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Critique de film
Le film

Sur la piste de la grande caravane

(The Hallelujah Trail)

Partenariat

L'histoire

Hiver 1867. A Denver dans le Colorado, les habitants sont désespérés. Une catastrophe imminente est sur le point de se produire : alors que le barman voit descendre dangereusement sa provision d’alcool, l’oracle (Donald Pleasance) annonce un hiver plus rigoureux que jamais qui pourrait empêcher tout approvisionnement dans les mois à venir, et notamment la venue de 40 fourgons conduits par le "bon républicain" Frank Wallingham (Brian Keith) contenant six cents barils de bière et de whisky. Mais s’il n’y avait que la future neige pour faire barrage au convoi sur la piste Hallelujah ! C’est sans compter sur les Indiens qui aimeraient bien s’approprier de l’eau de feu à moindre coût, sur les convoyeurs irlandais qui ne pensent qu’à faire grève et... pire encore... sur les dames de la ligue de tempérance - avec à leur tête la charmante Cora Templeton Massingale (Lee Remick) - qui entendent s’opposer avec force à la livraison de l’alcool ! Un imbroglio inextricable pour les détachements de cavalerie commandés par le colonel Gearhart (Burt Lancaster) et le capitaine Slater (Tim Hutton) censés protéger le convoi et les femmes. D’autant que - attention, il faut suivre - le capitaine s’est amouraché de la fille du colonel (Pamela Tiffin), laquelle s’est ralliée à la chef des féministes. Tempêtes de sable et sables mouvants vont se mettre également de la partie. De quoi définitivement vous couper l'envie de boire !

Analyse et critique

Même s’il fut longtemps mésestimé, John Sturges fut l’un des réalisateurs de westerns les plus passionnants des années 1950 avec notamment à la clé les chefs-d’œuvre que sont Fort Bravo (Escape from Fort Bravo), Règlement de comptes à OK Corral (Gunfight at OK Corral) ou Le Dernier train de Gun Hill (Last Train from Gun Hill). Après, en 1960, un Magnificent Seven (Les 7 mercenaires) qui devient un classique instantané - notamment auprès du grand public -, la plupart de ses westerns suivants furent au contraire vilipendés avec violence. Le retour de bâton suite à un trop grand succès mal digéré par la critique ? Et pourtant, dans le domaine du western humoristique, 3 Sergeants n’était clairement pas le navet annoncé et ne méritait pas un tel lynchage. Il en va de même pour cette pantalonnade qu’est Sur la piste de la grande caravane, certes très moyenne mais cependant loin d’être honteuse. Car non seulement là encore le spectacle est plaisant mais, en toute subjectivité, il n’est même pas interdit de le préférer à cette grosse machine sans âme qu’est justement Les 7 mercenaires. Comme j’ai pu le lire sur la toile et qui résume effectivement assez bien à la fois ses défauts et ses qualités, sa semi-réussite paradoxale, The Hallelujah Trail est un "western parodique agréablement idiot". Une phrase qu'on aurait déjà pu l’écrire à propos due Grand McLintock de Andrew V. McLaglen par exemple, néanmoins plus harmonieux et réussi. Deux films frivoles, improbables patchworks d'action et d'humour, bien divertissants à défaut d'autre chose.

William Gulick, l’auteur du roman dont est tiré le scénario, a également écrit le livre qui a servi de base au chef-d’œuvre le plus pur d’Anthony Mann, Les Affameurs (Bend of the River). Quant au scénariste, John Gay, il n’était pas dénué de talent non plus, ayant auparavant signé entre autres pour Vincente Minnelli cette petite merveille de sensibilité et d’humour qu’est Il faut marier papa (The Courtship of Eddie’s Father) ainsi que, toujours pour le même cinéaste, le scénario formidablement dense des Quatre cavaliers de l’Apocalypse (The Four Horsemen of the Apocalypse). Comme on peut le constater, l’écriture de cette comédie westernienne n’a pas été confiée à des tâcherons ; c’est donc avant tout à John Sturges qu'incombe ce semi-ratage d’autant qu’il en est aussi le producteur. Et c’est bien le réalisateur lui-même qui semble le plus mal à l’aise avec l’humour débridé du scénario, paraissant peu doué pour le timing dans la gestion des gags ou pour gérer la durée excessive de son film (plusieurs versions se sont succédé, de 134 à 165 minutes) alors qu’à partir d'un pitch aussi dépouillé d'enjeux dramatiques, une heure de moins n’aurait probablement pas nui à l’ensemble, bien au contraire. Des Tuniques Bleues dérangées dans leur quotidien, une ligue féminine de tempérance sacrément vindicative, des guerriers sioux attirés par l’alcool, des mineurs déprimés d’en être privés, des Irlandais revendicatifs, une milice menée par un oracle dont la clairvoyance naît de son ingestion d’alcool, un "bon républicain" qui ne pense qu’à l'argent que sa cargaison va lui rapporter... Tout ce petit monde va brasser beaucoup de vent au milieu des paysages désertiques du Colorado, autour d’un convoi transportant 600 tonneaux de bière, de whisky et de champagne... Si la mise en place de l’intrigue et la présentation de ces différents groupes se révèlent cocasses et divertissantes, la seconde partie du film qui suit l’entracte est en revanche vraiment non seulement lourde à digérer à force de répétitions mais aussi laborieuse dans son avancée qui ressemble bien plus à du sur-place.

Le film de Sturges se veut un pastiche loufoque des grosses productions épiques de ce début des années 1960 narrant l’épopée de l’Ouest, avec en première ligne bien évidemment La Conquête de l’Ouest (How the West Was Won) sorti deux ans plus tôt. Témoins cette accroche parodique sur l’affiche américaine ("See How the West Was Fun !"), cette voix off un peu sentencieuse mais totalement décalée, ce même style de plans qui ouvrent le film, ceux des paysages majestueux... Alors que le principal défaut du premier était de traiter d’un vaste sujet en à peine 150 minutes, celui du film de John Sturges est donc au contraire d’étirer sur la même durée une intrigue qui tient sur un post-it. Le film dispose certes d’une imposante logistique, d’une magnifique photographie de Robert Surtees, de comédiens talentueux, utilise des cascadeurs chevronnés (il y a un plan absolument étonnant lors de la débandade des chariots des Indiens arrivant face caméra - cela ne m’étonnerait pas qu’un des stuntmen ait été blessé à l'occasion), est filmé au sein de paysages grandioses et mis en musique par un Elmer Bernstein inspiré... Il n’en est pas moins au final assez décevant d’autant plus qu’il s’essouffle au fur et à mesure de son avancée, la dernière heure s’éternisant à n'en plus finir. En attendant que ça se passe, nous aurons eu quand même de nombreuses occasions de nous réjouir grâce avant tout aux acteurs : on ne se lasse pas de l’hilarant stoïcisme de Burt Lancaster face au tumulte ambiant, de ses priorités (il dit en substance à son capitaine qu’il peut bécoter sa fille tant qu’il veut à condition de ne pas le faire sur sa peau de bête !), du charme de Lee Remick, de l’aplomb de Brian Keith qui ne cesse de répéter qu’il est un bon républicain, et enfin des interprétations déjantées de Donald Pleasance et d'un Martin Landau difficilement reconnaissable grimé en chef sioux. Certaines situations auront également réussi à nous dérider, comme cette bataille homérique au milieu d’une tempête de sable au cours de laquelle tous les groupes se croisent sans se voir et qui n’occasionnera aucun mort.

Sans violence aucune, Sur la piste de la grande caravane est une pochade westernienne dépaysante et totalement extravagante. Au cours de son tournage, tous les participants semblent s’être amusés comme des petits fous au point d’en avoir oublié de nous captiver (le film fut d'ailleurs un bide monumental) ; il est bien dommage que le scénario ne soit pas tombé entre les mains de Blake Edwards ! En l’état, on peut néanmoins arriver à se divertir, à condition de ne pas attendre monts et merveilles de cette grosse farce un peu laborieuse. John Sturges se rattrapera brillamment pour son film suivant, le très sombre Sept secondes en enfer (Hour of the Gun), sorte de suite non officielle à son Gunfight at OK Corral.

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La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 30 janvier 2016