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Test dvd

Jean Epstein

DVD - Région 2
Potemkine
Parution : 3 / 6 / 2014

Image

Quel plaisir, après tant d'années d'attente, que de découvrir les films d'Epstein dans des conditions aussi exceptionnelles. Déjà, les transferts numériques sont impeccables et nul souci de compression n'est à déplorer. La définition est d'excellente tenue et l'on ne note aucun problème de pixellisation, de moirage ou de bruit numérique. Les contrastes et la luminosité sont parfaitement gérés, du moins dans la limite de ce que le matériel permet de faire. Et là, on ne peut que saluer le travail de recherche et de restauration initié par La Cinémathèque française qui nous offre certains des films comme au sortir du laboratoire. La qualité varie forcément en fonction du matériel qui a pu être retrouvé, ce qui mérite un petite passage en revue des différents films.

Chez albatros

Le Lion des mogols (1924 - 102 min)
Le film a été reconstruit en 1966 par Marie Epstein à partir d'un négatif original nitrate, aujourd'hui disparu. En 2008, la Cinémathèque de l'Université du Chili retrouve une copie teintée d’époque en format réduit Pathé Baby utilisée pour l'exploitation du film dans les pays hispanophones. C'est à partir de cet élément qu'en 2009 la Cinémathèque française parvient à réintroduire un teintage a priori très proche du film d’origine. La copie est très bien nettoyée et il ne reste aucune scorie importante. On peut noter des points blancs, de petites griffures, un passage un peu instable, un léger pompage sur certaines images, des blancs un peu brûlés au début... mais tout cela reste très léger et l'on ne peut que se satisfaire de cette restauration quasi parfaite, l'une des plus belles du coffret.

Le Double amour (1925 - 105 min)
Le film a été reconstruit et sauvegardé en 1986 à partir du négatif original. Les teintes d’origine ont été réintroduites en 2009 grâce à une copie teintée d’époque qui a en outre permis de rajouter quelques plans et inserts absents de la reconstruction de 1986. La copie est un peu plus abimée que celle des deux autres titre Albatros du coffret. Les blancs sont parfois brûlés et l'on note quelques effets de pompage intermittents. On sent qu'une deuxième source moins bien conservée a été utilisée avec des passages très usés et instables qui tranchent avec un ensemble qui demeure de très bonne tenue malgré les imperfections relevées. A noter que l'ensemble du film n'est pas teinté et que les sous-titres ont été refaits a posteriori.

Les Aventures de Robert Macaire (1925 - 201 min)
La présente édition est le fruit d'une restauration photochimique réalisée par la Cinémathèque française en 2013 à partir du négatif original nitrate. Les teintes ont été réintroduites au moyen du procédé Destmetcolor en suivant les indications qui figuraient sur le négatif. Les intertitres ont été reconstitués grâce aux documents du fonds d'archives Albatros détenu par la Cinémathèque. Le résultat est magnifique avec une image très stable, des couleurs bien dosées et des défauts de copie rendus assez rares. Tout juste peut-on noter une griffure verticale un peu persistante au début, des taches passagères et quelques griffures. Un travail admirable qui donne l'impression de découvrir le film tel qu'il était à ses premiers jours.

Première vague

Mauprat (1926 - 89 min)
La copie a été sauvegardée en 2003 à partir d'une copie nitrate. Le résultat est bien en deçà des restaurations Albatros qui sont bien plus récentes et bénéficient des dernières avancées dans le domaine. Le matériel disponible était peut-être également plus détérioré, ou encore les films n'ont pas bénéficié du même engagement financier de la part de la Cinémathèque. Quoi qu'il en soit, de nombreuses imperfections demeurent, dont des griffures verticales constantes plus ou moins profondes. Quelques passages sont très abîmés et des défauts numériques apparaissent ça et là. Rien cependant qui empêche de suivre agréablement le film.

Six et demi, onze (1928 - 83 min)
Le film a été restauré en 2013 à partir du négatif original nitrate. Le matériel utilisé devait être par endroits très abîmé car on remarque une forte disparité sur cette copie. Par endroits, les défauts d'usure sont bien visibles ainsi que des variations de luminosité tandis qu'à d'autres moments on note une très nette amélioration, avec des griffures et des taches quasi absentes et une image stable. Dans l'ensemble, les contrastes sont bien dosés, mais là encore par moments les blancs sont brûlés et les noirs bouchés.

La Glace à trois faces (1927 - 38 min)
La copie proposée, restaurée à partir du négatif original nitrate, est dans l'ensemble très propre même si des traces d'usure demeurent. La dernière partie, qui court à partir du troisième segment (Lucie), accuse plus le coup avec des griffures qui se multiplient. La séquence finale, avec la caméra embarquée dans le bolide automobile, est très assombrie par rapport au reste, avec une image très peu contrastée, ce qui rend certains courts passages peu lisibles. De manière générale, il manque un peu de contraste et l'image se trouve un peu aplatie, manquant de relief et de profondeur.

La Chute de la maison Usher (1928 - 61 min)
Le film a été restauré en 1997 par la Cinémathèque Royale de Belgique, en collaboration avec la Cineteca del Comune di Bologna à partir d’un négatif original noir et blanc et d’une copie positive nitrate noir et blanc teintée du Nederlands Filmmuseum. Même si la restauration commence à dater, le résultat est excellent, avec juste ce qu'il faut de scratchs pour marquer le passage du temps. Si certains fragments du film n'ont pu être aussi bien rattrapés et demeurent abîmés, cette restauration est une fois de plus un véritable bonheur.

Poèmes bretons

Finis Terrae (1928 - 82 min)
Un contretype a été restauré en 1977 par la Cinémathèque française à partir duquel Gaumont et Pathé Archives ont réalisé un télécinéma en haute définition. Passé quelques images instables à la luminosité changeante au tout début, la restauration nous éblouit une fois encore et l'on est sidéré par beauté, la pureté des images. De temps à autre apparaissent des rayures très brèves et quelques légers décadrages qui viennent rappeler que le film a plus de quatre-vingt ans !

Mor-Vran (1930 - 25 min)
Un nouveau tirage argentique a été réalisé en 2011 par L'Immagine Ritrovato à partir d'un élément de conservation safety. L'Image est ici plus abîmée avec de nombreuses traces d'usure qui persistent. Les rayures sont légion et la luminosité souvent instable, même si l'effet de pompage reste modéré. Quelques passages se révèlent flou, avec un manque de définition flagrant, mais il est difficile de dire si c'est d'origine ou si c'est le produit du nettoyage de parties très abimées de la copie. L'ensemble reste cependant très lisible, on se situe juste très en-deçà de ce que le coffret offre par ailleurs.

L'Or des mers (1933 - 70 min)
La restauration numérique 2K a été effectuée en 2013 à partir d'un contretype safety tiré en 1976 à partir d'un marron safety issu des négatifs originaux nitrates. De toutes les copies du coffret, c'est la seule décevante. Si les défauts d'usure ont disparu en grande partie, l'image se révèle très floue et manque de définition. On pourrait penser à un problème dû à la prise de vues d'origine si ce n'est que ce flou s'accompagne d'un bruit numérique constant et bien sensible. On remarque d'autres défauts de compression, comme un moirage bien visible sur les fonds noirs et des amas de pixels qui se forment sur les images les plus mouvantes. Des défauts numériques qui font penser que la restauration a été poussée outre mesure pour récupérer des éléments fortement abimés par le temps. L'équilibre entre la perte de définition et les marques d'usure est toujours une question au coeur du travail de restauration.

Chanson d'Ar-Mor (1935 - 43 min)
Le film a été restauré en 2013 à partir d'une copie nitrate issue des négatifs originaux et d'un contretype safety tiré en 1986 à partir de cette même copie nitrate d'origine. La numérisation de cet élément a ensuite été réalisée par CineNova. Une fois encore, de l'excellent ouvrage, à tous les niveaux : stabilité, propreté, contrastes.

Le Tempestaire (1947 - 22 min)
Une restauration qui date là encore de 2013 et qui a été effectuée à partir d'un intermédiaire positif satefy issu des négatifs originaux nitrates, négatifs aujourd'hui perdus. La numérisation a par la suite été effectuée par CineNova. Le résultat de la restauration est impeccable, avec une copie parfaitement nettoyée où ne subsistent que quelques instabilités et deux trois griffures un brin persistantes. L'image manque un peu de contraste et l'on note quelques défauts numériques, notamment sur les fonds noirs avec la formation de macro-blocs, des défauts qui restent cependant presque imperceptibles, et ce même en vidéoprojection. On ne peut finalement que se satisfaire de la numérisation de ce film qui se déroule en grande partie dans la nuit et où les images de mer sont légion, soit deux éléments qui rendaient l'exercice particulièrement périlleux.

Les Feux de la mer (1948 - 21 min)
Le film a été restauré par Les Documents cinématographiques à partir des négatifs originaux nitrates. Le résultat est de bonne tenue, hormis des blancs parfois un peu brûlés. A noter que la qualité varie par moments du fait qu'Epstein rassemble des images tournées par des tiers un peu partout dans le monde. Ces sautes de qualité - qui restent légères - ne sont donc pas imputables au travail de restauration et de numérisation.

Son

Films muets

Chacun des films muets est proposé avec des créations musicales signées Mathieu Regnault, Karol Beffa, Neil Brand, Stephen Horne, Gabriel Thibaudeau et l'Octuor de France, Joakim, Aufgang, Krikor. Tous ces accompagnements musicaux des films muets ont été enregistrés en 2013 et ont été synchronisés par l'Imagine Rittrovato. Ils sont répartis comme suit :

Le Lion des mogols : piano solo de Mathieu Regnault. Une partition très classique, sans grande personnalité, mais on préfèrera toujours ce genre de composition sage mais respectueuse de l'oeuvre aux accompagnements brillants mais qui en oublient le film.

Le Double amour : piano solo de Karol Beffa. Une belle composition aux accents chopiniens qui sert parfaitement le film et approfondit avec talent ses ambiances.

Les Aventures de Robert Macaire : piano solo de Neil Brand. Accompagnement assez passe-partout mais qui ne manque pas d'élégance et qui parvient sur plus de trois heures à renouveler les thèmes et à éviter les redites.

Mauprat : piano solo de Neil Brand. Là encore, une partition très classique, voire par moment un peu trop illustrative et au bord du remplissage, ce que Brand parvenait à éviter sur Macaire. Rien de déplaisant néanmoins, l'homme connaissant son métier...

La Glace à trois faces : Potemkine nous offre le choix entre la B.O. de Stephen Horne (piano, flûte, accordéon) et celle du groupe Aufgang. Deux belles propositions, très différentes, mais qui toutes deux servent parfaitement le film à leur manière. On aura peut-être - mais c'est affaire de goût, bien sûr - une préférence pour la création d'Aufgang, partition électro-acoustique assez étonnante qui épouse bien l'atmosphère propre à chacun des quatre segments.

Six et demi, onze : Là encore, deux propositions d'accompagnement musical : une "classique" avec Stephen Horne et une "moderne" signée Krikor. Ces derniers proposent une partition faite de nappes synthétiques et d'effets sonores parcimonieux. Très reposante, étrange, elle donne au film un timbre très particulier. Du beau travail mais qui à notre goût transforme trop le film, Krikor servant son propre univers plutôt que celui de l'oeuvre qu'il est censé illustrer. Stephen Horne propose quant à lui une composition piano solo plus emportée, qui fait vraiment sien le rythme musical que le montage d'Epstein confère au film. Classique mais efficace.

La Chute de la maison Usher : Vous aurez ici encore une fois le choix entre deux partitions. La première est de Gabriel Thibaudeau et a été enregistrée avec l'Octuor de France. Une superbe composition aux couleurs orchestrales variées et qui épouse à merveille l'atmosphère du film. L'autre est signée Joakim qui propose un accompagnement électro assez minimaliste, partition lente et sourde qui joue plus sur les sonorités et les bruitages que sur la mélodie. Très réussie dans son genre, on la conseillera aux amateurs d'expérimentations sonores.

Finis Terrae : Il s'agit d'une composition de 2007 de Roch Havet, au tempérament jazzy avec quelques touches celtiques discrètement glissées. L'orchestration met en avant les instruments à vent (hautbois, flûte, trompette, trombone) soutenus par le violoncelle et la contrebasse, violons et alto venant ajouter un peu d'épaisseur à quelques moments clefs. Une belle partition si ce n'est que parfois la musique se laisse emporter par son élan, donnant alors l'impression d'oublier le film.

films sonores

Mor-Vran
Une partition musicale inspirée du folklore breton est composée à l'époque par Alexis Archangelsky. Enregistrée sur 33 tours, la musique était ensuite synchronisé avec l'image via le procédé Synchronsista, ce qui limitait la projection sonore aux quelques salles équipées du système, comme Le Vieux-Colombier où le film partagait l'affiche avec les Etudes sur Paris d'André Sauvage. Un nouveau négatif son a été tiré à partir d'une copie d'exploitation nitrate détenue par la British Film Institute. Un souffle constant se fait entendre mais par ailleurs le son est de bonne tenue, sans saturation ni grésillements.

L'Or des mers
Le son est issu d'un procédé développé par Synchro-Ciné, l'un des premiers systèmes sonores français. La musique, les voix et les bruitages étaient enregistrés à part et post-synchronisés en studio. Un procédé certes innovant mais très imprécis, le mouvement des lèvres ne correspondant jamais aux paroles, un effet encore accentué par la diction hasardeuse des comédiens du film que l'on imagine bien mal à l'aise dans cet exercice. Pour ce qui est de la restauration, la bande-son est excellente, parfaitement nettoyée, sans trace de saturation.

Chanson d'Ar-Mor
La restauration numérique du son réalisée par L.E. Diapason est une réussite. Le mixage évite l'effet criard que l'on a trop souvent l'habitude d'entendre dans les films parlants des années 30 et 40. On sent poindre par moments une saturation dans les aigus, mais l'équilibrage fait que l'on échappe la plupart du temps à ce désagrément (à noter que si le son du biniou reste agressif, on dépasse là les questions d'enregistrement et de restauration, on est dans l'acoustique même de l'instrument...). Pas de souffle et de bruits parasites, les voix et les musiques sont claires et lisibles et si ce n'est les problèmes de synchronisation son / image liés à la technologie, on est surpris par la qualité de l'enregistrement sonore. Il faut dire que tout est ici conçu en studio, à la différence d'un Marcel Pagnol qui déjà en 1931 faisait tourner Marius en son direct. A noter que le film est sous-titré en français, breton oblige.

Le Tempestaire
Là encore, la restauration numérique réalisée par L.E. Diapason est excellente. Le son est rendu très clair grâce à un mixage impeccablement dosé qui ramène le spectre dans les médium et un nettoyage quasi parfait (on note simplement un léger souffle sur la fin). On peut ainsi goûter le travail minutieux opéré par Epstein sur les ambiances.

Les Feux de la mer
La bande-son est un peu à la limite de la saturation, mais elle parvient à ne pas grésiller ni à se déformer dans les aigus. On note également un léger souffle, mais une fois encore l'ensemble est parfaitement lisible et offre une qualité d'écoute tout à fait confortable.

Suppléments

Livret (160 pages)

Un magnifique livret, très richement illustré avec des affiches, des photos de tournage et d'exploitation, des outils promotionnels, des dessins préparatoires... le tout accompagné par un très beau travail de typographie et d'habillage.
Après une introduction indiquant les sources des films regroupés dans ce coffret, Joël Daire ouvre le bal avec un texte d'introduction parfait. Court, précis, synthétique : il parvient en trois feuillets à tracer les grandes lignes de la carrière d'Epstein, dégageant aussi bien les éléments biographiques vraiment pertinents et les points névralgiques de son art cinématographique. Jean Rouch lui succède avec un bel hommage datant de 1991 prononcé alors qu'il était Président de la Cinémathèque française. L'essai Epiphanies Epsteiniennes de Viva Paci est très joliment tourné, mais reste très théorique, l'auteure tentant malgré sa propre mise en garde liminaire de tisser un lien entre les films très hétérogènes d'Epstein.
La suite du livret s'attache aux différents films du coffret, avec des textes introduisant chacune des trois périodes et présentant chacun des films (textes qui sont repris oralement pour les introductions des films). L'ensemble forme un corpus très complet qui permet de bien appréhender la richesse et la variété de l'œuvre epsteinienne.
Viennent s'ajouter à ces textes une très belle frise chronologique qui retrace la vie et la carrière du cinéaste, une filmographie détaillée, la présentation des différents musiciens intervenant sur l'accompagnement des films et, last but not least, la reproduction de deux épreuves manuscrites d'Epstein.

Présentation des films

Chaque film est accompagné d'une présentation (proposée en option lors du lancement du film) d'environ deux minutes qui reprend les textes du livret. Celles-ci apportent des informations souvent intéressantes sur le film, son tournage, sa production. On regrette parfois un enthousiasme excessif, difficilement vérifiable à la vision de certains des films : Paris n'aurait jamais ainsi été aussi belle que dans Le Lion des Mogols, les plans de la nature de Robert Macaire évoqueraient Jean-Jacques Rousseau... des assertions hyperboliques qui nuisent un peu au crédit de ces introductions. Cette remarque faite, ce sont de très bonnes présentations qui posent les enjeux et replacent les films dans le contexte de l'époque et dans la filmographie du cinéaste.

Entretiens

Des entretiens, réalisés spécialement pour la présente édition, sont répartis sur les différents disques et viennent encore enrichir cette très belle section bonus.

CHEZ ALBATROS

Analyse d'affiche - Boris Bilinsky & Le Lion des Mogols (2014 - 6 min 53)
Jacques Ayroles nous présente l'emblème du fond Albatros détenu à la Cinémathèque française, cette affiche du Lion des Mogols réalisée par Boris Bilinsky qui a obtenu pour cette création un prix aux Arts décoratifs en 1925. Ayroles explique comment le travail de Bilinsky rompt avec les standards de l'époque où les affiches étaient pensées dans une tradition picturale héritée directement du XIXème siècle. L'artiste pense qu'il faut saisir le regard du passant par une tache de couleur, comme ici avec un portrait sur un fond argenté uni. Le travail de typographie est également très soigné et le résultat, très Art déco, va participer à l'identification et la reconnaissance d'Albatros auprès du public. A une époque où l'on trouve essentiellement sur les affiches le nom de la star ou du couple vedette, la présence du nom du réalisateur est une autre innovation apportée par Albatros, une nouveauté qui montre l'attachement du studio à la notion d'auteur.

Revenir à Epstein - Entretien avec Eric Thouvenel (10 min)
Eric Thouvenel, maître de conférences en études cinématographiques à l'Université Rennes 2, explique l'apport d'Epstein théoricien à la réflexion sur l'art cinématographique et retrace les grandes périodes d'Epstein cinéaste, avant de terminer sur l'importance du motif de l'eau aussi bien dans ses films que dans ses textes poétiques ou philosophiques. Thouvenel conclut sur la descendance d'Epstein - qui serait à chercher du côté d'un Grandrieux - et sur sa modernité, définissant très clairement en quoi il est incroyablement en avance sur son temps, pensant le cinéma comme personne ne le pensait à son époque.

PREMIERE VAGUE

Fin alternative de Six et demi, onze. Montage producteur (2 min 44)
La fin originale ayant été jugée trop sombre par les distributeurs, Epstein décida d'en tourner une "plus heureuse" ici proposée en bonus. On préfèrera celle intégrée au film, bien plus amère, même si cette fin alternative reste tout de même bien ambigüe.

Corps et désirs chez Epstein - Entretien avec Christophe Wall-Romana (7 min 30)
Christophe Wall-Romana - professeur associé au département d'études françaises et italiennes de Université du Minnesotta - évoque la spécificité de la manière dont Epstein filme les corps, et ce même dans ses mélodrames ou ses adaptations littéraires les plus classiques. Il voit dans la carrière du cinéaste un triptyque s'intéressant justement à la représentation du corps : à travers la photographie (Six et demi, onze), le miroir (La Glace à trois faces) et le tableau (La Chute de la maison Usher). Il parle ainsi de la façon dont les histoires d'amour sont racontées à travers la manière dont les corps sont filmés. De nombreuses pistes de lectures de l'oeuvre d'Epstein sont ainsi lancées, mais pas vraiment développées. Par manque de temps certainement, mais on a le sentiment que certaines de ces théories sont émises sans qu'il y ait de la matière derrière, sans qu'un véritable travail d'analyse n'ait été effectué. Par exemple, lancer que '"Epstein étant homosexuel, il a aussi inscrit dans ses mélodrames des possibilités de lecture Queer..." aurait demandé à être développé et illustré. Or Christophe Wall-Romana se contente de dire qu'avec la découverte de textes inédits d'Epstein où il parle de l'homosexualité, la vision que l'on a de son cinéma ne peut qu'évoluer... Dommage que cette "révolution" de l'approche de son oeuvre se retrouve réduite à une petite minute de spéculation...

POEMES BRETONS

Météorologie - Entretien avec Viva Paci  (6 min 20)
Viva Paci, professeur de Théories du cinéma de l'Université du Québec à Montréal, évoque la volonté d'Epstein d'utiliser le cinéma pour capter ce que l'on ne voit pas dans notre quotidien. Partant du texte La Cinématographie vue de L'Etna, elle met l'accent sur sa relation du cinéaste à la météorologie. Sa théorie repose en fait sur deux films, ce qui évacue tout de même une grande partie de son oeuvre. Paci s'intéresse donc à la façon dont le cinéaste se livre à la nature dans Finis Terrae et Le Tempestaire, Epstein rejetant le contrôle pour se confronter à ce qui advient. C'est très juste, mais aussi très évident, et Paci ne développe guère au-delà de ce simple énoncé. Une fois de plus, le temps très court laissé aux intervenants fait que l'on reste très à la surface des choses, là où l'on aurait aimé un véritable approfondissement des théories déclinées dans les différents modules.

Entretien avec Bruno Dumont (30 min)
Dumont découvre tardivement - il y a trois, quatre ans - Epstein avec L'Or des mers qui est une véritable révélation. Dumont est sidéré par la proximité entre l'oeuvre bretonne d'Epstein et que ce lui même recherche dans son travail de cinéaste. Il découvre un pionnier, un homme qui fait du cinéma comme personne n'en fait à son époque. Dumont met l'accent sur son génie du découpage, sur l'achèvement qu'est son cycle breton, cinéma d'une pureté et d'une simplicité sans égale, ou encore sur l'importance de son travail de théoricien. Dumont retrouve dans les écrits d'Epstein cette idée que le cinéma est un objet mystique et il développe pendant une quinzaine de minutes sa propre philosophie du cinéma qui, effectivement, rejoint en de nombreux points la pensée d'Epstein. Brillante idée que de faire parler Dumont qui, en expliquant de manière passionnée sa propre vision du cinéma et sa propre démarche de réalisateur, met à jour la pensée à l'oeuvre dans les films et les écrits d'Epstein. Une pièce de choix dans les bonus donc, même si l'on regrette que la prise de son soit très mauvaise.

La Restauration sonore des films de Jean Epstein - Entretien avec Léon Rousseau (13 min)
Léon Rousseau explique les grands principes de son travail de restaurateur sonore qui consiste en gros à partir des meilleurs éléments mixés d'origine (très important travail de recherche du matériel) et de "simplement" gommer les effets d'usure afin de rester au plus près du film. Il ne faut rien enlever comme information afin de conserver toute la finesse de la bande-son et le restaurateur doit toujours garder en tête le respect de l'oeuvre d'origine. Habituellement, il se cale à partir des voix, la difficulté étant parfois - comme chez Tati ou Epstein justement - qu'elle se faire rare. Une autre difficulté consiste à adapter les films restaurés aux systèmes sonores utilisés aujourd'hui. Se contenter de reproduire le mixage d'origine d'un film des années 30 sans tenir compte des standards actuels de restitution sonore dénature en effet complètement l'oeuvre, les aigus étant par exemple extrêmement poussés, ce qui crée ces voix nasillardes que l'on a si souvent entendues et que l'on imagine à tort être liées aux techniques d'enregistrement. Même si l'on s'éloigne avec cet entretien de l'étude de l'oeuvre d'Epstein, on est très heureux que l'éditeur ait eu l'idée de donner la parole à un spécialiste de la restauration sonore, un domaine trop méconnu et souvent éclipsé par le travail de restauration image.

Enfin, deux autres bonus sont proposés avec les Poèmes Bretons : Jean Epstein, Young Oceans of Cinema et Les Berceaux.

Jean Epstein, Young Oceans of Cinema

Un film de James Schneider (2011 - 68 min)
James Schneider retourne sur les lieux de tournages d’Epstein, sillonnant les îles bretonnes pour replacer sa caméra dans les traces de celle du cinéaste. Le film repose d'abord sur la voix de Marie Epstein qui raconte par le menu le parcours de son frère. Jean Rouch lui succède et raconte comment il voit dans La Glace à trois faces un autoportrait du cinéaste. Des entretiens réalisés par Schneider avec des îliens, le fils de François Morin ou encore la fille de Jean Epstein, viennent compléter ce portrait qui s'articule sur le rapport du cinéaste avec la mer, la Bretagne et ses habitants.
Schneider illustre ces différents entretiens - qui restent pour la plupart sonores - par des extraits d'écrits d'Epstein, des photos de famille, des photos de plateaux, des extraits de ses films, le tout monté avec des vues d'aujourd'hui des côtes et plages de Bretagne. Il s'amuse également à superposer des plans issus des films d'Epstein avec les même cadres filmés aujourd'hui, créant un bel effet d'écho, des chimères, des fantômes cinématographiques. Cet effet d'écho, on le retrouve aussi lorsqu'il s'agit d'évoquer l'arrestation d'Epstein par la Gestapo, des extraits de ses écrits se superposant sur des restes de blockhaus occupés aujourd'hui par les touristes.
Schneider créé un environnement sonore extrêmement riche, travaillé. Les idées de mise en scène fourmillent, le film proposant un ton, un esprit singuliers, bien loin donc du reportage formaté et se rapprochant même parfois de l'expérimental. On a affaire à un film aussi passionnant dans ce qu'il raconte que formellement stimulant. Schneider s'est vraiment immergé dans l'oeuvre d'Epstein et les choix qu'il fait aussi bien dans les témoignages, les extraits des écrits du cinéaste ou les images de ses films nous emmènent véritablement à la rencontre du cinéaste. Une grande réussite.

Le film est complété par un Entretien avec James Schneider (15 min 22) réalisé en 2011 par la Cinémathèque française où il explique sa rencontre avec l'oeuvre d'Epstein, ce que son cinéma a provoqué en lui et la démarche qui a été la sienne pour réaliser ce film hommage.


Les Berceaux (1931 - 6 min)

Présenté comme un film à part entière, nous préférons inclure Les Berceaux dans la partie bonus. En 1931, c'est le début du parlant. L'inventeur Charles de la commune créé Synchro-Ciné dans l'optique de développer son procédé de cinéma sonore. Il imagine en 1930 la formule de « la chanson filmée », sorte de clips avant l'heure où des images viennent illustrer les paroles des chansons. Epstein va tourner toute une série de ces films pour le compte de la compagnie : La Chanson des peupliers, Le Petit chemin de fer, Le Cor, La Villanelle des rubans, Le Vieux Chaland et enfin ces Berceaux. Plus qu'une curiosité, c'est une très belle illustration à la fois du poème de Sully Prudhomme et de la musique de Gabriel Fauré, Les images sont en accord avec la mélancolie des vers, elles épousent la douce mélodie et l'on se laisse effectivement bercer par cette belle évocation de la fin de l'enfance vue comme un navire qui prend la mer.

Par Olivier Bitoun - le 2 juin 2014

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