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Critique de film
Le film

Vivre dans la peur

(Ikimono no kiroku)

Partenariat

L'histoire

En 1955 à Tokyo, Kiichi Nakajima - un chef d’entreprise et patriarche âgé - devient obsédé par le péril d’une nouvelle guerre atomique. Il veut convaincre sa famille d’émigrer au Brésil, protégé - pense-t-il - des radiations. Il s’y rend afin d’acheter des terres et rassemble l’argent. Mais certains de ses enfants et une partie de sa belle-famille lui intentent un procès afin qu’il n’en puisse disposer. Les juges hésitent à trancher. Il met alors le feu à sa fabrique de charbon et explique qu’il a voulu ainsi forcer la main en ôtant tout regret à ses enfants avant le départ. Considéré comme fou, il est interné dans un asile où de terribles visions l’assaillent.

Analyse et critique

Ce film rare du grand cinéaste japonais Akira Kurosawa prolonge son tableau du Japon d’après-guerre illustré notamment par L’Ange ivre (Yoidore Tenshi, 1948) et Chien enragé (Norainu, 1949) mais se situe chronologiquement entre Les Sept samouraïs (Shichinin no samurai, 1954) et Le Château de l’araignée (Kumonosu-Jô, 1957). D’autre part, dans l’histoire du cinéma japonais, le film s’inscrit naturellement dans une lignée de "témoignages" sur l’horreur atomique (vécue par les habitants d’Hiroshima et de Nagasaki) parmi lesquels on peut par exemple citer Les Enfants d’Hiroshima (Genbaku no ko, 1953) de Kaneto Shindo, Hiroshima de Hideo Sekigawa (1953) ou encore Pluie noire (Kuroi Ame, 1989) de Shohei Imamura.

La matrice du péril atomique n’engendre pas ici un danger matériel ou physique - un monstre comme Godzilla (Gojira, 1954) ou Rodan (Sora no daikaijû Radon, 1956) et une partie des autres Kaiju Eiga filmés par Ishiro Honda pour la Toho - mais psychique : la peur elle-même, nue et dévorante mais qui peut aussi se muer en terreur et pousser à la destruction de soi-même comme d’autrui (ici le personnage principal incarné par Mifune manque d’étouffer un bébé lorsque la panique le saisit, de ruiner sa famille puis met le feu à son entreprise avant d’être interné chez les fous). Et surtout qui peut abolir la communauté humaine, cette notion si importante dans la thématique de Kurosawa (cf. Dersou Ouzala). Les témoins du drame ressentent dans leur chair la plus authentiquement nippone cette possibilité et voient les différents cercles qui lient les êtres entre eux brisés les uns après les autres : la peur détruit le lien familial par le haut (c’est le patriarche qui est atteint), le lien social (ses ouvriers n’auront plus de travail), le lien patriotique (il veut quitter le Japon définitivement) et même le lien rationnel du langage et de la compréhension mutuelle.


Toshiro Mifune compose avec une énergie et une vigueur surprenantes son personnage prophétique : il est parfois sur le fil du rasoir mais son interprétation est portée par la justesse classique de la direction des autres acteurs. Au milieu de tous, il est déjà ailleurs, et pour toujours. Aucune raison commune ne l’atteint : « Je n’ai pas peur de la mort à laquelle je sais que nul ne peut échapper, mais je ne veux pas qu’on m’assassine de cette façon ! » répond-il en substance à un de ses enfants. Peinture discrète du conflit des générations (le fils de Shimura ne comprend pas davantage l’intérêt de son père pour l’accusé) ? Non, puisque l’épouse âgée de Mifune est prête à le suivre par amour et qu’une de ses belles-filles le soutient constamment et admire son énergie. Kurosawa veut peindre l’humanité en deux catégories : ceux qui sont ouverts au monde et ceux qui sont refermés sur eux-mêmes. Cette dichotomie transcende clairement les âges et les catégories sociales ou culturelles.


Kurosawa, dont Honda avait été l’assistant, choisit d’ailleurs l’acteur Takashi Shimura (le savant éclairé et sage de Godzilla) pour incarner l’un des juges. Précisément celui qui hésite dès le début du procès à le condamner, qui comprend sa peur et est le dernier personnage du film à lui rendre visite à l’asile (visite au cours de laquelle il partage avec le " fou " la terrible vision du soleil / éclair de la bombe). Celui à qui le directeur de l’asile confie d’ailleurs : « Tous les fous sont pareils mais ce patient-ci me met mal à l’aise. Car ou bien il fou ; ou bien c’est nous tous qui le sommes. » N’oublions pas que Shimura était, depuis 3 ans, identifié par le public occidental et japonais au "saint laïque" de Vivre (Ikiru, 1952). Il faut voir dans tout cela plus qu’un hasard. Kurosawa a tenu à délivrer un message humaniste et universel au moyen d’une esthétique strictement néo-réaliste (fondus "au rideau", peu de mouvements de caméra, pas d’effets spéciaux, etc.) mais, du début à la fin, la quotidienneté la plus stricte est habitée par une angoisse de mort effrayante qui confine plusieurs fois au cinéma fantastique. L’économie de moyens renforce encore sa prégnance.

Ikimono no Kiroku est donc une des grandes illustrations cinématographiques de l’angoisse eschatologique avec, par exemple et dans d’autres registres, Le Choc des mondes (When Worlds Collide, 1951) de Rudolph Maté, Le Septième sceau (Det sjunde inseglet, 1956) d'Ingmar Bergman, Le Jour où la terre brûlera (The Day the Earth Caught Fire, 1962) de Val Guest, Point limite (Fail Safe, 1963) de Sidney Lumet et bien d’autres encore. Il faut avouer, après la première vision, la pertinence de la très courte notice rédigée par le père français de l’histoire du cinéma : "D’un rythme un peu lent, mais une réussite obsédant celui qui a eu la patience de se laisser envoûter par ce film." (1) Kurosawa a dramatisé admirablement une réflexion proprement existentielle que n’aurait pas désavouée un Karl Jaspers. On ne s’étonne pas qu’après un tel film sa veine, alors pessimiste, se soit tournée vers une adaptation du Macbeth de Shakespeare...


(1) Georges Sadoul, Dictionnaire des films, éd. du Seuil, coll. « microcosme », Paris 1965, revue et augmentée 1978, p.125.

Deux précisions matérielles historiques sur le film :
- le titre anglais international Record of Living Being traduit fidèlement le titre japonais original Ikimono no kiroku alors que les deux titres francophones d’exploitation d’époque Je vis dans la peur / Si les oiseaux savaient n’en sont que d’intelligentes et poétiques extrapolations.
- Hiroko Govaers mentionne une durée de 113 minutes pour ce film dans son catalogue « Le cinéma japonais des origines à nos jours à la Cinémathèque française - Deuxième partie : divers aspects du cinéma japonais » (Paris, juillet 1984-mars 1985) » alors que la durées des copies disponibles en DVD  est de 101 min.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : carlotta

DATE DE SORTIE : 9 mars 2016

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Par Francis Moury - le 8 octobre 2006