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Critique de film
Le film

Papa longues jambes

(Daddy Long Legs)

Partenariat

L'histoire

Preston Jarvis (Fred Astaire), la cinquantaine, est un milliardaire américain qui préfère taper sur sa batterie plutôt que de s’occuper de sa fortune. Au cours d’un voyage d’affaires en France (puisqu’il est bien obligé de se soumettre à quelques obligations), alors qu’il s’arrête devant un orphelinat pour téléphoner suite à un incident sur sa voiture, il tombe sous le charme de Julie (Leslie Caron), une orpheline de 18 ans qu’il aperçoit de loin et dont la joie de vivre illumine sa journée. Il n’a plus qu’une idée en tête, l’adopter. Mais un ambassadeur de ses amis (Larry Keating) et son chargé d’affaires (Fred Clark) lui font comprendre que la bienséance risquerait d’être mise à mal et que les ragots iraient alors bon train. L’idée lui vient alors de devenir son bienfaiteur sous le nom de John Smith, sans jamais se faire connaître. Le tuteur anonyme inscrit donc Julie dans une université du Massachusetts qu’il finance. La seule contrepartie qu’il lui fait demander par l’intermédiaire de la directrice de l’établissement est qu’elle lui envoie une lettre hebdomadaire pour lui raconter sa scolarité. Elle s’exécute avec un grand plaisir ; malheureusement ses missives passionnées restent toutes sans réponses, interceptées par le bras droit de Jervis qui ne veut pas ennuyer son patron avec ces enfantillages. Ce silence chagrine fortement Julie il mais ne l’empêche pas de tomber amoureuse de ce mystérieux « Daddy Long Legs » comme l’ont surnommé les orphelins dont elle s'occupait en France, en apercevant une nuit son ombre projetée contre un mur. La secrétaire de Preston (Thelma Ritter), émue par les sentiments de la jeune fille, va tout organiser pour lui faire rencontrer son énigmatique "parrain" ; le fait que la camarade de chambre de Julie soit la nièce de Jervis va grandement aider à faciliter les choses...

Analyse et critique

Après avoir valsé dans les bras de Gene Kelly (Un Américain à Paris) et de Mel Ferrer (Lili), avant de tomber dans ceux de Louis Jourdan (Gigi), Leslie Caron était passée aussi par ceux de Fred Astaire dans ce Papa longues jambes qui, contrairement à sa réputation peu flatteuse, ne démérite pas aux côtés de ces titres prestigieux ; il s’avère même au contraire une comédie musicale tendre et exquise qui n’a presque rien à envier aux productions d’Arthur Freed. Bien évidemment, la mise en scène de Jean Negulesco ne possède ni la suprême élégance de celle de Vincente Minnelli, ni la virtuosité de celle de George Sidney ni encore le dynamisme de celle de Stanley Donen. En tant que réalisateur, Negulesco se révèle même bien moins doué que Charles Walters pour ne pas oublier de citer aussi le quatrième mousquetaire du "musical made in MGM", l’auteur  du splendide Lili avec déjà Leslie Caron dans le rôle-titre (un film toujours pas sorti sur DVD ou Blu-ray, soit-dit en passant, et au cas où certains éditeurs viendraient à me lire). Daddy Long Legs n’en possède pas moins un charme entêtant.

Il s’agit de la quatrième adaptation cinématographique d’un roman semble-t-il à l’eau de rose écrit par Jean Webster, nièce de Mark Twain. La première avait été réalisée en 1919 par Marshall A. Neilan avec Mary Pickford dans le rôle de l’orpheline, la deuxième par Alfred Santell en 1931 avec Janet Gaynor ; puis ce fut au tour de Shirley Temple de reprendre le personnage dans un film de 1935 signé Irving Cummings, Boucles d’or. Darryl F. Zanuck rêvait depuis le début des années 50 de transposer en comédie musicale cette histoire d’amour entre un homme d'âge mûr et une toute jeune fille. Dès 1951, il avait mis le projet en chantier, proposant le personnage de Julie à Mitzi Gaynor. Abandonnée un temps, l’idée ressurgit en 1954 : le producteur souhaite avoir Fred Astaire, profitant du moment où son contrat avec le MGM arrivait à expiration. D’abord réticent face à un personnage qu’il jugeait un peu scabreux, l'acteur/danseur fut néanmoins poussé à accepter le rôle par son épouse qui y avait décelé beaucoup de sensibilité. Le comédien imposa cependant d’avoir Leslie Caron pour partenaire à la place de Mitzi Gaynor. Le tournage devait débuter le 15 septembre de cette même année, mais la veille Fred Astaire accusa un terrible coup en apprenant le décès de son épouse. Croyant que l’acteur serait incapable de revenir immédiatement sur les plateaux de cinéma, on pensa à le remplacer par Maurice Chevalier. Mais, désormais tellement enthousiasmé par le rôle (d’autant plus que, comme nous le disions, il lui avait été expressément recommandé par feu son épouse), Fred Astaire reprit le travail avec ardeur malgré la tristesse qu’il ne pouvait s’empêcher de dissimuler.

Bien lui en a pris au vu du résultat, et l’on peut d’ailleurs se demander pourquoi ce film enchanteur n’a pas plus la cote d’autant que Jean Negulesco et ses scénaristes ont évité de sombrer dans la mièvrerie qui les attendait au tournant ! En effet, tout y est au contraire délectable à commencer par la prestation du danseur malgré le malheur qui venait de s’abattre dans sa vie privée. Tour à tour drôle, dynamique, mufle, séduisant et émouvant, Fred Astaire forme avec la charmante Leslie Caron un couple tout à fait délicieux et convaincant. Leur histoire d’amour n’est pas banale puisque la différence d’âge la transforme presque en romance interdite, surtout à une époque où l'on se formalisait pour beaucoup moins que ça. Elle est écrite et filmée avec autant de délicatesse que de drôlerie, les deux amoureux étant sans cesse hésitants, sachant pertinemment que s’ils s’avisent de "croquer la pomme", ils seront mal jugés par leur entourage. De ce fait, le film possède un côté très touchant, jamais graveleux ni hypocrite, le couple n’étant pas dupe de ses sentiments : Julie n’est pas si naïve qu’on se l’était imaginé au départ, Jervis quant à lui se moque un peu dans un second temps du "qu’en dira-t-on", finalement trop entiché pour s’en soucier. La plus belle séquence du film est celle au cours de laquelle Jervis emmène Julie dans l’appartement qu’il lui a réservé durant son séjour à New York, et où ils se rendent compte tous deux qu’ils sont en train de tomber amoureux ; il s’agit de celle où Fred Astaire chante la superbe et célèbre chanson de Johnny Mercer, Something’s Gotta Give, qui commence sur une terrasse devant un New York nocturne de studio absolument magique et qui se termine par des danses tourbillonnantes dans un couloir d’hôtel luxueux.

Outre ce moment féérique (avec un superbe travail photographique de Leon Shamroy, notamment lors de cette séquence), on retrouve également le duo d’acteurs dans un Sluefoot endiablé lors du bal des étudiants. Musicalement réussi sans être cependant inoubliable, le film nous offre également deux splendides séquences oniriques traduites à l’écran par des ballets de Roland Petit aussi beau plastiquement (les décors dessinés sont superbes) que dans leurs chorégraphies, un véritable festival Leslie Caron successivement vêtue en tutu, en vamp (splendide séquence dans un café rêvé de Hong Kong où, le temps d’une danse lascive, sensuelle et fortement subjective, elle nous ferait presque oublier les apparitions de Cyd Charisse dans les séquences similaires de Chantons sous la pluie et de Tous en scène) ou en adorable pierrot lunaire. Leslie Caron passe ainsi avec une aisance remarquable de la petite écolière agaçante à la femme fatale sensuelle, de la comédie au drame, de la malice à l’émotion, et nous prouve que l’ancienne ballerine de la troupe de Roland Petit pouvait être une excellente comédienne contrairement à ce qu’on a souvent lu à son propos. De plus, les deux acteurs principaux sont très bien entourés, notamment par le duo formé par Thelma Ritter et Fred Clark (la secrétaire et le chargé d’affaires du millionnaire) qui nous concèdent eux aussi de succulentes interprétations, le second étant à l’origine des séquences les plus drôles du film. A ce propos, les talents comiques de Fred Astaire ne sont pas à négliger non plus, les scènes où il refait connaissance avec sa sœur par pur intérêt s’avèrent assez hilarantes.

Les dialogues sont d’ailleurs savoureux et l’intrigue n’est pas avare d’amusants quiproquos. Le film ne voit à aucun moment son rythme faiblir et Jean Negulesco a rarement aussi bien utilisé le Cinémascope (en tout cas bien mieux que dans son médiocre Comment épouser un millionnaire), nous prouvant ici qu’il n’avait pas totalement perdu son talent en passant à la Fox comme il a souvent été dit (la "Negulesconnerie" d’un critique français n’était donc pas totalement justifiée). Il faut dire qu’il a été fort bien secondé par une chaude photographie de Leon Shamroy et par de somptueux décors qu’il s’est plu à filmer avec beaucoup de goût. Malgré sa réputation assez moyenne, Papa longues jambes se révèle une comédie romantique musicale au charme prégnant, drôle, pétillante et jamais ennuyeuse ; le sourire ne devrait donc pas quitter pas vos lèvres du début à la fin. « Certaines personnes ont la faculté de rendre la vie merveilleusement douce » dit du personnage joué par Leslie Caron la directrice de l’orphelinat au début du film. On pourrait en dire de même de ce film délicieux.

Papa longues jambes aura été le seul film que Fred Astaire aura tourné pour le studio le plus concurrentiel de la MGM dans le domaine du "Musical", à savoir la 20th Century Fox. La compagnie fut très active dans le genre depuis le début des années 40 avec notamment les grandes vedettes qu’étaient à l’époque Betty Grable, Alice Faye ou Carmen Miranda ; mais, dans l’inconscient collectif, elle s’est totalement fait éclipser par la Metro Goldwin Mayer. En tout cas, Darryl F. Zanuck peut être fier de son one-shot avec Fred Astaire ! Papa longues Jjambes n’est certes pas un chef-d’œuvre du genre, à cause surtout d’une musique et de chorégraphies pas forcément inoubliables ainsi que d’une mise en scène manquant de personnalité, mais reste un conte de fées musical et poétique plus qu’honorable : un "Musical" délectable qu’il convient donc urgemment de réhabiliter !

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Erick Maurel - le 18 septembre 2012