énorme moustache et de sourcils proéminents, c’est l’antithèse physique de Charlot. Tantôt prétendant d’Edna Purviance au même titre que Charlot, tantôt patron de Charlot, ou bien encore collègue de travail, il n’a de cesse de le martyriser, ce qui donne lieu à de nombreuses bagarres savamment chorégraphiés, comme dans Charlot patine. Il aurait certainement pu continuer de nombreuses années avec Chaplin, mais il est malheureusement decédé dans un accident de la route en 1917.

Parmi les éléments essentiels du cinéma de Chaplin, qu’on pourrait presque qualifier d’acteurs, on ne peut pas ne pas citer les objets et les décors. En effet, Chaplin a toujours aimé jouer avec eux, que ce soit un fer à cheval dans Charlot boxeur, une pastèque dans Charlot et le comte ou bien encore un escalator dans Charlot chef de rayon. L’apogée de cette interaction avec les objets se situe dans le jouissif Charlot rentre tard , ou seul le fidèle Albert Austin fait une apparition au début du film, la suite est uniquement composée d’un Charlot complètement ivre, en proie à des objets récalcitrants comme une table, un escalier, ou bien encore un lit. Ces objets passifs deviennent alors des acteurs à part entière avec lesquels Chaplin joue réellement. Enfin, il faut citer une scène mémorable de Charlot machiniste, où Chaplin, devient un hérisson humain en assemblant des chaises sur son dos, les épines de l’animal étant représentées par les pieds des chaises.

Dans ces vingt huit courts-métrages, on retrouve très souvent le même genre de scènes qui sont à la base du cinéma de Chaplin : des scènes de dîner, de bagarres, des poursuites dans la rue ; on remarque aussi qu’un décor est récurrent : la rue en T, sorte de croisement de rue que l’on retrouvera plus tard, notamment dans The kid. Tous ces films jettent les bases des futurs longs métrages du maître, et on retrouve de nombreuses influences, ou de petits détails dans ses films suivants. Dans Charlot violoniste par exemple, il adopte une jeune fille abandonnée comme dans The kid ou Les feux de la rampe.

Ces deux années à la Essanay puis à la Mutual ont permis à Chaplin de forger les bases de ses futurs chefs d’œuvres. On remarque d’ailleurs qu’en deux ans, les progrès effectués, que ce soit au niveau de la réalisation, des scénarios ou même tout simplement des thèmes abordés sont flagrants. Il n’hésite pas à se faire beaucoup plus grave, comme dans L’émigrant, ou on voit un Charlot émigré Russe, arriver sur l’île d’Ellis Island à New York, dans l’espoir d’atteindre la terre promise ; cet espoir est suivi par le traitement rude, infligé par les autorités américaines qui traitaient ces étrangers comme du bétail . Cette gravité, toujours mêlée d’humour et de tendresse, annonce déjà des films comme Le Cirque ou The kid.

Si ces films sont d’une qualité inégale, ils demeurent néanmoins indispensables pour celui qui souhaite se plonger dans l’univers de Charlot et comprendre la genèse de ses futurs longs métrages.

1918, la puissante First National débauche le cinéaste avec un contrat vertigineux de plus d’un million de dollars. Chaplin en profite alors pour faire construire ses propres studios sur Sunset Boulevard où il réalisera quantité de comédies inoubliables. C’est pendant cette période qu’il produit son premier long métrage (The Kid) et ses derniers courts : Une vie de chien, Charlot soldat, Une idylle aux champs, Une journée de plaisir, Charlot et le Masque de Fer, Jour de paie et Le Pèlerin... (poursuivre avec les critiques des films Essanay)

Par François-Olivier Lefèvre et Joshua Baskin - le 22 janvier 2005

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