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Critique de film
Le film

Quatre de l'espionnage

(Secret Agent)

Partenariat

L'histoire

1916 : une cérémonie funèbre honore la mémoire d'Edgar Brodie, soldat de Sa Majesté et écrivain. Mais tout cela n'est qu'une mise en scène, car Brodie est un espion qui va se voir confier une mission prioritaire. Sous le nom de Richard Ashenden, il doit se rendre en Suisse pour démasquer et abattre un espion allemand. Il est accompagné du Général, assassin sans pitié et coureur de jupons, et rencontre sur place Elsa que sa hiérarchie lui a assignée comme épouse. Ils identifient rapidement un suspect, mais Richard et Elsa tombent peu à peu amoureux et sont de moins en moins convaincus du bien-fondé de leur mission.

Analyse et critique

En 1935, Alfred Hitchcock tournait Les 39 marches, que l'on peut aisément considérer comme l'un des premiers grands chef-d'œuvre du maître. Avec le recul, et dans la perspective de son immense filmographie, il est a compter parmi ses nombreuses réussites majeures, cumulant toutes les qualités qui font la renommée de l'œuvre hitchcockienne. Y éclatent pour la première fois de manière aussi flagrante tout ce qui réjouit infiniment le spectateur dans l'œuvre du cinéaste anglais : un sens du montage précis, un équilibre parfait entre décontraction et suspense, une narration extrêmement dynamique et des séquences visuellement mémorables. Il n'est donc pas surprenant que Quatre de l'espionnage, qui succède immédiatement aux 39 marches dans la carrière d'Alfred Hitchcock et qui n'offre à l'évidence pas la même perfection, ne bénéficie pas d'une grande réputation. Dans l'ombre d'un film exceptionnel, il fait figure d'œuvre mineure, généralement rapidement expédiée dans les écrits consacrés au réalisateur.

Pourtant, écrivons-le d'emblée, il serait dommage de bouder son plaisir devant cette sympathique comédie d'espionnage qui sait efficacement divertir le spectateur pendant toute sa durée. En effet, si le ton est souvent léger chez Hitchcock, l'aspect comique est bien plus net qu'à l'accoutumée dans Quatre de l'espionnage, et prend nettement le pas sur le suspense. On le constate dès la première scène, une cérémonie funèbre commentée sur un ton sarcastique par la plupart de ses invités. Même si nous comprenons rapidement que le cercueil est vide, l'irrévérence est bien présente, et le ton du film est donné. Le scénario de Quatre de l'espionnage - que l'on doit à Charles Bennett, déjà auteur de celui des 39 marches et de celui de la première version de L'Homme qui en savait trop - est le résultat de l'adaptation de deux nouvelles de W. Somerset Maugham, qui fournissent l'intrigue d'espionnage, et d'une pièce de théâtre de Campbell Dixon qui apporte une histoire d'amour. On aurait pu craindre à la vue de cette diversité des sources de voir à l'écran un film un peu décousu, mais il n'en est rien et la narration est parfaitement homogène. Finalement, et malgré le titre du film, c'est l'histoire d'amour qui prend le dessus et qui est le réel moteur de l'histoire, le contexte d'espionnage, bien que très présent, ne fournissant essentiellement que les péripéties. Ce que nous raconte le film, c'est donc l'histoire d'un coup de foudre entre Edgar Brodie, qui se fait appeler Richard Ashenden pour les besoins de sa mission, et Elsa, deux espions anglais. Peu à peu, cette histoire d'amour va prendre le pas, dans l'esprit des deux protagonistes, sur le but de leur mission, retrouver et abattre un espion allemand qui pourrait faire basculer la guerre sur le front turc.

 

C'est autour du couple que naissent donc les scènes principales du film, d'autant que leur union est longtemps retardée par des éléments extérieurs. D'abord par Robert Marvin, un bellâtre occupant le même hôtel et qui tourne autour d'Elsa, et par le Général, un tueur qui doit aider Brodie dans sa mission et qui se révèle être un personnage tout aussi obsédé par le meurtre que par la gente féminine. La première rencontre à leur hôtel de ces quatre protagonistes ne déparerait pas dans la plus pure des comédies romantiques et pourrait même, par son rythme échevelé, rappeler les plus dynamiques des screwball comedies à l'américaine. La suite du film, même si elle est moins rythmée, conserve le même ton léger tout en faisant avancer, en fil rouge, l'enquête de nos héros. Alors que John Gielgud et Madeleine Carroll, deux monstres sacrés du cinéma anglais, interprètent les deux rôles principaux, c'est vers Peter Lorre qu'il faut se tourner pour trouver la grande performance d'acteur du film. L'inoubliable Hans Beckert de M Le Maudit de Fritz Lang, qui avait déjà travaillé avec Hitchcock pour L'Homme qui en savait trop, campe un superbe personnage, Le Général. Dragueur survolté et un brin balourd, mais néanmoins efficace, il est aussi un tueur assoiffé de sang qui se réjouit de sa mission. Le jeu de l'acteur, d'une intensité et d'une sincérité étonnantes, offrent à la fois une dimension caricaturale servant les intérêts comiques du film, mais aussi un aspect inquiétant qui donne une profondeur supplémentaire à Quatre de l'Espionnage, contrebalançant sa légèreté d'ensemble. On peut le voir comme une variation du traditionnel méchant hitchcockien, cette fois plutôt positionné dans le camp du bien, et il est le personnage que nous attendons chaque fois avec impatience au cours d'un film qui nous conduit avec grâce et efficacité dans une jolie histoire d'amour émaillée d'efficaces scènes d'actions nous menant au dénouement final de la mission des deux espions. Un personnage marquant, une romance, des sourires et des rebondissements, tous les éléments nécessaires sont donc réunis pour nous fournir un solide film d'aventures.

Au regard de ces éléments, qu'est-ce qui pose donc problème et empêche Quatre de l'espionnage de pouvoir être considéré comme une pleine réussite hitchcockienne ? Pour répondre à cette question, autant demander au maître lui-même, lucide analyste de son œuvre : "Il y avait beaucoup d'idées là-dedans, mais le film n'était pas réussi. Je crois savoir pourquoi : dans un film d'aventures, le personnage principal doit avoir un but, c'est vital pour l'évolution du film et pour la participation du public qui doit soutenir le personnage et je dirais presque l'aider à atteindre ce but. Dans Quatre de l'espionnage, le héros a une besogne à accomplir, mais cette besogne lui répugne, et il cherche à l'éviter." (1) Dire que le film n'est pas une réussite est un constat qui nous parait sévère, mais l'analyse du réalisateur n'en est pas moins juste. A mesure que l'histoire progresse, et que le couple principal se rapproche, l'intérêt des deux personnages principaux pour leur mission décline. Au point même que nous les voyons proches, avant un rebondissement, de l'abandonner définitivement. Leur position est claire : ils ont une histoire d'amour à vivre et ils n'ont aucune envie de tuer un homme, si dangereux soit-il. Si l'intrigue d'espionnage est plutôt à voir, nous semble-t-il, comme un arrière-plan à leur romance, elle est toutefois capitale à la dynamique du film, et à l'intérêt du spectateur. Le choix moral du héros, comme le souligne Hitchcock, atténue cet intérêt, comme si cette intrigue n'avait plus d'importance. D'autant que le cinéaste choisit de conclure son film sur une séquence beaucoup plus dramatique qui doit tenir en haleine le public. Ce final, remarquablement mis en scène, souffre effectivement de l'évolution du personnage principal, et n'a pas l'impact qu'il aurait dû avoir.

De manière plus générale, la petite faiblesse de Quatre de l'espionnage réside dans le léger déséquilibre du scénario entre comédie romantique et suspense d'espionnage. L'importance donnée au premier aspect, qui domine la narration durant les trois quarts du film, atténue quelque peu la force du second lorsque le temps d'une conclusion intense est venu. C'est justement cet équilibre narratif qui fait la valeur des grandes œuvres hitchcockiennes et qui relègue cet opus au rang d'élément mineur de la filmographie du réalisateur. Néanmoins, cela ne l'empêche en aucun cas d'être un film extrêmement divertissant, bien plus nettement marqué par ses qualités que par ses défauts.


(1) Hitchcock/ Truffaut, édition définitive, NRF

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Par Philippe Paul - le 2 mars 2015