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Critique de film
Le film

Mogambo

L'histoire

Éloïse Kelly, surnommée « Honey bear », débarque en Afrique équatoriale chez Victor Marswell, un chasseur qui organise des safaris et capture des animaux sauvages pour des zoos. La belle prétend être l'invitée d'un maharadja qui n'a pas respecté sa promesse de partir en safari. Elle reste quelques jours chez Victor. Une nuit, un boa "domestique" les jette dans les bras l'un de l'autre. Mais Éloïse est contrainte de repartir par le bateau qui transporte les deux nouveaux clients, les Nordley, un couple venu étudier les grands singes. La très jolie épouse trouble immédiatement Victor. Une passion naît entre eux, tandis qu'une expédition est décidée pour observer des gorilles. Éloïse sera aussi du voyage afin de rejoindre un relais, car entre-temps son bateau a été victime d'une avarie.

Analyse et critique

Après avoir réalisé dans la plus stricte indépendance le très personnel Le Soleil brille pour tout le monde, John Ford avait à cœur de retrouver du crédit auprès des producteurs. (1) C'est pourquoi il accepta de tourner Mogambo, une commande très exotique. L'objectif sera atteint puisque le film réalisera une recette de 8 200 000 dollars pour un coût de production de 3 100 000 dollars. C'est l'un de ses plus gros succès. Le film est le remake du mélo hyper-sensuel de Victor Fleming, Red Dust, produit par la MGM en 1932. L'action a été transposée « d'une Indochine de studio à des extérieurs exotiques dans diverses colonies britanniques d'Afrique orientale : Tanganyika, Kenya et Ouganda. » (2) C'est John Lee Mahin qui adapta son propre scénario, d'après la pièce de Wilson Collison, pour le producteur Sam Zimbalist. Clark Gable, plus vieux de 20 ans, reprit le rôle principal. Le titre Mogambo signifierait « Passion » en Swahili, mais une autre légende farfelue prétend qu'il a été inspiré par le nom d'une boîte de nuit de Los Angeles, Le Mocambo .

Si à l'évidence Ford n'a rien retenu de La Belle de Saïgon (Red Dust), il a en revanche abondamment pioché dans la précédente aventure africaine produite par Zimbalist, Les Mines du Roi Salomon (1950). Il emprunta au film de Compton Bennett et Andrew Morton des motifs visuels, de très nombreux sons d'ambiance et l'idée très originale d'une absence de partition musicale. Ce sont les mêmes rythmes et percussions qui accompagnent les deux films. Ford trouva cependant le moyen d’intégrer de la musique diégétique, une chanson, une ritournelle, jouée et chantée par Ava Gardner. Robert Surtees est le chef opérateur des deux films, d'où leur proximité jusque dans leur texture. Mais la comparaison entre les deux oeuvres s'arrête là. Les Mines du Roi Salomon est un très beau récit d'aventure pour jeunes boy-scouts, tandis que Mogambo est un film plus adulte, qui se joue volontiers de l'image du grand chasseur blanc. John Ford s'est rendu en Afrique avec son équipe, sans son producteur, pour diriger un tournage sous haute tension. Une révolte Mau-Mau au Kenya obligea l'équipe du film à porter des armes. Trois personnes trouvèrent la mort dans un accident de camion tandis que Ford fut victime de dysenterie amibienne et de troubles de la vision. Trois anecdotes, en revanche, sont significatives. Le réalisateur, qui avait pris du retard sur le plan du tournage, arracha plusieurs pages du script afin de gagner du temps. C'est dire à quel point il posait un regard de biais sur l'action et les événements de ses scénarios. Par son rythme et cette façon de regarder les à-côtés de l'histoire, le film annonce le paresseux western Les Deux cavaliers (1962), qui poussera bien plus loin la nonchalance discursive.

John Ford refusa également de tourner lui-même les plans d'animaux, trouvant « répugnante l'idée de tuer un gorille. » (2) C'est une seconde équipe dirigée par James C. Havens et le fidèle Yakima Canutt qui réalisa les stock-shots. Certains plans tournés avec du matériel plus léger et sans éclairage artificiel ont un aspect documentaire qui tranche beaucoup avec les plans tournés en studio. Car, pressé de quitter l'Afrique, Ford tourna certaines séquences en Angleterre. (3) Selon le scénariste John Lee Mahin, le réalisateur aurait aussi boudé une scène de canoë. Il rapporta que le célèbre plan de l'éléphant levant sa trompe, qui avec ses grandes oreilles rappelle un certain Clark Gable, était le fruit du hasard. Il fut en tout cas conservé, comme tous les nombreux sous-entendus sexuels qui égrènent Mogambo. Il est même fait allusion à l’excision. En conclusion, il faut comprendre que le récit d'aventures estampillé MGM n'a pas beaucoup passionné le réalisateur. C'est pourquoi ce remake de La Belle de Saïgon garde l'allure d'un film de vacances. Ce qui intéressa Ford est sous-jacent... Mais voyons cela de plus près.

Victor Marswell est un chasseur de fauves qui fait commerce de ses prises pour des zoos. Il habite une maison montée sur pilotis de type portuaire - une véritable enclave coloniale. Il vit en célibataire entouré exclusivement d'hommes. Mais voilà qu'il fait la rencontre, tour à tour, de deux très belles créatures. Et c'est le moins que l'on puisse dire. La première est Éloïse "Honey Bear" Kelly (elle porte paradoxalement le nom de l'actrice qui incarnera sa future rivale). Elle apparaît à Victor nue sous une douche, derrière un paravent. Son arrivée est imprévue, elle aurait été invitée par un maharadja rencontré dans un club new-yorkais. Une sympathie naturelle lie immédiatement les deux protagonistes. Et quoiqu'elle prenne un rhinocéros pour un kangourou, les animaux l'apprécient tout autant. Voilà qu'un boa s'invite dans sa chambre, que deux éléphanteaux la prennent pour une mère de substitution, qu'une panthère en cage l'accompagne dans ses allers-retours. Un soir, la belle nous apparaît subrepticement nue, un très court instant, à travers sa robe de nuit en contre-jour. La nature chez elle ne semble jamais réprimée. Elle est sensuelle et incarnée. Mais malgré leur complicité, Victor l’invite à rentrer chez elle car il doit recevoir, pour un safari, un couple de Britanniques, un anthropologue accompagné de sa jeune épouse. L'une arrive, l'autre part.

Le couple de Britanniques est un cliché de gentils bourgeois puritains et coincés. Victor tombe instantanément sous le charme de la jeune épouse, Linda Nordley. Elle est diaphane et renvoie au chasseur l'image virile de l'aventurier. Elle est une blonde archétypale qui va confondre le beau mâle. Mais voilà qu'Éloïse Kelly fait son retour, un incident obligeant son bateau à faire demi-tour. Combien de temps faudra-t-il à Victor pour s'arracher à l'image que lui renvoie la fascinante et blonde Linda ? Si l'une est en osmose avec la nature, l'autre est comme hors-sol. Une séquence nous la montre naïvement s'aventurer dans la brousse. Ford alterne une belle série de plans de faune avec le visage de Linda. Une série de sensations, d'impressions (4) qui l'émoustillent. Elle tombe ensuite dans un piège, un trou placé là pour capturer une panthère. L'animal surgit, sa robe noire tranche avec la blancheur de l'actrice. Si le film propose la métaphore de Victor en éléphant, il n'est pas interdit de voir ici le félin comme une métaphore d'Ava - on la retrouvera presque immédiatement, dans une prochaine séquence, vêtue d'un ciré noir. Frustrée de l'attirance de Victor pour Linda, Éloïse aura quand même prévenu le chasseur de l'imprudence de sa rivale. Arrivé à temps, celui-ci abat la panthère, la métaphore de la brune. Linda sort alors de son trou et met le grappin sur le chasseur devenu proie :

"- Mon mari croit tout ce que je lui dis depuis l'âge de cinq ans.
- 5 ans ! Vous vous êtes mariée très jeune !
En réalité je me suis mariée à 20 ans.
Il y a combien de temps ? … Excusez-moi !
Oh, voyons... J'ai 27 ans. Satisfait ! 
Dois-je l'oublier ?
Pas forcement !" 

Alors que le vent de la passion s'est levé, un plan quelques minutes plus tard voit Victor/Gable lui arracher son foulard sous un porche. Le plan est sensuel et sublime, tout passe à travers le regard troublé et saisissant de Grace Kelly qui se déglace sous la montée du désir - on retrouvera un geste similaire dans Les Cavaliers (1959). La bonne épouse ne va pas tarder à lâcher son trop tendre mari, l'inconsistant Donald. L'enjeu du film est campé. Plus tard une scène va nous sidérer. Victor organise un safari pour permettre à Donald de capturer quelques images de gorilles et faire des prises de son. Le groupe arrive dans un relais où il est cerné par une tribu en rébellion. Ford filme les sombres visages peints des indigènes tandis qu'une "clameur" monte, reprise en choeur. Un effroi venu du fond des âges nous impressionne. Le groupe s'enfuit. Plus loin, en s’enfonçant dans la brousse, il va faire la rencontre des soubassements de l'être civilisé. Notre petit monde pénètre sur les terres des gorilles. Là, une série de champ/contre-champ fait son petit effet. Les acteurs en studio font face aux gorilles, filmés, eux, en pleine nature. Le moins que l'on puisse dire est que les plans ne raccordent pas. Les images granuleuses des gorilles s'opposent radicalement avec les plans en studio. Les cris des gorilles, mais surtout leurs coups de poings sur la poitrine, rythment toute la séquence, le son de la caméra et un cri de Linda s'insèrent à cette saisissante ambiance sonore. Ici encore, en écho à la précédente séquence, l'homme blanc, le civilisé, le puritain, celui qui est dans le reflet de soi, fait face à son propre contre-champ, ce fond des âges réprimé. Relevons, ce qui n'est pas gratuit, l'absence de la très naturelle Éloïse restée au camp de brousse.

Linda après cet épisode tirera sur son amant - Victor hésite à trahir Donald. Ce geste déchirera cette image idéale d'elle-même, cette féminité glacée et fascinante. Blessé, Victor sera rendu à son corps, à lui-même et à Éloïse, qui n'est plus la « Honey Bear » des cabarets. Son personnage annonce clairement le docteur Cartwright, la sainte laïque de Frontière chinoise (1965). Le plan où Ava Gardner fume sous sa moustiquaire préfigure même le parti pris esthétique du dernier opus fordien. Les coupes de cheveux sont presque identiques. Dans les deux films, on observe l'éveil de leur féminité. Le vulgaire chasseur Boltchak semble, lui, une toute première esquisse de Tunga Khan. Mais Mogambo est encore plus que cela. Les plans de paysages sont aussi beaux que ceux que le metteur en scène réalisa en Amérique. Une figure est récurrente : un grand ciel qui surplombe un horizon très bas, sur un espace à deux dimensions. Le Technicolor apporte sa touche de charme. Le procédé, en ce début des années 50, a un rendu plus dense. Le bleu pâle, qui virait trop vite au marine, est plus vif, le vert reste très éclatant. Mais c'est le jaune qui fait sens, la couleur qui est associée à Éloïse. Son ombrelle, son châle et son peignoir lui donnent un éclat solaire. Le film lui est presque dédié, sans jamais faire d'ombre à sa rivale.

Alors qu'elle est abandonnée, qu'elle n'est qu'une fille "facile", Ford choisit toujours de la filmer avec tendresse et attention. Deux très belles scènes redessinent son portrait. L'une est celle de la confidence, devant le lac, à l'associé de Victor interprété par Philip Stainton. Elle révèle sa blessure, la mort de son fiancé pendant la Seconde Guerre mondiale. L'autre est la scène de confession dans la chapelle africaine, en son off, recouverte par des percussions tribales. Éloïse se métamorphose sous nos yeux. Lorsqu'à la toute fin du film Victor, qui à fait le deuil de l'image de Linda, la demande gauchement en mariage, le spectateur comprend qu'elle est une très belle personne. Le dernier plan montre les deux amoureux se rejoignant au bord du fleuve, elle sortant de l'eau comme si elle recevait un second baptême. Nous sommes en face d'une image cosmique. Sa féminité éclate enfin, elle irradie. Le film se clôt sur un arc-en-ciel. On sera surpris d'apprendre qu'Ava Gardner n'était pas le choix de Ford. D'abord tendue, leur relation, selon l'actrice, était devenue « délicieuse ». Ce film est éminemment sonore, des canoës avancent à la cadence de clameurs tribales ; les percussions, les chants, les cris d'animaux composent en réalité une véritable partition musicale.

Mogambo est parfois comparé à Hatari! (1962), Howard Hawks lui empruntera ses cadrages à l'intérieur des voitures et la thématique de l'intrusion féminine. Le personnage interprété par Elsa Martinelli a plusieurs points communs avec celui d'Ava Gardner. Toutes les deux adoptent une paire de bébés éléphants. Mais dans l'esprit, les deux films sont absolument incomparables. Bien que le film de Hawks soit plus réaliste, plus impressionnant formellement, il n'est pas toujours interdit de préférer celui de Ford. En ce qui me concerne, le personnage d'Éloïse peut faire la différence. Plus sec et concret dans sa forme, Hatari, qui a bien meilleure réputation, ne gagne pas grand-chose à être revu. Au contraire de Mogambo qui se laisse dévoiler avec le temps. C'est un net avantage. Les cinéphiles se posent souvent la question de savoir si ce film est une œuvre mineure ou pas. Mais, au fond, cette question avec Ford n'a pas trop d'importance, son œuvre défie l'analyse, elle a la puissance tranquille d'un fleuve qui charrie tout à la fois. Chez lui, le temps faible est maximisé, le morceau de bravoure presque tempéré, comme s'il fallait faire une place à tous les instants. Comment mépriser aujourd’hui Le Mouchard (1935) qui irrigue encore, en souterrain, La Prisonnière du Désert (1956), comment mésestimer un film de sagesse comme Ce n'est qu'un au revoir (1955), qui conte l'histoire ô combien cocasse d'un homme qui échoue à sa place dans le monde, d'échecs en échecs.

Chaque film est un jalon, plus ou moins fascinant, plus ou moins intense, d'une même oeuvre qui va d'un seul tenant, que ce soit en mode majeur ou mineur.

(1) L'échec commercial et critique de Dieu est mort (1947) contraint Ford à tempérer son désir d'indépendance.
(2) Lire l’indispensable "À la recherche de John Ford" de Joseph Mc Bride chez Institut-Lumière /ACTES-SUD (2007).
(3) opus cité. 
(4) À cette occasion Lindsay Anderson rendra visite à Ford, voir "About John Ford" chez Ramsay (dernière parution 1999).
(5) voir en ligne l'analyse de séquence de Tag Gallagher.

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La fiche IMDb du film
Par Franck Viale - le 29 décembre 2014