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Critique de film
Le film

Nowhere to Go

Partenariat

L'histoire

Un homme qui a réussi à dérober une collection de pièces de monnaie est emprisonné. Il parvient à s'évader grâce à un complice qu'il trahit ensuite et tue accidentellement. La pègre refuse de l'aider. Il rencontre alors Bridget, une jeune femme de la haute société...

Analyse et critique

Nowhere to Go est l'avant-dernier film produit par Ealing, The Siege of Pinchgut l'année suivante ayant constitué le chant du cygne du célèbre studio britannique. Ealing avait déjà perdu un peu de son identité en vendant ses locaux situés dans le quartier auquel il devait son nom, et depuis la plupart des films étaient coproduits avec la succursale anglaise de la MGM. Cela se ressent dans le ton surprenant et la noirceur de ce Nowhere to Go. Avant sa spécialisation dans la comédie, Ealing avait un registre plus varié et avait bien sûr exploré des terrains plus sinueux avec le film à sketches fantastique Au coeur de la nuit (1945) ou encore l'oppressant film de guerre Went the Day Well ? (1942). Nowhere to Go à la particularité d'être un film noir, là aussi un genre pas totalement inconnu du studio mais jusque-là adouci par sa dimension morale avec l'empathie pour les policiers de The Blue Lamp (1950) de Basil Dearden, par le mélange des genres d'Il pleut toujours le dimanche (1947) ou grâce aux héros en culottes courtes d'À cor et à cri (1942). La profonde identité anglaise caustique caractérisait néanmoins ces oeuvres quand Nowhere to Go donne dans une sécheresse étonnante en adaptant le point de vue d'un criminel. Le film adapte un roman de Donald MacKenzie et constitue la dernière occasion de faire fonctionner la politique de promotion d’Ealing par laquelle un technicien doué pouvait gravir les échelons jusqu'à la réalisation, comme ce fut le cas pour un Alexander Mackendrick par exemple. Ici l'heureux élu est Seth Holt, auparavant monteur et qui montre déjà un sacré talent. Nowhere to Go est un film noir classique et déroutant à la fois. Le poids de la fatalité, du destin tournant en défaveur des protagonistes est un classique des intrigues du genre et ne déroge pas ici. Cependant cet aspect s'articule généralement dans un crescendo dramatique où l'on voit progressivement tout s'écrouler. Ici la construction est quasi conceptuelle avec deux films en un, l'un très positif et roublard et l'autre profondément désespéré.


L'intrigue débute sur une mémorable scène d'évasion silencieuse où l'on appréciera l'astuce et l'organisation de l'évadé, Paul Gregory (George Nader). Une séquence filmée de main de maître par Holt avec son remarquable usage du décor ferroviaire près de la prison, la photo sombre de Paul Beeson accentuant la nature expressionniste de ce cadre, renforcée par la manière de magnifier le brio de son héros grâce au score jazzy de Dizzy Reece et au générique qui se déclenche pile au moment où celui-ci fait exploser sa cellule. Après nous avoir montré l'assurance sans faille du plan de fuite de Gregory, une narration en flashback nous expliquera la manœuvre audacieuse qui l'a conduit à cette situation. Quelques mois plus tôt, il a séduit une veuve et compatriote canadienne de passage à Londres pour vendre la collection de pièces rares de son mari. Le flashback dans un montage percutant dévoile à coup d'ellipses inventives l'intelligence de Gregory gagnant progressivement la confiance de sa victime par son charme et son bagout, jusqu'à s'introniser intermédiaire de la vente des fameuses pièces. Une fois la vente effectuée, Gregory se laisse volontairement arrêter afin de laisser la valeur de son argent fructifier et en profiter sans crainte à sa sortie ; mais la peine de dix ans sera plus lourde que prévue, d'où son évasion. Jusque-là on avait un polar enlevé avec un héros malin et charismatique, George Nader le brushing impeccable et le regard charmeur semblant toujours avoir un coup d'avance sur tout le monde.


La deuxième partie entame donc comme dans un cauchemar le pendant inversé de cette insolente réussite. Traîtrise inattendue, hasard malheureux, tous les "trucs" qui rendaient Gregory intouchable se retournent contre lui comme dans un châtiment inéluctable. Après avoir donné dans l'esthétique enlevée et percutante pour illustrer l'invulnérabilité de son héros, Holt soudain étire plus que de raison les scènes les plus anodines, Gregory jusque-là avantageusement filmé perd de sa superbe grâce à un Nader de plus en plus éprouvé physiquement mais aussi dans sa manière de l'intégrer à son environnement. Les décors filaient à toute vitesse au départ avec un Gregory avançant sûr de sa force et déterminé ; désormais l'ambiance urbaine menaçante le submerge comme une chape de plomb avec ces nombreux plans nocturnes aériens en plongée où il se perd dans l'immensité londonienne. Les demeures élégantes et les salons d'enchères prestigieux cèdent leur place aux bars miteux, l'évasion décontractée du début bascule vers une fuite désespérée sur les toits. Rien ne semble entraver la chute dans cette ville où gangsters comme flics constituent tous des menaces, et le semblant d'espoir ne viendra que d'une jeune femme innocente incarnée par Maggie Smith qui trouve là son premier rôle au cinéma. Le titre Nowhere to Go prend tout son sens avec cette ville dont Gregory semblait le maître et qui s'avère maintenant pour lui un piège où il est partout indésirable et pourchassé. On pense un peu à Huit heures en sursis de Carol Reed sans la dimension martyre du héros, l'empathie n'étant pas la même pour Gregory que l'on a vu si arrogant, et le ton neutre glacial jure avec le grand mélo de Reed. Holt expérimente avec brio, notamment lors de la dernière partie hors de la ville qui vire presque à l'abstraction. Antonioni n'est pas loin dans la très étrange errance finale en pleine campagne qui tutoie son vertige existentiel. Voici donc un excellent polar qui n'a pas grand-chose à envier aux classiques américains du genre et qui présageait d'un futur passionnant pour Ealing si le studio n'avait cessé son activité.

En savoir plus

La fiche IMDb du film
Par Justin Kwedi - le 13 avril 2016