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Critique de film
Le film

Scorpio

L'histoire

Gerald Cross, vétéran de la CIA, veut échapper à ses employeurs. Pourquoi ? Parce qu'il est las du jeu de l'espionnage ? Parce que selon la CIA il est un agent double ? L'agence envoie le protégé de Cross, l'ambitieux Jean Laurier - nom de code Scorpion - pour le traquer.

Analyse et critique

Ambigu par excellence, l'espionnage ne pouvait qu'attirer Winner, qui en donne sa lecture avec Scorpio. Le genre avait bien sûr une signification particulière dans l'Amérique des années 70 pour cause de Watergate (dès 1970, les conversations secrètes des "activistes politiques" étaient mises sur écoute). Ironiquement, la CIA, en permettant à Winner de tourner dans ses bureaux (une première pour un film), semble avoir envisagé le film comme l'occasion d'une petite opération de publicité, de transparence. Scorpio est un thriller d'espionnage apocalyptique ("il n'y a plus de secret - aucun valant la peine d'être volé", dixit Cross/Lancaster), hanté par des espions carriéristes ou désabusés (dès 1973) qui préfigurent la vague des barbouzes égarés postmodernes, post-Guerre Froide. Winner préfère y reprendre le canevas père/fils du Flingueur, négligeant le parfum zaprudérien du scénario, qui débute et se termine sur des images gigognes à décrypter (un assassinat en direct à la télévision et un film de surveillance). Laissant à d'autres films le vertige théorique, Scorpio est davantage gagné par l'air du soupçon que la paranoïa (on y voit tout de même Delon mentir à sa petite amie devant la statue d'Abraham Lincoln à Washington). Il se concentre sur sa paire de stars (Lancaster et Delon égaux à eux-mêmes). Sous le thriller solide (voir la poursuite sur un chantier viennois, où les deux stars assurent l'essentiel de leurs cascades), Winner travaille à nouveau la confusion des genres et repères.


Il était finalement logique pour un cinéaste habitué aux parallèles entre bons et méchants d'appliquer son cynisme aux rapports Est-Ouest. Sur fond de réalité apparemment simpliste (où celui qui n'est pas dans votre camp est forcément dans l'autre), le scénario évoque la fuite désespérée d'un homme – ancien idéaliste, résolument antifasciste - refusant de prendre parti, puisque aucun ne le mérite. Tout comme le Bronson du Flingueur, Lancaster/Cross s'affranchit des règles mais est rattrapé par le système. Le cœur du film est dans ce dialogue entre Lancaster et Paul Scoffield, en espion russe vieillissant et ayant foi dans le communisme, mais pas celui de l'URSS : "as-tu remarqué que nous sommes remplacés par de jeunes hommes au visage vif et stupide, habillés à la mode et uniquement voués à l'efficacité, des gardiens de machine, des pousseurs de boutons, des quincailliers aux jouets compliqués et qui malgré la langue, se ressemblent tous, qu'ils appartiennent à l'Est ou à l'Ouest" ? Affrontement de générations encore, où les "Bons" se comportent comme les "Méchants" (jusqu'à cette scène un brin dérangeante où la CIA se sert d'Autrichiens pour disposer d'un rescapé d'un camp de concentration) et vice-versa, où l'arrivisme est compagnie des Rois et des Grands de la Terre (Delon voulant rentrer dans la CIA). Le final, version barbouze de Get Carter tout en ruines morales, confirme la vision comportementaliste et nihiliste du monde du Flingueur : on agit en croyant savoir pourquoi, on respecte les règles en ayant oublié pourquoi ("parce que c'est dans ma nature", répond le scorpion piquant la grenouille dans la fable).


New York, ville fermée

Les films suivants de Winner sont… contrastés : The Stone Killer / Le Cercle Noir (1973) est un polar où Bronson marche enfin sur les traces de l'Inspecteur Harry ("This cop plays dirty", clamait l'affiche). Réalisé correctement mais au montage parfois abrupt (Winner confond nervosité ‘friedkinienne’ et découpage brutal), le film est intéressant pour son arrière-plan chaotique où se mêlent explicitement séquelles du Vietnam et références au Black Power et à la contre-culture. Cette histoire de vengeance mafieuse vieille de 40 ans est parfois tirée par les cheveux mais étonne par sa fin noire, où le policier joué par Bronson se révèle être un libéral - au sens américain, donc "de gauche" - las, Sisyphe sous le poids d'une Amérique en plomb. En 1974, le Paul Kersey de Death Wish sera l'incarnation définitive de l'Américain divisé selon Winner, allumant la polémique car cet individu qui provoque les voyous de New York n'est pas un policier ni même un criminel : c'est un citoyen, le citoyen K. Après ce western urbain roublard, Winner s'accorde une récréation ratée avec Won Ton Ton (1975), biopic à peine déguisé du chien Rintintin et symptôme d'une vague "rétro" au cours de laquelle Hollywood se penchait sur son passé.

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En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Léo Soesanto - le 6 décembre 2004