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Critique de film

L'histoire

Dans l’Orient des ‘Mille et une Nuits’, Sinbad le marin (Douglas Fairbanks Jr.), célèbre aventurier et affabulateur impénitent, décide de raconter à un petit groupe d’auditeurs son huitième voyage, celui qui l’a mené sur l’île mystérieuse et quasiment introuvable de Deryabar réputée pour son fabuleux trésor. En cours de route, accompagné de son fidèle compagnon Abbu (George Tobias), il croise de nombreux autres personnages convoitant ce fameux magot : la belle Shireen (Maureen O’Hara) qui tente de le séduire pour arriver à ses fins avant de tomber amoureuse de lui, le cupide émir de Daibul (Anthony Quinn) également amouraché de la rousse flamboyante, le fourbe magicien Jamal/Melik (Walter Slezak)... Comme à la fin de ses sept autres voyages notoires, le fougueux aventurier se sera sorti de toutes les impasses après s’être débarrassé de tous ses cruels ennemis et avoir fait tomber l’héroïne dans ses bras…

Analyse et critique

Suite à des difficultés financières, Richard Wallace, au départ destiné à la chirurgie, deviendra finalement monteur pour Mack Sennett. Devenu réalisateur en 1926, il tournera d’innombrables comédies et dirigera des vedettes comme Shirley Temple ou Maurice Chevalier. Mais en France, il ne reste connu encore aujourd’hui que pour deux films réalisés en 1947, Tycoon, dans lequel on pouvait voir John Wayne endosser le rôle d’un ingénieur perceur de tunnels, ainsi que Sinbad le marin, première incursion au cinéma, en tant que héros principal, de ce personnage des "Mille et une nuits". Sinbad était déjà apparu dans d’autres bandes comme Arabian Night en 1942 mais seulement en tant que "guest-star" ou plutôt "guest-hero" ! Par la suite, ce truculent aventurier prendra simultanément les traits de Dale Robertson dans Le Fils de Sinbad (1955) de Ted Tetzlaf, Guy "Zorro" Williams dans Capitaine Sinbad (1963) de Byron Haskin, Gordon Mitchell dans Sinbad et les sept Sarrasins (1965) de Emimmo Salvi, John Phillip Law dans Le Voyage fantastique de Sinbad (1973) de Gordon Hessler, Robert Malcom dans Sinbad et le calife de Bagdad (1973) de Pietro Francisci et Patrick Wayne dans Sinbad et l’œil du tigre (1977) de Sam Wanamaker. Mais s’il devait n’en rester qu’un, ce serait sans aucun doute et sans que personne je pense vienne me contredire, le splendide Septième voyage de Sinbad (1958) de Nathan Juran avec Kerwin Matthews dans le rôle titre, film qui bénéficiait surtout d’une partition de Bernard Herrmann et de fabuleux effets spéciaux de Ray Harryhausen.

Contrairement au fameux film de Nathan Juran et à ce que nous attendons des aventures merveilleuses des "Milles et une Nuits", rien ne rattache Sinbad le marin au genre fantastique ou féerique qui a fleuri dès les années 50 et explosé la décennie suivante. Lorsque Sinbad utilise une lampe "semblable à celle de son ami Aladin", il n’en fait pas sortir un génie mais, en soufflant dessus, une simple fumée le dissimulant à ses ennemis. Absolument rien d’irréaliste, au sens fantastique du terme, dans cette histoire : il ne s’agit ni plus ni moins que d’un film d’aventure maritime que beaucoup pourront trouver "kitchissime" aujourd’hui. En effet, les décors aux couleurs flamboyantes sont parfois représentés de façon minimaliste (le carton-pâte ressortant alors de plus belle), d’innombrables toiles peintes sont utilisées pour les extérieurs, le fil faisant voleter le mainate est excessivement voyant et les cieux sont parfois représentés par des tentures assez peu discrètes (voir à ce propos la scène de poursuite au palais, les gardes de l’émir tentant d’appréhender Sinbad, cette séquence rocambolesque se terminant par une partie de "store-toboggan"collé au ciel par le même drap justement). Des idées de mise en scène accentuent même ce côté "kitsch" et lourdement appuyé : lorsque le magicien Melik est démasqué, une lumière verte vient lui éclairer le visage lorsqu’il se met à parler pour signifier l’aspect alors diabolique du personnage et afin de faire un parallèle avec l’eau empoisonnée de la même couleur verte.

Le charme que possède pourtant le film (pour ceux qui, comme moi arrivent à en trouver) provient pourtant d’une part de ce côté "studio" dans lequel se déroulent ces aventures improbables. Si très jeune nous avons pris énormément de plaisir à découvrir le film, une nouvelle vision plus tardive nous déçoit forcément par le côté extrêmement bavard de l’entreprise que nous avions occulté précédemment. En effet, nous nous rendons compte que les dialogues sont abondants et qu’au contraire les scènes mouvementées, inhérentes à ce genre de film, n’occupent qu’une infime partie du métrage total. Sachant cela, une troisième vision nous surprend à nouveau car il se révèle que le scénario est très bien écrit, sadique à souhait ( ;-) : Sinbad voulant vérifier si l’eau du bateau est oui ou non empoisonnée demande à Abbu de la faire goûter au plus inutile de l’équipage) et que les dialogues sont tout ce qu’il y a de plus réussis, drôles, gentiment ironiques, vivaces et ne manquant pas de piquant. Pas si étonnant que ça puisque John Twist, scénariste quasiment inconnu, signera par la suite quelques chefs d’oeuvre de Raoul Walsh comme L’Esclave libre mais surtout son titre de gloire cinéphilique, La Fille du désert, sublime remake par Walsh lui-même de son célèbre High Sierra.

Un scénario donc très plaisant porté par une très bonne partition du compositeur attitré de la RKO, le talentueux et prolifique (plus de 350 bandes originales en 30 ans) Roy Webb. Dans la lignée des Korngold, Waxman ou Steiner, ce musicien quelque peu sous-estimé n’a pas à rougir de son travail sur le film de Richard Wallace même s’il reste néanmoins en deçà de ses maîtres. La photographie de George Barnes, que certains adorateurs du film, s’avançant quand même un peu vite, ont comparé à celle des films du tandem Powell-Pressburger (Sic ! L’amour rend bien aveugle) est réjouissante pour la rétine, le technicolor de l’époque étant vraiment incomparable. Dans un tout autre style, le chef opérateur avait signé 3 ans plus tôt, celle magnifique du Spellbound de Hitchcock. Bref, un beau casting technique encadrant un non moins bon casting des acteurs.

Maureen O’Hara, belle à damner un Saint, se régale de son rôle de femme forte, au début roublarde, envieuse, égoïste et ambitieuse mais qui évoluera jusqu’à préférer choisir l’amour à la richesse (évidemment naïf tout ceci mais nous sommes dans un conte) ; Anthony Quinn à l’aise dans la peau de l’émir cupide et impitoyable ; Walter Slezak qui s’amuse comme un petit fou dans la peau du "méchant de service" efféminé dont l’homosexualité n’est pas cachée ("Il méprisait les caresses des jeunes filles" dira Sinbad au début de son histoire) ; George Tobias interprétant le compagnon de voyage de Sinbad, est assez drôle dans ce rôle de bouffon faire-valoir, aux mimiques exagérées et à l’air constamment ahuri. Jane Greer n’a malheureusement en revanche qu’un rôle très secondaire.

Quant à Douglas Fairbanks Jr dont le jeu pourra en agacer certains, il est tout à fait à sa place dans ce rôle d’affabulateur incorrigible, à l’esprit aventureux, en perpétuel mouvement, le sourire constamment aux lèvres, se jouant de tous les obstacles avec une bonne humeur communicative et un entrain jamais pris en défaut. Tournoyant, virevoltant, se déplaçant d’une manière dansante, accompagnant toutes ses paroles de gestes amples, son cabotinage et ses exagérations servent le personnage : Gene Kelly et Burt Lancaster n’en feront pas moins dans successivement Les trois mousquetaires de George Sidney et Le corsaire rouge de Robert Siodmak. L’acteur finira d’ailleurs sa carrière sur les planches sur lesquelles il trouvait mieux à s’exprimer que derrière une caméra. L’appréciation du "cabotinage" étant aussi une donnée foncièrement subjective, prévenons tout de même que l’acteur en fait des tonnes mais pas plus à mon avis qu’un Cary Grant outrancier des mauvais jours (Gunga Din). Ce jeu s’intègre pourtant parfaitement au récit, la scène de vente aux enchères du bateau au début du film étant de ce point de vue assez jouissive, l’acteur haranguant la foule, séduisant la princesse, et finissant cette longue séquence par une phrase très drôle dans le contexte qui fait deviner la roublardise qu’a du déployer le marin : "Tu as réussi à me vendre mon propre navire, j’ai réussi à te le payer avec ton propre argent".

Si la fantaisie s’insinue donc avec bonheur dans l’intrigue, les dialogues et l’interprétation, il n’en est malheureusement pas de même pour la mise en scène sclérosée d’un Richard Wallace dont on comprend qu’il n’ait pas réussi à sortir du lot : le minimum syndical, une application assez indigente bien dommageable et qui empêche le film de jamais vraiment décoller. Mais ce manque d’initiative et de talent ne vient heureusement jamais non plus atténuer la cruauté et le sadisme de certaines scènes au cours desquelles le scénariste s’est visiblement amusé ; ce qui donne une complaisance amusante aux séances de "fouettages", de décapitations, de morts atroces avec notamment celle de Anthony Quinn. (Non, je ne suis pas devenu maso mais dans une telle production, c’est assez réjouissant au second degré ;-) )

Un film qui pourra sembler très plaisant pour nombre d’entre nous et ennuyer une autre partie, un film certes secondaire mais qui à n’en pas douter ravira les plus jeunes ou ceux pour qui l’âme d’enfant n’aura pas été jetée en pâture au cynisme ambiant. Mais laissons la conclusion à notre narrateur préféré. Sinbad, pour le bien de sa quête, s’étant fait passer pour le Prince Ahmed, héritier légitime du trésor de Deryabar, et parlant de lui à son compagnon Abbu comme s’il l’était vraiment, ce dernier lui dit "Le prince héritier ! Tu t’en es convaincu toi-même" ; sur quoi Sinbad lui rétorque cette très belle phrase romanesque qui résume bien le personnage et son optimisme forcené : "L’avantage d’ignorer ses origines, c’est de pouvoir choisir son destin. Mieux vaut être fils de roi que fils de mendiant".

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