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Critique de film
Le film

Massacre à la tronçonneuse

(The Texas Chainsaw Massacre)

L'histoire

Le 18 août 1973, par une chaleur caniculaire, cinq jeunes et insouciants amis traversent le Texas à bord d’un van. Alpagués par un très étrange auto-stoppeur, ceux-ci sont pris de panique lorsqu’il les menace avec son couteau. Ils arrivent finalement à le faire sortir mais sont pris de court par une panne d’essence qui les oblige à s’arrêter dans une station-service pour le moins inhospitalière. Un peu plus tard, ils découvrent la vieille maison de la grand-mère de Sally (Marylin Burns) et Franklin, son frère (Paul A Partain), abandonnée depuis des lustres. Le groupe finit par se séparer. Un long et douloureux cauchemar les attend...

Analyse et critique

Il est difficile de ne pas s’enthousiasmer devant ce monument qui allait bousculer le cinéma d’horreur indépendant en 1974 et qui atteignit très vite une popularité croissante, jamais démentie jusqu’à nos jours. Au lieu d’être un banal film amateur, Massacre à la tronçonneuse devient un classique incontournable d’une brutalité sans concessions. Pourtant, même s’il faut avouer qu’il est très linéaire (cinq personnages, un lieu, un jour), il n’en demeure pas moins une expérience éprouvante, inouïe, d’autant qu’il s’agit du premier long métrage de son coscénariste / réalisateur Tobe Hooper. Le jeune cinéaste (par ailleurs lui aussi texan) avoue dès le début de la production que le film a été réalisé à des fins commerciales.

Dans le contexte politique de l’époque, c’est surtout une petite bombe prête à exploser. Il faut rappeler, pour la petite histoire, que la réalisation du film intervient alors qu’éclate aux Etats-Unis le scandale du Watergate qui met le président de l’époque, Richard Nixon, dans une position plus que problématique concernant une affaire d’écoutes téléphoniques qui lui vaudra sa démission.

L’immense intérêt que va susciter ce long métrage est dû non seulement au sang neuf qu’il apporte (jeunes acteurs pour la plupart inconnus et qui retravailleront pour certains avec le cinéaste, comme la merveilleuse Marylin Burns qui tournera Eaten Alive) mais aussi à sa volonté affichée de narrer un fait divers (le scénario n’est pas vraiment inspiré d’un fait réel mais reprend certaines lignes de la vie d'Ed Gein, un célèbre serial killer qui sévit dans les années 50 et dont la vie inspira de nombreuses fictions y compris Psychose d’Alfred Hitchcock). Hooper se veut honnête (un quasi-effet d’hypnose dans le pré-générique) et propose aux gens de voir et d’entendre la vérité à un moment donné où la culture du mensonge est omniprésente. Malgré un budget très limité (140 000 dollars), mis bout à bout avec la plus grande des peines, il s’avère que d’un point de vue technique le metteur en scène et son directeur de la photo Daniel Pearl réalisent un petit miracle de tension, professionnel sur bien des points, parmi les plus éprouvants qu’une pellicule eut à imprimer. Mais nous y reviendrons plus en détail par la suite.


La date de sortie aux Etats-Unis (en octobre 1974, pour être plus précis) a été suivie de près par celle qui nous intéresse plus particulièrement, à savoir la française. Celle-ci a été tout de suite avortée par une censure de l’époque qui l’interdit avec pour seule justification que le film "atteignait à la dignité humaine par son trop grand réalisme." On peut imaginer en effet la tête du comité de classification des films français découvrant un univers poisseux, faisant d’un boucher le héros d’un film, boucher qui tue sans raison apparente de jeunes personnes innocentes. Mouvement de panique, censure immédiate. La phrase sus-mentionnée peut aujourd’hui prêter à sourire, mais à l’époque elle priva un grand nombre de gens de découvrir l’opus en question en salles. Elle prouve surtout que Hooper avait parfaitement réussi son coup d’essai (on peut parler avec le recul d’un coup de maître) et qu’il réalisait LE film d’horreur des années 70 et l’un des plus grands jamais tournés. Sa renommée est aussi due en partie au malentendu tournant autour de son titre. En effet, il y a des gens qui étaient persuadés (et le sont encore) de voir un film gore. Or, il n’en est rien. Aucune scène n’est à proprement parler gore, tout est suggéré. Et surtout, même s’il est d’une violence assez incroyable, il n’est pourtant pas dénué d’humour. Un humour très noir certes, mais qu’il ne faudrait pas oublier. Cette censure brutale imposa paradoxalement par la suite le film dans les vidéoclubs. Il fut présenté dans la collection René Château Vidéo, laquelle proposait les films d’horreur de l’époque (au début des années 80) dont Evil Dead, Massacre à la tronçonneuse, Zombie, Maniac etc. Il ressortit sur les écrans seulement cinq ans plus tard en pleine vague horrifique ce qui contribua aussi à faire une part de son succès public.

En partant d’une simple anecdote personnelle (Tobe Hooper se rappelle avoir été bloqué dans un magasin et s’être demandé ce qu’il ferait s’il saisissait une tronçonneuse pour passer plus vite à la caisse), son film allait prendre une dimension qu’il n’imaginait sans doute pas au moment du tournage, même s’il resta interdit en Angleterre jusqu’en 1999 (rappelons que Orange Mécanique avait aussi été interdit dans le même pays, mais cette fois-ci sous la demande du réalisateur Stanley Kubrick qui demanda à ce que l’on retire les copies des salles après des menaces de mort) et banni en Suède et en Norvège (1984) où il ne sortira pas avant 1994. Il n’est pas le seul à avoir constitué sa propre mythologie, il n’est pas le premier à avoir acquis un statut de film culte ou à avoir participé de sa légende autour de sa sortie (comme pour L'Exorciste et ses femmes s’évanouissant pendant les séances). Mais il est celui qui, aux yeux de beaucoup, constitue une pierre angulaire de la terreur réaliste, au point même que la simple évocation de son titre plonge nombre de personnes dans des souvenirs impérissables. Il s’inscrit dans la lignée des premiers survivals de l’histoire du cinéma, au même titre que les très controversés Délivrance, réalisé par John Boorman, ou La Dernière maison sur la gauche, réalisé par le quasi-débutant Wes Craven. Les années 70 portent en elles les germes d’un changement radical dans la réalisation des films de genre. Jamais auparavant les meurtres n’avaient été aussi graphiques, jamais la caméra à l’épaule ne s’était approchée autant du documentaire. Ici, l’approche réaliste trouve son point d’ancrage dans la description d’une petite bourgade du Sud inondée de soleil mais n’offrant aucune perspective réelle. Les personnages sont minés par la crise (les héros sont une famille de bouchers texans mise au chômage par la pénurie et l’industrialisation, et qui a renoncé aux méthodes d’antan d’abattage des animaux). Cette sinistrose ambiante ajoute un côté décadent au film. On nage en plein dans l’anti-rêve américain. La dégénération est en marche et seuls les moulins à vent continuent de fonctionner, symboles d’une époque passée et révolue mais aussi signes le plus évident d’un monde en pleine mutation. L’ironie mordante du scénario vient de cette scène préliminaire où un vieux fou annonce que lui seul sait ce qui va se passer. Procédé futile ? Non, simplement une touche d’humour qui est d’ailleurs présente tout le long du film en filigrane. Ce réalisme sans artifices a beaucoup joué dans l’identification du spectateur aux personnages. Ici, elle atteint un degré de plausibilité tout à fait exceptionnel, et elle s’amplifie avec l’évolution des personnages et surtout de celui interprété par Marilyn Burns qui devient pour l’occasion l’une des plus fameuses "scream queens". Sans doute jamais auparavant, une victime n’avait semblé aussi proche, hormis peut-être dans M le Maudit de Fritz Lang.


Le film arrive sur une durée très courte (pas plus d’une heure vingt) à terroriser le spectateur par des moyens simples mais qui se révèlent ici très efficaces. De la première à la dernière scène, il distille une angoisse, une sensation de chaos qui n’est pas qu’imputable à la mise en scène des moments clés, mais aussi à ce formidable découpage qui assène le spectateur d’informations en multipliant les coupes. L’effet est saisissant. Comme, par exemple, lorsqu’une porte grince ou qu’un des amis de Sally (William Vail) demande si quelqu’un se trouve à l’intérieur de la maison en ne sachant pas qu’il n’y découvrira que la mort. Ce procédé pourrait d’ailleurs facilement tomber à l’eau si les effets sonores n’étaient pas aussi travaillés ; un procédé qui culmine dans les vingt dernières minutes, l’un des climax les plus épuisants de l’histoire du cinéma. Il faut rappeler que Tobe Hooper et Daniel Pearl n’avaient à leur disposition qu’un rail de travelling de quinze mètres, et utilisaient la lumière naturelle de la région d’Austin pour l'éclairage. Une fois cette donnée prise en compte, on s’étonnera de la fluidité de l’ensemble et de ses mouvements de caméra nombreux et inspirés. La chaleur accablante se voit et se ressent dans chaque plan et elle nourrit une part de la folie qui s’empare des acteurs. Ainsi la première scène du film, qui n’est ni plus ni moins qu’un des génériques les plus impressionnants qu’on ait jamais faits, montre des circonvolutions solaires en pleine gestation.

De même, la première apparition de l’auto-stoppeur apparaît de prime abord saugrenue, mais s’avère tout à fait logique au vu de ce qui va arriver par la suite (et de la découverte de la famille). En champ /contre champ, en ellipses parfois bienvenues (elles sont très rares), en mouvements de caméra inspirés (celui de l’arrivée et du départ de la station-service), le réalisateur arrive à créer une stylisation extrême alors que son film comporte des éléments morbides, glauques et repoussants qui pourraient ne pas du tout convenir à ses partis pris esthétiques. Le résultat visuel - dû au directeur artistique Robert Burns -, qui va au-delà des espérances, montre surtout une volonté de créer un climat oppressant tout à fait remarquable de par sa crédibilité (comme la décoration de l’intérieur de la maison faite d’os et de débris divers ou cette poule enfermée dans une cage trop petite) et jouant sur la répulsion. Etonnant de maîtrise pour un premier film, magistral si l'on considère que la suite de la série n’atteindra jamais la perfection de ce premier opus qui reste d’une grande audace formelle. Cet aspect technique (tournage en 16mm gonflé en 35mm pour la sortie en salles avec présence d’un grain d’origine, idée de mouvement impossible comme lorsque la caméra suit d’en dessous la jeune fille - Teri Mc Minn - qui se lève de sa balançoire avant d’aller rejoindre la porte de la maison) fait partie de la réussite incontestable du film, mais elle n’est pas tout. Car il y a autre chose qui fait le génie de ce film, quelque chose qui se travaille, cette chose c’est le son.


Tout comme Orange Mécanique, qui est le premier film a avoir bénéficié d’un mixage en Dolby Stéréo, Massacre à la tronçonneuse a été travaillé en profondeur sur le plan sonore. Il est impossible de passer outre cet élément fondamental. Jamais un film d'horreur n'avait bénéficié d'un tel soin dans ce domaine. C'est une véritable révolution car le suspense ne découle pas (plus) uniquement de situations tragiques mais avant tout de la façon dont le son les amplifient pour les rendre traumatisantes. A ce titre, la seule chose qui permette à Sally de se raccrocher à la réalité est la découverte par la radio des atrocités qu'elle est elle-même en train de subir. Elle est témoin sans jamais pouvoir anticiper tout à fait ce qui est en train de se passer. La musique étant quasi absente du film (qui ne résonne pas en terme de mélodies même si John Lennon aurait participé à la bande-son sans être crédité au générique) et remplacée par une ambiance trouble et inquiétante, pas loin de la sensation de stress. Si l'on entend au tout début et à la fin du film une voix-off (très peu rassurante), la majeure partie de l’action se fait par la progression dans l’espace et non pas par des dialogues (untel avance et va voir ce qui se passe, quand les autres attendent et parlent entre eux). Les situations sont certes quelque peu cliché", mais elles sont marquées par une foi absolue dans la capacité à rendre chaque déplacement virtuellement mortel (on ne sera pas surpris qu’au bout de très peu de temps la plupart des personnages soient décimés). C’est bel et bien leur curiosité qui fait avancer l’intrigue.

A la place d’une musique en bonne et due forme, l’équipe artistique et le réalisateur préfèrent un son distordant, tendu et répétitif comme une boucle sans fin, bourré de bruits métalliques rappelant à plus d’un égard le son industriel sévissant autour et à l’intérieur de l’abattoir. Il est présent sur toute la longueur du film à quelques exceptions près (remplacé par une musique country venant de la radio au début). Le son monte dans les aigus comme dans les graves, poussant dans ses derniers retranchements la sensation de malaise. Angoissant, il retranscrit en temps réel ce qui se passe à l’image, confondant le point de vue des victimes et celui du spectateur qui est alors saisi à la gorge par le crescendo dramatique. S’il est moins présent au début pour mettre en avant les dialogues, le son devient le cœur du film dans sa seconde moitié à partir du moment où Marylin Burns tente d’échapper à Leatherface dans les bois. Jusqu’au générique de fin, le seul son qui sera parfaitement reconnaissable et perceptible sera celui de la tronçonneuse qui est constamment en marche. Comment mieux imprimer dans l’inconscient des gens que tout repose sur cette hallucinante mise en abyme de leurs peurs primaires ? En gros, qui y a t-il de plus horrible qu’un bruit de tronçonneuse qui ne s’arrête jamais ?


Outre ses qualités évidentes de mise en scène, Massacre à la tronçonneuse regorge aussi de scènes anthologiques que l’on pourrait à loisir décortiquer tant elles sont nombreuses et surtout tant elles marquent par leur implacable effet de terreur. La première apparition de Leatherface bien entendu, entrouvrant la porte avant d’asséner un coup de marteau fatal (la seule scène où apparaît de manière ostentatoire du sang). La scène serait banale s’il n’y avait pas l’apport d’une bande-son terrorisante qui immortalise cette première apparition. Il faut souligner la crédibilité du jeu des acteurs, parmi lesquels le rôle du père joué par l’extraordinaire Jim Siedow qui livre une interprétation phénoménale. Le film passe tout d’un coup de l’autre côté de la barrière. On est du côté du tueur, la caméra a pénétré son antre et n’en sortira plus ou presque. Il fallait un tueur aussi charismatique pour que l’histoire ne tourne pas au ridicule. A partir du moment où le méchant fait peur et provoque une sensation de dégoût, le film décolle pour ne plus jamais faire marche arrière, d’où cette formidable adhésion à l’histoire et aux péripéties. L’une des autres scènes marquantes est la poursuite de Sally dans les bois, seule et poursuivie par celui qu’elle est incapable de regarder en face, une longue cavalcade, une séquence de course-poursuite névrosée et sublime, dans laquelle le comédien Gunnar Hensen prend tous les risques.

Et puis enfin, comment ne pas mentionner cette scène finale, ce repas de déglingués, mélange de perversité et de sadisme, une des scènes clés du film où l’horreur au sens littéral explose ? Le traumatisme de cette séquence fleuve (plus de dix minutes) a laissé de profondes marques et continue d’être discutée et analysée tant elle est impressionnante. Tournée sur une durée de vingt sept heures, elle montre un épuisement qui semble tout à fait réel. On sent une véritable folie portée à son paroxysme. Hooper en profite pour expérimenter comme un dingue en multipliant les gros plans hystériques sur les yeux de Marylin Burns (à bout, et on la comprend) et en insistant sur les râles et les cris qui se confondent avec une bande-son bardée d’effets en tous genres. Rares sont les séquences qui jouent avec l’insupportable et qui mettent les nerfs à rude épreuve. Celle-ci en fait définitivement partie. C’est d’autant plus inquiétant que le spectateur se retrouve impuissant face aux évènements et ne souhaite qu’une chose, que le calvaire s’achève. Sans doute plus qu’aucune autre, cette fin a marqué une génération entière de cinéphiles qui sortaient de la salle en titubant, se demandant, elle aussi, comment elle avait pu sortir d’un tel cauchemar, aussi fictif soit-il. Tobe Hooper ne s’est pas arrêté en si bon chemin puisqu’il a réalisé et écrit d’autres long métrages. Mais aucun ne retrouvera la puissance originelle de celui-ci. On pourra relever la réalisation de Poltergeist en 1981, un film fantastique traitant du paranormal, sous la houlette du producteur Steven Spielberg qui eut l'intelligence de ne pas trop interférer sur le travail de Hooper, lui permettant de faire un film de commande assez fortement marqué par la collaboration d'avec le réalisateur d'ET ou Rencontres du troisième type. Son dernier grand film sera Massacre dans le train fantôme, réalisé en 1982, qui s'avère tout à fait passionnant.

D’une maniaquerie et d’un perfectionnisme rare, Massacre à la tronçonneuse représente une date, l’archétype du film inoubliable qui saisit toujours autant malgré les visionnages à répétition. Une œuvre dure et brutale qui traverse les décennies sans perdre de sa force. Un cauchemar éveillé qui surprend toujours par son étonnante virtuosité. Et surtout, un opus indispensable au même titre que le Frankenstein de James Whale ou que le King Kong de Merian C. Cooper et Ernest B. Schoedsack.

DANS LES SALLES

DISTRIBUTEUR : CARLOTTA
DATE DE SORTIE : 29 OCTOBRE 2014

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Par Jordan White - le 1 juillet 2003