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Critique de film
Le film

Pauvres millionnaires

(Poveri milionari)

Partenariat

L'histoire

Jeunes mariés, les couples d'amis formés par Anna Maria et Romolo d'un côté, et par Marisa et Salvatore de l'autre, partent en voyage de noces pour Florence, mais une série d'incidents et de malentendus les ramène bien vite à leur point de départ : Rome. Là, ils décident d'emmenager dans leur appartement flambant neuf, mais se rendent comptent que les travaux n'y sont pas terminés. Enfin, Salvatore est victime d'un choc au crâne qui lui fait perdre la mémoire : il fait alors la rencontre d'Alice, une riche aristocrate qui lui confie immédiatement la direction de l'un de ses grands magasins, celui où Romolo travaille. De son côté, Marisa va tout entreprendre pour essayer de reconquérir son jeune époux...

Analyse et critique

A la fin des années 50,  Dino Risi n’est pas encore un grand cinéaste : il a quelques réussites à son actif, aussi sympathiques et mineures que Le Signe de Vénus (1953), mais ce n’est qu’à partir du tout début des années 60, avec l’épanouissement d’un registre très spécifique de comédies satiriques (d’aucuns diraient « à l’italienne », mais Risi lui-même récusait l’expression), que son style s’épanouira de manière décisive, par exemple avec l’accomplissement successif, en 1962-63, de titres aussi importants que Le Fanfaron, La Marche sur Rome et Les Monstres.

A la fin des années 50, toutefois, Dino Risi peut s’enorgueillir d’être déjà un cinéaste populaire, en tout cas d’avoir déjà connu de grands succès : après qu’il a clos la trilogie des Pain, amour… en 1955 (Pain, amour, ainsi soit-il, en couleurs et avec Sophia Loren), le triomphe public de Pauvres mais beaux, en 1956, a en effet très vite incité la Titanus à mettre en chantier des suites, d’abord dès 1957 avec Beaux mais pauvres (tout autant plébiscité par le public) puis en 1959, donc, avec Pauvres millionnaires.

Précisons-le d’emblée : s’il s’agit donc bien du dernier épisode d’une trilogie, il n’est nul besoin de connaître les deux opus précédents pour découvrir Pauvres millionnaires. Le film ne sollicite jamais de manière essentielle des événements survenus dans les films antérieurs (l’actrice principale des deux premiers épisodes, la délicieuse Marisa Allasio, ayant pris sa retraite des écrans en 1958, son personnage n’est même pas mentionné dans ce film-ci) ; les éventuels seconds rôles faisant leur retour sont suffisamment bien caractérisés pour qu’on puisse les identifier sans nouvelle présentation ; et – surtout – la première partie du film est à ce point enlevée et dynamique qu’elle nous plonge d’emblée dans le bain : Pauvres millionnaires attaque en effet sur un tempo de comédie burlesque virevoltante, décrivant les rocambolesques péripéties liées au voyage de noces de deux couples de jeunes mariés en enchaînant quiproquos, coïncidences fâcheuses ou retournements de situation avec une vivacité pour le moins réjouissante. La cadence du film s’adoucit ensuite, mais cette introduction a au moins le mérite, d’un côté, de permettre aux amateurs des deux premiers épisodes de retrouver avec franc plaisir un cadre familier, et d’un autre, de caractériser avec une vraie efficacité les personnages principaux pour ceux qui ne les connaîtraient pas : il suffit par exemple de quelques gaffes et mimiques ahuries à Renato Salvatori (déjà admirable, l’année précédente, dans le rôle de Mario dans Le Pigeon) pour incarner le maladroit Salvatore, qui va dans cet épisode-ci assez largement emporter le morceau.

Déjà co-écrits par Massimo Franciosa et  Pasquale Festa Campanile (important duo de scénaristes, également crédité, à l’occasion, chez Elio Petri ou Luchino Visconti – chacun d’entre eux passera à la réalisation dans les années 60, pour quelques réussites notables), les deux premiers épisodes pouvaient éventuellement s’inscrire dans le registre (un peu empirique) du « néoréalisme rose » : ancrés dans un contexte social fort, ils tenaient de la comédie de mœurs, et un équilibre s’y opérait entre une forme de bienveillance (à l’encontre de personnages attachants malgré leurs défauts) et une inclinaison, un peu en sourdine, pour la satire sociale (sur la petite mesquinerie ou la lâcheté quotidiennes, sur le conformisme social…). Pauvres millionnaires évolue évidemment dans un registre proche, mais privilégie essentiellement sa fibre comique, volontiers plus burlesque. Le film est ainsi assez drôle, très enlevé, habité d'une énergie toute transalpine, si l'on peut dire, et certains quiproquos, pour attendus qu'ils soient, font indéniablement leur effet. Mais les excès burlesques atténuent parfois la précision de la description sociale : on peut, par exemple, peiner à croire à la soudaine ascension sociale de Salvatore, instantanément intégré au cœur de la vieille aristocratie romaine… De la même manière, la légèreté d’ensemble, à la limite de la désinvolture, fait parfois que l’on peine à s’impliquer pour les personnages (après tout, tout cela finira bien par s’arranger…) ou que les quelques élans d’amertume ou de bizarrerie (ce type qui vient prendre un bain chez Alice tous les jeudis soir !?) peinent à produire leur effet.

Pour autant – et comme c’est si souvent le cas pour le cinéma italien, en particulier comique – le film offre, à sa manière, un passionnant instantané de son époque. Dans le courant des années 50, l’Italie connaîtra un boom économique sans égal, notamment suscité par l’afflux massif de capitaux américains. La société changera, profondément, et c’est d’ailleurs en partie la soudaineté de ce « miracle » économique qui expliquera, au strict point de vue cinématographique, des phénomènes simultanés aussi divers que la fin subite du néoréalisme tel qu’il était né (le public, aux préoccupations plus légères, se tournant vers la comédie), l’essor colossal de la production (favorisant en conséquence l’émergence de nombreux cinéastes), ou le développement de la collaboration avec Hollywood. Pour une génération entière de jeunes gens élevés durant la guerre, il s’agissait là d’une période d’infinies opportunités, et les choses allèrent probablement pour eux trop vite – la fin des années 60 puis les années 70 firent ensuite office de violent retour de bâton. Aussi badine ou insouciante soit son approche, la trilogie des Pauvres ne décrit en réalité rien d’autre que cette jeunesse immature, gentiment irresponsable, dépourvue de ces codes sociaux que leurs aînés auraient, de toute façon, été bien en peine de leur transmettre compte tenu de l’évolution rapide de la société. Mais la petite nouveauté de ce troisième épisode se trouve, presque sans le vouloir, dans la question du modèle de cette jeunesse, qui s’évertue, un peu absurdement, à vouloir « fare l’americano », comme le chantait à la même époque Renato Carasono dans son plus célèbre tube.

Après leurs déboires ferroviaires, nos jeunes tourtereaux emménagent donc dans un appartement moderne en banlieue – où, d’ailleurs, d’autres mésaventures les attendent. Là, entre autres disputes, se pose la question du choix de la couche conjugale : à son époux stupéfait qui lui demande la raison des lits séparés, la jeune mariée rétorque que c’est pour faire « comme en Amérique ». Il lui demande alors si elle est américaine, ce à quoi elle répond que « ça fait plus moderne », en ignorant manifestement la tradition puritaine qui peut se cacher derrière…  Par la suite, l’essentiel de l’intrigue se situera dans les grands magasins désormais dirigés par Salvatore (lequel aime à dicter ses courriers, depuis son bureau, vêtu d’un costume d’Indien d’Amérique…), d’immenses espaces commerciaux aux rayons infinis, avec escalators, enseignes lumineuses et modèles dans la vitrine… Enfin, on peut citer comme dernier exemple la scène où Romolo, Marisa et Annamaria prennent Alice et Salvatore en filature : comme de bien entendu, le rendez-vous galant se tient… au drive-in, spécificité culturelle américaine s’il en est… Nos jeunes gens font « comme », reproduisent ce qu’ils voient (ou imaginent) des Etats-Unis, en négligeant les spécificités de leur propre culture italienne.

Si nous étions excessifs (et nous allons volontiers l’être), on pourrait en réalité étendre ce constat, relatif aux protagonistes du film, au film lui-même. Expliquons-nous : dans ce troisième épisode, Dino Risi et sa doublette de scénaristes délaissent un tant soit peu ce qui rattachait la série au néoréalisme rose, donc indirectement au caractère spécifiquement italien de leur œuvre, pour aller voguer vers d’autres rivages : la première partie, dans le train, pourrait renvoyer à un certain héritage du burlesque américain (on pourrait quasiment reculer jusqu’au muet), mais, plus encore, tout ce qui tourne autour de la reconquête, par Marisa, de son amnésique de mari, fait irrésistiblement penser à des mécanismes propres à une certaine tradition de la screwball comedy (on pourrait même aller jusqu’à mentionner le registre très spécifique de la « comédie du remariage » chère à Stanley Cavell) : quelque part entre celle d’une comédie mettant en scène Myrna Loy et William Powell, ou encore Irene Dunne et Cary Grant, l’intrigue repose sur des ressorts qui font prioritairement penser au cinéma américain. Comme si, à l’instar de leurs personnages, les auteurs du film avaient voulu faire « comme » (en moins bien, cela va sans dire)… Cette remarque, pour sévère qu’elle soit, n’est pas totalement gratuite : dans les années 50, d’autres cinéastes transalpins, amenés à être aussi fondamentaux que Dino Risi dans le grand parcours de la comédie italienne, avaient eux aussi fait leurs armes dans des œuvres qui semblaient, très clairement, sous perfusion yankee : dans ces mêmes pages, on a par exemple déjà mentionné des films comme Traqué dans la ville de Pietro Germi ou La Traite des blanches, de Luigi Comencini, explicitement inspirés par le film noir américain…

Au début de cet article, on a affirmé qu’au moment où il tournait Pauvres millionnaires, Dino Risi n’était pas encore un grand cinéaste. Comme Comencini (La Grande pagaille) ou Germi (Divorce à l'italienne), c’est probablement lorsqu’il se mettra, au détour de ces années 1960 ou 1961, à assumer totalement l’ "italianité" de son style, à définir un style qui, détaché des codes ou des motifs venus de l’autre côté de l’Atlantique, allait porter l’empreinte profonde de ce qui se jouait alors, au niveau créatif, dans son propre pays, qu’il allait pleinement atteindre le statut. La preuve est dans les films qui suivront immédiatement Pauvres millionnaires : L’Inassouvie (1960) puis, plus encore, Une vie difficile (1961), l’un de ses plus grands chefs d’œuvre. Au moment où il tourne Pauvres millionnaires, Dino Risi n’est pas encore un grand cinéaste. Mais il l’est presque. Et, au-delà du plaisir immédiat, indéniable mais mineur, provoqué par cette comédie enlevée, c’est en partie dans ces germes que se trouve l’intérêt de ces Pauvres millionnaires.

DANS LES SALLES

PAUVRES MILLIONNAIRES
UN FILM DE DINO RISI (1959)

DISTRIBUTEUR : CAMELIA FILMS
DATE DE SORTIE : 3 AOUT 2016

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Par Antoine Royer - le 2 août 2016