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Critique de film
Le film

La Sentinelle des maudits

(The Sentinel)

Partenariat

L'histoire

Alison, mannequin en vogue à New York, cherche désespérément un appartement en ville. Elle en déniche un, aux voisins étranges : un vieillard onctueux, deux charmantes femmes et un prêtre aveugle. D'étranges événements surviennent. Mais que se passe-t-il ?

Analyse et critique



Winner conclut ce voyage américain par son film le plus étrange et misanthrope de cette période ("les New Yorkais n'ont que le sens du sexe et de l'argent", dixit un personnage). Sur le papier, le film pourrait se résumer ainsi : la malédiction de ma maison hantée et qui est aussi une porte sur l'Enfer, en pleine grève des exorcistes. Dans la lignée des films d'horreur religieuse de la période, le film joue sur le renouveau chrétien comme réponse déconcertée à une angoisse collective de fin du monde. Couple menacé, foyer envahi, tension sexuelle (le père d'Alison) et mal éternel, nous sommes en terrain connu. Winner joue la carte du Grand Guignol, du cliché (les demoiselles en nuisette affrontant le danger surnaturel avec un couteau de cuisine, le jeu de Sarandon lorsqu'il découvre le "secret" de la maison) pour ce film à trous et foutraque où les vrais fantômes sont d'anciennes gloires payant leur loyer. Tapis rouge pour Ava Gardner déguisée en Geneviève de Fontenay, Burgess Meredith en Pingouin, John Carradine en momie, José Ferrer en cardinal de Richelieu imberbe, Eli Wallach en bon, brute et flic et Martin Balsam en professeur Tournesol. Involontairement cérébral par moments (ou ennuyeux, c'est selon) pour cause de budget étriqué, le film vaut pour ses instants parfaitement dégénérés tels que la scène des deux lesbiennes ou un intermède de triolisme gérontophile. Winner ose tout, surtout pour le final où il met en scène de véritables freaks - réellement défigurés et handicapés - pour incarner les damnés de l'enfer (1).



Et pourtant, le film reste ‘winnerien’ en diable (voir le policier incarné par Wallach), la confusion des genres étant appliquée cette fois au couple matériel/spirituel. Le résultat est une conflagration : des héros vides (Alison/Cristina Raines (2)) et louches (l'avocat/fiancé incarné par Chris Sarandon) affrontent un groupuscule de l'Eglise Catholique qui veut sauver le monde. Au prix bien sûr du mensonge, du parjure, du meurtre et qui sait peut-être, de la spéculation immobilière. Il n'y a rien, ni personne à qui se raccrocher, entre le monde de la Mode et des apparences et une assemblée de prêtres (figurant la menace institutionnelle, autoritariste de Lawman ou Scorpio dans un pays protestant) manipulant systématiquement ceux qui ont commis le pire pêché - ou l'acte individualiste ultime - mais y ont survécu : le suicide. Tout comme Maddox/Lancaster était antipathique, la fameuse Sentinelle du film qui garde l'entrée des Enfers et censée donc nous sauver, est présentée comme un monstre muet. Sa cécité peut être lue comme une attaque contre l'institution religieuse : l'aveuglement du devoir face au monde matériel. La fin est sarcastique : on pense au prix payé par l'un des personnages pour donner sens à sa vie. Et si l'enfer vu par Winner pourra faire grincer les dents, on pourra trouver - par association d'idées - une forme d'humour noir plus ou moins digérable dans l'idée d'un mannequin affrontant une horde de "phénomènes e foire". Littéralement, il s'agit de protéger des laids,un monde hanté par la beauté vaine, de les repousser dans les enfers comme une tâche que l'on ne saurait voir. De les maintenir derrière la vitrine. Cynisme encore.



Winner bouclera ensuite la boucle en retournant en Grande-Bretagne pour un remake honnête et volontairement sans glamour du Grand Sommeil à Londres. Si son utilité face au classique de Hawks est toujours contestable, le film transpose tout à fait la noirceur du Los Angeles de Chandler dans le Londres contemporain, les ombres sous le soleil dans la grisaille sordide cockney. La décade cynique de Winner s'achève ici. Viennent la chute des années 80, l'inénarrable Death Wish 3, les publicités pour assurances et la critique gastronomique. Ses films des années 70 dressent un portrait fidèle du désenchantement de l'Amérique ‘nixonienne’ puis ‘carterienne’ où les repères sociaux et moraux sont bouleversés, entre Etat tenu en suspicion et individualisme tournant à vide. De Lawman à The Sentinel, la conclusion des films de Winner n'est jamais satisfaisante, induisant que l'éclat d'un combat gagné s'évanouit dans un plus large chaos donné. Ce pessimisme est bien sûr la limite - rajoutons le travail brouillon, roublard - de Winner. Il peut passer pour un grand gamin et fils unique choisissant systématiquement le nihilisme, de casser ses jouets et le mobilier du salon comme le font ses personnages, même si on conçoit mal de nos jours l'obsession du déclin américain de cette époque. Les films de Winner sont une liquidation de cette ère avant fermeture - anticipée - du monde. Forcément, ils donnent une impression de grande braderie : esthètes s'abstenir. L'individualiste ultime de ses films n'est autre que Winner lui-même (il y a ainsi une certaine absurdité dans le tantôt idiot, tantôt nihiliste Death Wish 2, comme un gros bâton offert à ses détracteurs pour mieux le fesser). Le "héros" ne vaut ainsi pas mieux que la société qu'il affronte ou sauve. Bonjour, c'est Travis Bickle.


(1) Le recours aux freaks – dénué de la compassion apparente d'un Browning par exemple - a été dénoncé par certains critiques. Il correspond à la logique, ici poussée à l'extrême, du réalisme comme parti pris chez Winner. Selon ce dernier, les intéressés, venus des quatre coins du pays, étaient surtout heureux de constater qu'ils n'étaient pas seuls au monde. Question donc de point de vue.
(2) Scène ambiguë où sur le tournage d'une publicité, Alison doit répéter dix fois la même prise (montrer une bouteille à la caméra) : est-elle victime des "mauvaises ondes" de son appartement, ou simplement stupide?

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La fiche IMDb du film
Par Léo Soesanto - le 6 décembre 2004