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Critique de film
Le film

Transes

L'histoire

Ahmed El Maanouni suit le groupe de musique Nass El Ghiwane avec sa caméra. De Carthage à Paris, en passant par Essaouira ou Agadir, les quatre membres de la formation partagent leur quotidien avec le cinéaste.

Analyse et critique

Au début des années 80, Izza Genini assiste à un concert du groupe Nass El Ghiwane à Paris. Fascinée par leur performance, cette ambassadrice du cinéma marocain en France propose à son ami réalisateur, Ahmed El Maânouni, de réaliser un reportage sur le groupe. Dans un premier temps, le projet consiste à filmer quelques concerts de Nass El Ghiwane. Ahmed El Maânouni se rend alors au festival de Carthage (Tunisie) où le groupe signe un spectacle saisissant et déclenche la ferveur de dizaines de milliers de spectateurs. Très vite le projet prend une autre tournure : Ahmed El Maânouni sympathise avec les membres du groupe et les suit dans leur quotidien. Pendant plusieurs semaines, le cinéaste partage leurs répétitions, leurs voyages, leurs rencontres, leurs disputes... De Carthage à Agadir, en passant par Paris ou Essaouira, cette aventure regorge d’images destinées à transmettre l’essence de ce groupe mythique. Avec son équipe de monteurs (Jean-Claude Bonfanti, Atika Tahiri), Ahmed El Maânouni assemble ces images dans un documentaire d’environ 1h30 intitulé Transes.

Nass El Ghiwane est un groupe dont la popularité est immense. Admirés à travers le monde arabe, leurs membres ont réussi à conquérir un public au-delà de leur frontière linguistique. Toutefois, il est difficile de mesurer l’importance de ce groupe depuis nos pays occidentaux. Surnommé par Martin Scorsese les "Rolling Stones de l’Afrique", Nass El Ghiwane a été fondé en 1974 par de jeunes artistes issus d’un quartier défavorisé de Casablanca. Laarbi Batma, Omar Sayed, Boujmîa Hagour, Mahmoud Saadi, Allal Yaâla et Aziz Tahiri (remplacé ensuite par Abderhmane Paco) s’unissent afin de créer un mouvement musical moderne en réaction aux chansons d’amour alors à la mode dans le monde arabe. Ils puisent leur inspiration dans la musique traditionnelle Aïta, Hamadcha, Jilala mais surtout Gnaoua à laquelle ils associent des textes en phase avec les préoccupations de la jeunesse. La puissance de leurs instruments et de leurs rythmes provoque une véritable communion avec le public. Un public qui entre parfois dans un état secondaire, la transe...

A l’origine, cette transe était recherchée par les musiciens Gnaoua à des fins thérapeutiques. Grâce à ce rituel, proche du vaudou, les adeptes pensaient se délivrer du mal. Nass El Ghiwane revient à ces traditions ancestrales du Maroc tout en y injectant un message socialement engagé destiné, à répondre aux peurs et au malaise de la jeunesse marocaine et plus largement de celle du monde arabe. Le documentaire illustre remarquablement le rite de la transe lors de la captation des concerts. De manière assez classique, Ahmed El Maânouni filme le groupe sur scène et les réactions de la foule. Mais au lieu de se concentrer sur la dextérité avec laquelle les artistes maîtrisent leurs instruments, le cinéaste s’intéresse davantage à leurs visages et à leurs expressions. Il montre ainsi à quel point ces quatre musiciens sont investis dans leur travail. Regards concentrés, muscles tendus, sueurs permanentes sont autant de preuves de la passion qui les habite. Leur performance est comparable à celle d’un gospel. Une âme les unit et donne forme à leur musique. Ahmed El Maânouni ne cherche jamais l’esbroufe visuelle. Ses plans sont longs et la performance de Nass El Ghiwane suffit amplement à donner de la matière aux images. La transe est déjà présente dans leur performance.

Le public entre en communion avec le groupe en reprenant les paroles des chansons, mais également en dansant. Jusqu’ici rien d‘extraordinaire mais la tension monte progressivement dans les rangs. Derrière le groupe, on aperçoit les forces de l’ordre surveiller les spectateurs et s’inquiéter de leurs réactions. Parfois, les gardes en uniforme interviennent car nombreux sont ceux à vouloir monter sur scène. Lors d’un concert, un jeune homme réussit à déjouer le service d’ordre et à se jeter dans les bras de Laarbi Batma. Dans un autre concert, donné à Paris (à La Mutualité), le public est sur la scène. Une jeune femme commence alors une danse les yeux fermés et finit par s’écrouler d’épuisement. Ahmed El Maânouni la filme en très gros plans : les mouvements de la danseuse créent un déséquilibre, provoquent le vertige. Dans ce plan, le cinéaste passe soudain au ralenti et le film devient silencieux. Il n’y a plus que la danse dans ce plan. La transe est là, dans cette décharge d’émotions et de laisser-aller.

Ahmed El Maânouni montre également cette transe lors de séquences à Essaouira où le groupe joue dans la rue. Cette fois, une vieille femme dont le corps est entièrement recouvert d’un voile se met à danser, à tourner puis finit elle aussi par s’effondrer dans une forme d’extase. Dans le plan suivant on voit un homme avec un couteau à la main, totalement habité par la musique. Puis la caméra recule et cadre un mouton égorgé à ses pieds. La transe prend alors la forme d’un sacrifice et rejoint le rite vaudou… Enfin, grâce à un montage alternant les scènes de concert et des images d’archives, le réalisateur montre à quel point cette transe est liée à la culture de son pays. Ces images filmées en noir et blanc proviennent de l’enterrement de Mohamed V (1961). On y voit alors des femmes et des hommes se laisser porter par leur tristesse et par leur désespoir, hurlant et gesticulant jusqu’à l’épuisement le plus total.

Mais au-delà de ces images captivantes, Transes suit également la vie des musiciens du groupe. En 1981, ils n’étaient plus que quatre (Boujmîa Hagour était décédé). La confiance instaurée avec le réalisateur leur permet de se laisser aller librement à leurs pensées. Ahmed El Maânouni filme des scènes de répétition, de création, mais également de voyage. Parfois son film manque de cohérence : il passe d’une séquence à l’autre sans véritable fil conducteur, nous offrant quelques moments captés aux côtés de Nass El Ghiwane. Si l’ensemble peut paraître disparate, il est pourtant évocateur. Il montre par exemple la simplicité des membres du groupe : malgré leur immense renommée, ces derniers sont restés humbles, proches du peuple et fidèles à leurs origines. Leur amitié est également touchante et l'humour prend une place importante dans leurs relations.

Ils puisent leur inspiration dans le quotidien des quartiers marocains. Transes prend alors la forme d’un documentaire sur la vie quotidienne des Marocains. Ce témoignage est une des forces du film. Ahmed El Maânouni illustre souvent ses entretiens de plans de la ville : un homme prépare du pain, des vêtements sèchent dans la rue, un pêcheur revient péniblement du large à bord de sa frêle embarcation… Ici, on est bien loin de la carte postale du Maroc. Le cinéaste nous embarque sur les routes de son pays et nous donne l’occasion de ressentir la formidable vitalité de ses habitants.

Transes invite le spectateur à partager le quotidien d’une formation musicale hors norme, à se passionner pour le rite de la transe et à déambuler dans les rues du Maroc. Si son montage décousu peut perturber lors d’un premier visionnage, ses images, ses sons et la musique fascinante de Nass El Ghiwane restent pourtant gravés dans la mémoire du spectateur. Transes est une expérience inoubliable...

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La fiche IMDb du film
Par François-Olivier Lefèvre - le 4 mai 2012