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Critique de film
Le film

Train d'enfer

(Hell Drivers)

L'histoire

Tom Yately, un jeune homme au passé mystérieux se fait embaucher dans une entreprise de transport routier. Il est bien accueilli par Gino, l’émigré italien qui le prend sous son aile, et Lucy, la jolie secrétaire en mal d’amour. Mais un fort esprit de compétition règne au sein de cette communauté de routiers. En effet, Tom va vite découvrir que le danger viendra bien plus de la violence des rapports humains que des routes dangereuses. Routes que les chauffeurs sont obligés d’emprunter à toute vitesse à bord de leur camion pour honorer leur quota journalier de chargements. D’autant plus que Tom s’en va défier le féroce et violent Red, le chef du groupe des "Hell Drivers", pour lui arracher la première place.

Analyse et critique

Dès les toutes premières images de Train d’enfer (Hell Drivers), le spectateur assis à la place du chauffeur voit défiler, à grande vitesse devant ses yeux, les routes tortueuses et menaçantes de la campagne anglaise. Nous ne sommes pas encore devant Mad Max ou Duel mais, d’entrée, le réalisateur expose avec force l’enjeu de son film. Si les routes et leurs courbes agressives font naître des sentiments d’excitation et de danger, l’horizon, lui, est pavé de mauvaises intentions pour ces esclaves de l’asphalte et de la boue. Si Train d’enfer rappelle quelque peu Le Salaire de la peur par son sujet, le onzième long métrage de Cy Endfield est également un film social dans la tradition réaliste du cinéma anglais.

Cy Endfield est un réalisateur d’origine sud-africaine qui débuta à Hollywood dans les années 40 comme scénariste puis réalisateur. En 1950, il se fait remarquer avec Fureur sur la ville (The Sound of Fury), un film noir à petit budget sur le lynchage, d’une rare violence. Malheureusement, Endfield fut ensuite une victime de la tristement célèbre Commission des Activités Anti-Américaines et dut s’exiler en Angleterre pour travailler. Il n’est pas interdit de penser que ce sombre événement ait contribué à augmenter la hargne (déjà présente dans ses premiers films) qui caractérise plusieurs de ses réalisations. On se souvient par exemple de ses films les plus célèbres comme Zoulou (1964) et Les Sables de Kalahari (1965) dans lesquels la beauté des images se mêle à un déchaînement de violence furieuse rarement atteint dans ce type de productions spectaculaires. En 1961, Cy Endfield a également réalisé une adaptation plutôt réussie de L’Ile mystérieuse de Jules Verne. Dans Train d’enfer, le cinéaste met ainsi à profit son goût pour l’action brutale et les sujets sociaux, et réalise un film efficace et séduisant par bien des aspects. On peut seulement regretter que Endfield ne soit pas allé au bout du déchaînement des passions et de l’excitation visuelle que promettait son film.

Train d’enfer traite plutôt bien de la condition sociale des routiers, exploités par leur patron sans scrupules et obligés d’accomplir des cadences folles, et pour cela au risque de s’entre-tuer. Les personnages de prolétaires endurcis, ainsi que le décor triste et gris de l’Angleterre provinciale et travailleuse des petites gens, sont dépeints avec réalisme et empathie. Mais force est d'avouer que ce même travail social de reconstitution et de vision sociologique sera développé plus tard de façon autrement plus originale chez d’autres réalisateurs anglais comme Lindsay Anderson, Karel Reisz ou Tony Richardson. Dans le film de Cy Endfield, comme les personnages se définissent plus par leurs actions et que le réalisateur décide ne pas trop verser dans l’étude psychologique, on aurait pu s’attendre alors à une œuvre plus percutante, orientant la matière filmique vers des sommets d’action brute et rapide. Train d’enfer avait tout pour être un film conceptuel, proche de l’abstraction. Une œuvre entièrement tournée vers la métaphore d’une société mécaniquement aliénante, dont l’espace routier serait à la fois le lieu de cette aliénation et celui de la libération et des instincts de conservation. Ce qui n’est donc pas tout à fait le cas en l’occurrence. Sur ce point, les années 70 répondront à nos attentes avec les œuvres coup-de-poing de Steven Spielberg et de George Miller. Car Endfield ne choisit pas vraiment entre regard social - un peu convenu - et allégorie. Ce qui peut apparaître comme un équilibre subtil pour certains spectateurs restera une déception pour d’autres.

Mais il ne faudrait pas toutefois bouder notre plaisir. Endfield, fort de sa réputation, parvient tout de même à emballer quelques belles séquences de poursuite, bénéficiant d’un découpage efficace qui réussit à entraîner le spectateur au plus prêt de l’action. Les allers-retours incessants de ces camions bringuebalants qui déchirent la campagne anglaise, les plans alternatifs sur la fragile solitude du chauffeur et sur la monstruosité des machines, les images successives de ces différents personnages formant une communauté (à la fois soudée et en proie à une féroce lutte interne), tout cela dessine une chorégraphie intense et chaotique qui sert assez bien la violence sociale du propos.

On s’en voudrait, pour finir, de ne pas commenter le casting de ce film, rétrospectivement impressionnant. En effet certains comédiens étaient peu ou pas connus lors de la sortie de Train d’enfer. D’autres sont des acteurs plus habitués aux seconds rôles. Le rugueux et athlétique Stanley Baker est opposé au monstrueux Patrick McGoohan, dont c’est l’un des premiers films. McGoohan, qui n’a pas son pareil pour allier élégance, morgue et sécheresse (Le Prisonnier, L’Evadé d’Alcatraz et ses nombreuses prestations télévisées) compose un personnage fourbe et cruel, d’une brutalité et d’une vulgarité plutôt jouissives pour un spectateur peu habitué à le voir ainsi (il crache et rote, le cigare toujours vissé au bec). On croise également des acteurs roués et malicieux comme Herbert Lom (Tueurs de dames, Spartacus, la série des Panthère Rose), Alfie Bass (Le Bal des Vampires, Alfie) ou Gordon Jackson (La Grande évasion, Les Révoltés du Bounty). On aperçoit enfin et surtout de célèbres débutants comme bien entendu le fringuant Sean Connery (qu’on ne présente plus) dont c’est le troisième film à 26 ans, la toute jeune Jill Ireland (la futur compagne à la ville comme à l’écran de Charles Bronson) et le svelte David McCallum (Billy Budd, La Grande évasion ou bien sûr la série télévisée Des agents très spéciaux) qui interprète le frère cadet de Stanley Baker. Cette distribution, riche de toutes ces individualités, excelle à retranscrire un fort sentiment communautaire et contribue à la réussite relative de ce film fort sympathique, dont on peut également regretter la fin bien trop expéditive.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Ronny Chester - le 30 mars 2003