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Critique de film
Le film

Une femme disparait

(The Lady Vanishes)

Partenariat

L'histoire

Dans un train en provenance d'Europe Centrale, Iris Henderson voyage en compagnie de Miss Froy, une vieille dame britannique comme elle, dont elle a fait connaissance dans un hôtel la veille. Au cours du voyage, Miss Froy disparaît mystérieusement. La jeune femme s’inquiète, mais personne ne veut la croire et l'on tente de la convaincre qu'elle a tout imaginé.

Analyse et critique

The Lady Vanishes est l'avant-dernier film de la période anglaise d'Alfred Hitchcock, celui dont l'immense succès lui permettra de négocier en position de force son futur départ à Hollywood après l'échec commercial de ses trois précédents films. Au départ, cette production Gainsborough ne lui est pourtant pas destinée. Un an plus tôt, le réalisateur Roy William Neill devait réaliser le film sous le titre The Lost Lady ; mais partie en repérage en Yougoslavie, l'équipe est prise à partie puis expulsée par la police locale qui a découvert le portrait peu reluisant fait des autorités du pays dans le script. Hitchcock hérite donc du projet après l'éviction de la première équipe, et comme à son habitude remanie considérablement le roman The Wheel Spins d'Ethel Lina White à l'origine du script pour le plier à sa vision. Par rapport au premier projet, Hitchcock invente la contrée imaginaire de la Bandrika en lieu et place de la Yougoslavie, modifie le rôle désormais un peu moins innocent de Miss Froy, introduit plus d’humour avec les duettistes amateurs de cricket Charters et Caldicott et modifie plusieurs évènements (le trouble de l'héroïne causé par la chute d’un pot de fleur plus un coup de soleil, le McGuffin ou encore la conclusion alors que le train ne s'arrête jamais dans le livre). Au casting le réalisateur fait confiance à deux inconnus : Margaret Lockwood, qui n'a alors que quelques seconds rôles derrière elle, et Michael Redgrave, surtout célèbre au théâtre à l'époque - et qu'il ne souhaitait guère quitter, son ami John Gielgud allait le convaincre d'accepter le rôle qui ferait de lui une star.

The Lady Vanishes est un des films de Hitchcock où s'entremêlent le mieux sa causticité et son art du suspense. La première partie est ainsi un régal d'humour où s'illustrent quelques moments savoureux présentant les différents protagonistes coincés dans un hôtel après le retard de leur train. On retiendra la pudibonderie de ces Anglais choqués par le sans-gêne de la femme de chambre locale qui se change en toute décontraction, ou encore l'amusante altercation façon screwball comedy entre le bruyant musicien Michael Redgrave et Margaret Lockwood. Leur duo crève l’écran, prolongeant celui de Robert Donat et Madeleine Caroll dans Les 39 marches dans une même dynamique de séduction et d’antagonisme s’articulant dans l’action. L'intrigue se noue donc durant le voyage en train, où Margaret Lockwood perd la trace de l'amicale vieille dame Miss Froy (Dame May Whitty) qui se volatilise et que personne ne semble avoir aperçue. Hitchcock instaure une paranoïa oppressante à travers laquelle la langue inconnue, les personnages doubles (les plus avenants étant toujours les plus fourbes) et les idées visuelles nées de la confusion de Margaret Lockwood créent l'empathie en lui faisant progressivement perdre pied. A cela s'ajoute une veine plus critique et décalée entre le couple adultère qui par peur d'être découvert refuse d'appuyer les dires de Lockwood ou encore le duo Charters et Caldicott qui fait de même par peur qu'une enquête retarde le train et leur fasse rater un match de cricket. Les personnages représentent à merveille un motif récurrent du cinéma anglais de l'époque dans lequel les personnages sont souvent punis de leur "anglicité".

Charters and Caldicott sont de pures créations des scénaristes Sidney Gilliat et Frank Launder, qui les feront réapparaître - toujours incarnés par Naunton Wayne et Basil Radford - dans d'autres films comme Train de nuit pour Munich (1940) de Carol Reed - autre suspense ferroviaire où l’on retrouve Margaret Lockwood - et le film à sketchs Ealing Au cœur de la nuit (1945). Alors que son argument principal permettrait de tenir un film entier chez un autre, Hitchcock amène, lui, de nombreux rebondissements surprenants qui relancent constamment l'action. La paranoïa pure, le jeu de piste, la course poursuite puis le siège final alternent ainsi dans ce train tout au long de l'intrigue trépidante. Hitchcock multiplie les idées ludiques sollicitant constamment notre attention, tel les divers indices prouvant la véracité des dires de Lockwood mais que ses interlocuteurs ne voient pas ou trop tard. L'ensemble est rondement mené avec comme toujours chez Hitchcock son lot de péripéties extravagantes comme cet acolyte adepte de la magie. L’épilogue témoigne également de la géniale désinvolture du réalisateur : une ellipse évacue sans explication un comparse qui menaçait nos héros d'une arme. Hitchcock déploie la virtuosité des 39 marches en huis clos, faisant du train un immense terrain de jeu dans un des meilleurs films de sa période anglaise.

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La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 3 mars 2015