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Édito

L'Exposition Burton à la Cinémathèque

L'exposition 

Avant même son ouverture, l’Exposition consacrée par la Cinémathèque de Paris à l’œuvre de Tim Burton a prouvé à quel point celui-ci a acquis au fil des années une stature d’icône pop ou de rock-star, alors que curieusement, en parallèle, une forme de cinéphilie plus pointue semblait se désintéresser progressivement de son travail (un désintérêt pas forcément totalement immérité si l’on s’arrête à ses dernières réalisations) : ce sont des amateurs de tous âges (jeunes adolescents nés après le dernier bon film du cinéaste, comme retraités dont on aurait parié qu’ils avaient déjà passé l’âge de s’en amuser au moment de son premier) qui ont ainsi patienté plusieurs heures, ce dimanche 4 mars, dans l’attente d’une dédicace que beaucoup d’entre eux n’obtinrent pas - malgré l’apparente bonne volonté de Burton, qui ne rechigne apparemment pas à l’exercice. A tel point qu’on pourrait presque se demander si, plus que ses films, ce n’est pas le folklore associé au nom de Tim Burton (remâché abondamment dans la pub, le vidéo-clip ou sur le web) qui plaît au grand public au même moment où ceux qui suivent ses films ont commencé à s’en lasser.

La grande qualité de cette exposition conçue au MoMa de New York et qui arrive pour la première fois en Europe, est justement de ne pas forcément se cantonner à ce folklore (comme les deux premières salles, avec Polaroïds macabres et carrousel ricanant, le laissent brièvement craindre), mais de tenter d’embrasser l’univers de Tim Burton dans sa diversité, et surtout de revenir majoritairement à la matrice de cet univers : le dessin, ce dessin naïf et tourmenté qui incarne à lui seul le style de l'auteur. Le cœur de l’exposition se trouve donc dans sa troisième salle, appelée le "Burtonarium", grande pièce copieusement garnie de dessins classés par thème (Enfants, Créatures, Couples, Clowns, Pirates, Animaux…), lesquels exhibent les principaux axes de l’imaginaire burtonien, dont certains sont parfois négligés : on y retrouve évidemment mis en valeur tout le décorum macabre des monstres difformes et à rayures, totalement irrésistible mais susceptible de donner du grain à moudre aux détracteurs du cinéaste. On y retrouve également l’aspect enfantin de son travail, à travers ses poésies approximatives et la sensibilité qui se dégage de sa façon de traiter des personnages juvéniles et maladroits. On y découvre également, de façon plus inattendue, un sens de l’humour assez narquois, particulièrement mis en valeur par des gags proches du dessin de presse griffonnés à la va-vite. On y sent surtout, globalement, une force quasiment salvatrice, où le dessin a vertu d’exutoire et où c’est finalement une forme de joie rassérénée qui émerge de l’acharnement créatif : l’un des documents les plus édifiants de l’Exposition est ainsi un support de bureau sur lequel, pendant des années, Burton a griffonné, projetant des bribes éclatées de son univers dans un désordre incroyablement cohérent, et où avant même que les projets cinématographiques les concernant n’aient été mis en route, les martiens de Mars Attacks ! y croisaient déjà Ed Wood !

Si le mélange entre le macabre et la drôlerie a depuis à ce point germé qu’il en est presque devenu une norme, il faut se souvenir que bien peu de réalisateurs avant Burton avaient osé cette alchimie incertaine : les films d’exploitation fantastiques ou horrifiques des studios américains ont beau faire sourire aujourd’hui, ils étaient souvent d’un sérieux papal - et on ne voit guère que le Frankenstein Junior de Mel Brooks, cité au détour d’un document de jeunesse, pour entamer l’abécédaire de noblesse du genre. Les quelques court métrages de Tim Burton montrés dans la salle suivante ("L’Enfance de l’art") aident à dresser une ascendance plus précise : qu’ils empruntent la technique du stop-motion chère à Ray Harryhausen (Prehistoric Caveman), qu’ils rendent hommage à un ancêtre des effets visuels (Houdini : The Untold Story) ou qu’ils peuplent une rêverie de brefs fragments de films (Tim’s dreams), ils sont habités par la joie primitive, insouciante et exubérante, de raconter des histoires. Et à voir dans le dernier film cité Tim Burton lui-même se battre contre un pouf maléfique, on ne peut s’empêcher de penser à la scène d’Ed Wood dans laquelle Bela Lugosi doit affronter la pieuvre géante dépourvue de moteur, dressant ainsi un pont entre le passé et l’avenir.

Après une salle consacrée à l’expérience chez Disney (quelques croquis non utilisés pour Taram et le chaudron magique, ou de très beaux dessins, très achevés, pour Trick or Treat), la dernière partie de l’exposition est donc consacrée à Burton cinéaste ; et si de brefs extraits de films donneront peut-être à certains l’envie de découvrir les œuvres qui leur manquent dans la filmographie du cinéaste, il s’agit en l’état plus d’un complément au contenu préalable : là encore, la part belle est faite aux dessins préparatoires et c’est en conséquent les films d'animation, dont L’Etrange Noël de Mr Jack, qui se taillent la part du lion (avec notamment la belle galerie des différentes expressions de Jack), tandis que certains films ne sont illustrés que par de l’anecdotique (les rasoirs de Sweeney Todd, les globes oculaires de Pee-Wee's Big Adventure, l’épouvantail de Sleepy Hollow…). A noter également une vidéo montrant des essais, en pré-production, d’animation image par image des martiens de Mars Attacks !, technique finalement abandonnée. Dans un étroit couloir, l’Exposition trouve un point final extrêmement logique au travers de dizaines de serviettes de restaurant griffonnées, qui traduisent la constante urgence de créer de Tim Burton autant que son extrême habileté à incarner son univers en quelques sommaires coups de crayon : c’est tout bien pesé moins à un cinéaste qu’à un dessinateur que la Cinémathèque a consacré cette Exposition, mais il est tout aussi évident que le premier n’existerait pas sans le second.

La conférence de presse

Le lundi 5 mars, entouré par Serge Toubiana et Costa-Gavras, Tim Burton s’est prêté pendant environ 45 minutes au jeu des questions/réponses avec un public passionné à défaut d’être toujours pertinent. Les commentaires audio de ses DVD le trahissent parfois : le cinéaste n’est pas le plus brillant des orateurs et il s’efforce le plus souvent de laisser son travail s’exprimer pour lui - mais il est par ailleurs d’une personnalité aimable et bienveillante qui aime à répéter son parcours personnel et sa vision de son travail, avec une forme de lucidité : à un spectateur qui l’interrogeait sur la possibilité de le voir aborder, un jour, un registre "réaliste", il avoue ainsi qu’il en serait bien incapable. Seront ainsi passés en revue, avec assez peu de surprises, son enfance californienne, son rapport à l’imaginaire enfantin, sa relation avec les studios ou quelques unes de ses influences...


Pour finir sur une réflexion personnelle, ce n’est pas sans une forme de stupéfaction sans cesse renouvelée face à certains comportements humains que l’on aura vu des spectateurs se précipiter sauvagement sur un micro ou couper la parole à d’autres intervenants pour avoir l’honneur de poser "leur" question, souvent d’une banalité affligeante : on aurait aimé, pour Tim Burton comme pour ceux qui l’apprécient, s’épargner de rituels « Est-ce que vous faites encore des cauchemars ? » ou « De tous vos films, si vous ne deviez en garder qu’un ? » qui n'auront mis en valeur ni la singularité du travail du cinéaste, ni la richesse de la belle Exposition qui lui est ici consacrée.

La master-class

Vous pouvez la découvrir ici en intégralité :

Par Antoine Royer - le 7 mars 2012

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